Ethnicité et tribalité politisées : la nation congolaise en danger

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(Par le Professeur Kambayi Bwatshia)

La fragilité et l’illusion micro identitaire qui balaient la conscience des clans, des tribus et des ethnies ne facilitent point la construction de l’identité congolaise globale. Partout sur toute l’étendue de la République, ces catégories socioculturelles vivent presque en état de conflit permanent. Même les partis politiques ont épousé les contours des clivages segmentaires de nature ethno-tribale conflictuelle. De la proclamation de I’indépendance à nos jours, voici cinquante ans, plus ça persiste, plus c’est la même chose. Symptomatiquement, tout porte à croire que les Congolais, en choisissant la voie de I’indépendance et de la démocratie pluraliste, ne semblent pas disposés à en assumer les conséquences. On doit rougir de honte.
Symptomatiquement aussi est ce fait que les termes clan, tribu, ethnie évoquent le couple des mots «mon frère». «Mon frère», c’est celui qui est de la même ethnie, tribu, ctan que moi. Et à partir de là on adopte, en face de «mon frère», des compoftements favorables; on le comprend bien ; on efface vite ses fautes et ses faiblesses; on lui facilite la vie. Mais en face de « l’autre», le «non-mon-frère», ofl est plus sévère; on ne lui reconnaît pas compétences et mérites; on exagère la moindre de ses erreurs ; on lui met les bâtons dans les roues. Tout cela tue la construction de l’identité congolaise surtout quand ces «vilaines choses» sont utilisées comme des stratégies pour exercer le pouvoir.
L’histoire du Congo est pleine d’exemples qui illustrent ce comportement néfaste.

1. En 1960, le Katanga a été le théâtre de troubles dramatiques entre les  «Katangais authentiques» (originaires) et les «non originaires». Dans une intenview que le président Moise Tschombe de la Conakat (Confedération des Associations Tribales du Katanga) a accordée au journal «Courrier d’Afrique» du 10 décembre 1957, on peut lire que ce «mouvement a été au départ- un mouvement de réaction contre la situation existante chez nous. Il a vu le jour après les élections de 1957».
De même, dans une lettre au Gouverneur du Katanga, M. Schoeller, du 13 février 1957, Godefroid Munongo écrivait ce qui suit : « Les Katangais d’origine se demandent avec raison si les autorités (belges) ne font pas exprès en accordant un séjour définitif aux gens du Kasai dans nos centres pour que les ressortissants de cette province puissent, grâce à leur nombre toujours croissant, écraser ceux du pays». Les conséquences de l’attitude des leaders katangais face à des «non originaires» en grande majorité Baluba sont bien connues pour être décrites ici.

2. Au Kasaï, c’est de 1958 à 1960, au nom du tribalisme négatif, que deux ethnies, pourtant sceurs, se sont causées du tort difficilement réparable aujourd’hui. Le conflit Bena Lulua et Baluba de triste mémoire a été suffisamment étudié.

3. De divisions en divisions, dans la partie Sud-ouest du Kasai, c’est au nom de l’ethnie que les Baluba se sont battus sous la houlette des politiciens. On a même inventé des pseudos «régions» : Les Baluba «d’en- bas» (les Bena Tshibanda) et les Baluba «d’en-haut» (les Bena Mutu wa Mukuna).

4. Nous étions à Léopoldville, en 1960, témoins des luttes politiques qui ont opposé les ressortissants d’une partie de la province (Léopoldville), les ethnies du Kwango-Kwilu et une de l’autre partie de cette même province, les Bakongo.

5. Dans la province de I’Equateur, les amis nous rapportent des tensions d’ordre ethnique longtemps accumulées entre les ethnies Mongo du Sud et les autres Ngbandi et Ngbaka du Nord.

6. Nous avons dirigé, en 1985, un travail remarquable sur «Les conflits ethnopolitiques au Kivu : 1960-1965 : Mythes ou réalités de son unité culturelle». Atumisi Sinyange a étudié les deux grands conflits qui ont déchiré le Kivu, à savoir : le conflit Bashi-Bakusu et le conflit qui a opposé les Banyarwanda au reste des populations du Nord-Kivu. Il est même allé loin en affirmant que les rébellions au Kivu (1964) revêtaient au départ un caractère ethnique. Nous ne pouvons pas passer sous silence le conflit dans le Sud-Kivu entre les Banyamulenge et les autres groupes, exacerbé dans les années 90.
 
7. Notre collègue N, Obotela Rachidi a, dans un article publié dans le journal «Référence plus du 13 avril 1994, et intitulé; «Haro sur ra conviviarité des cadres locaux», montré que dans ta région du Haut-Zaïre (Province Orientale), la compétition ou la course au pouvoir anime les quatre sous-régions (districtsj rurales à savoir : Bas-Uélé, Haut-Uélé, Ituri et Tshopo. C’est une province virtuellement découpée», semble affirmer l’auteur. «La Tshopo rappelle constamment au Bas-Uélé le favoritisme dont il a joui pendant trente deux ans de la part du pouvoir de l’Etat-MPR. Le Haut-Uélé ne cesse de maugréer en accusant le Bas-Uélé d’avoir roulé en son nom sous le parti-Etat. L’Ituri s’est toujours estimée lésée dans le partage du pouvoir. La Tshopo est toujours visée pour son impérialisme, Elle se considère d’ailleurs au-dessus de tout reproche».
Alors que «des crocs-en-jambe entre frères !» au nom du «géo-indigène». sont légion. L’auteur termine son propos en appelant les originaires de la grande région du Haut-Zaïre (Province Orientale), à plus de convivialité, plus d’excellence, plus de cohésion et plus de solidarité.
Là aussi, le conflit Lendu-Hema est encore frais dans nos mémoires.
 
8. Au Kasaï Oriental, le débat ethnique a été relancé entre les Kanyoka et leurs frères Baluba. Les ressortissants de Mweka réclamèrent aussi toute une province qu’on devait appeler la «Province du Luilu».  Même les étudiants Kanyoka firent une déclaration de ce genre le 12 avril 1994.

9, Toute la deuxième république a été meublée par des mécanismes d’autodéfense collectifs des groupes ethniques, claniques, tribaux, etc. C’est surtout à l’occasion des nominations à des postes politiques, ceux de l’armée, de l’administration publique. Même les milieux intellectuels (Universltés et Instituts Supérieurs) et religieux, les églises, ont été atteints. Alors on parlait de «quota» et «d’équilibre régional et de représentativité ethnique (phénomène «mutuelle tribale»). Le président Mobutu, lui-même, a vu ses propos mal interprétés sinon assimilés au régionalisme. Le slogan «Moto na moto abongisa epayi na bango» (que chacun améliore) â été entendu comme «Moto na moto abongisa epayi na bango» (que chacun amèliore dans son milieu d’origine) ; «Entre un frère (arabe) et un ami (juif), le choix est clair»), prononcé au moment précis du conflit entre le régime zaïrois et l’Etat juif, a été vu comme une incitation à «donner priorité, privilégier son frère de la région, du clan, de la tribu.,. dans tout ce qu’on fait».

10. La Conférence Nationale Souveraine fut paralysée par ce qu’on appela le facteur «géopolitique» dépouillé complètement de son vrai sens.

11. Enfin, rien ne nous dit que le blocage qu’avait connu le système transitionnel zaïrois n’était pas dû au fait du phénomène d’ordre régional.
 
12. En 1992-1993, le Katanga (Shaba) a connu, encore une fois, le phénomène de purification ethnique opérée sous I’impulsion des leaders «Katangais authentiques». Et le discours est toujours récurrent.

13. Depuis la mort du parti-Etat, la société congolaise s’est désintégrée et, comme en chimie, elle a retrouvé ses plus simples expressions atomiques et moléculaires que sont les individus, les clans, les tribus, les ethnies et les régions. Les 450 «partis politiques» ont vu le jour dans un contexte tribal sans précédent dans l’histoire congolaise.
Un autre Congolais du nom de Lukanda lua Malale, d’origine luba du Katanga, vient de publier un opuscule intitulé «Du Kiluba au Ciluba : Relecture d’un choix de langue nationale en RDC» dans lequel il remet en cause la bulubaïté des Baluba du Kasaï et de leur langue, le Tshiluba. Dans la conclusion de sa brochure, Monsieur Lukanda lua Malale déclare ceci en substance :
 
«Les autorités politico-législatives du pays sont appelées à voir objectivement le problème et à rectifier, à réaménager le regroupement ethnolinguistique du pays. Les Baluba du Kasaï Oriental ne vivent principalement que dans un seul district de Tshilenge (qui vient d’ailleurs d’être amputé de Bena Kanyoka), dans la ville de Mbuji-Mayi et dans une partie du Territoire  de Ngandajika comme nous en avons parlé. La majorité là-bas est constituée par les Basonge et les Batetela.
Le Kiluba devait donc nécessairement et prioritairement être l’une des quatre langues nationales, car c’est elle qui se parle et au Katanga et au Kasaï. En lui privant de ce statut, il y a eu une injustice notoire. Elle mérite même un statut spécial en tant que mère de toutes les langues dans le pays et à l’extérieur du pays.
Par conséquent, il conviendrait qu’elle y accède à cause de ses atouts incontestables mais qui n’ont pas été pris en compte et dont on s’est servi pour appuyer un Kiluba qui n’est pas vrai et qui se prononce comme «Ciluba». Il est plus compréhensible qu’une langue parlée par le dixième de la population globale du pays soit soutenue, protégée et promise au lieu qu’une autre usurpe son identité en prétendant que les préfixes ci et ki renvoient à deux réalités différentes».

 
Que Monsieur Lukanda lua Malale sache qu’en pensant ainsi, il remet sur le tapis un vieux démon du tribalisme, illustré par des exemples cités ci-haut. Il est temps de comprendre que l’opération «épuration ethnique» des Baluba au Katanga a causé et cause encore du tort au pays.
 
Nous prenons l’opinion tant nationale qu’internationale à témoin pour qu’elle comprenne le danger que représentent les réflexions des philosophes du style Allemagne nazie.
 
Tout ceci condamne la nation congolaise à la désintégration sinon à la disparition. Je sais comme Renan (1882) que «I’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie». Je continue à dire que la construction de I’identité congolaise est un véritable processus historique. Eile n’est pas du tout un phénomène spontané. Son émergence doit être votontairement vécue et apprise par enseignement. J’ai toujours dis qu’on ne peut pas aimer quelque chose qu’on ne connaît pas. La construction de I’identité congolaise doit être meublée des rituels nationaux, des fêtes nationales, des cérémonies nationales, des mythes fondateurs de la nation. Il ne tient qu’aux Congolais de se réinventer. 

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