Encore un projet criminel : transfert d’eau du bassin du fleuve Congo au Lac Tchad : éléments pour une prise de décision éclairée

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lac-tchadVIII. INCONVENIENTS DU PROJET TRANSAQUA POUR LA R.D. CONGO

Le Projet Transaqua présente de nombreux inconvénients pour la R.D Congo et nous allons les examiner ci-dessous.

8.1.- La zone de capture des eaux de Transaqua 1

Cette zone est située dans une région à forte tension, fragilisée par une guerre injuste imposée à la région Est de la R.D. Congo. On n’a pas encore trouvé une solution équitable et définitive à cette guerre et à tous les problèmes politiques, sociaux, économiques et environnementaux qu’elle a engendrés. Cette zone est convoitée par le Rwanda qui souhaite, contre toutes les lois internationales sur l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation et reprises dans la Charte de l’Union africaine et profitant du silence complice de la Communauté internationale, élargir son territoire aux dépens de la R.D. Congo. (Kankwenda Mbaya et Mukoka Nsenda, 2013; lire aussi sur plusieurs tribunes Internet les déclarations de Mme Hilary Clinton (épouse de l’ancien président américain Bill Clinton et ancienne Secrétaire d’État de l’actuel gouvernement du président B. Obama) et de l’ancien président français Nikolas Sarkhozy sur le partage du territoire congolais avec le Rwanda). Face à la résistance de la population congolaise aux tentatives de balkanisation de son territoire, ce que le Rwanda n’a pas pu obtenir par la guerre, la Communauté internationale veut le lui offrir sur un plateau via les aspects économiques du méga-projet Transaqua. Une fois le projet réalisé, la zone de capture sera complètement sous le contrôle des sous-traitants africains (Rwanda, Uganda et

Burundi) et de la Communauté internationale pour faire mains basses sur le coltan, l’or, l’étain, les parcs nationaux, le gaz du Lac Kivu, le pétrole du Lac Albert et du Parc des Virunga, etc.

8.2.- Attiser les convoitises mal dissimulées des autres pays

La réalisation de ce projet ouvrira définitivement l’accès à nos ressources en eaux douces aussi convoitées par de nombreux pays africains et du Moyen-Orient. Pour preuve, la Libye avait dans les années 80 demandé à la R.D. Congo (ex-Zaïre) le transfert massif des eaux du bassin du Congo vers Tripoli. Le régime Mobutu s’était toujours montré réticent face à ce projet. Aujourd’hui, ce pays, qui n’est pas riverain du Lac Tchad, comme on peut le constater sur la figure ci-dessous, a adhéré comme membre effectif et grand contributeur à la CBLT. Le Soudan et l’Algérie, sans aucun lien avec le Lac Tchad sont aussi devenus membres effectifs de la CBLT! (Fig.4).

Tous ces trois pays convoitent les eaux douces de la R.D. Congo. La réalisation du Projet Transaqua leur permettra de contourner tout simplement les refus des gouvernements précédents (J.D. Mobutu et Mzee L.D. Kabila) et accéder, sans compensation, aux ressources en eau de la R.D. Congo. (Pilarski, C., 2009). Kasongo-Numbi Kashemukanda (2008) avait signalé que la Namibie, un des pays les plus secs d’Afrique, avait aussi exprimé son désir d’importer par un canal l’eau du bassin du Congo (Fig. 4).

La R.D .Congo est-elle suffisamment préparée à la guerre de l’or bleu qu’est l’eau?

8.3.- Destruction ou Perturbation des parcs nationaux

Le canal de prise d’eau va entrainer si pas la destruction au moins une grande perturbation des parcs nationaux presque tous déclarés «Patrimoine mondial de l’Humanité» (Virunga, Garamba et Maiko), dernier refuge unique au monde de certaines espèces animales charismatiques. En effet, le Parc National des Virunga héberge les gorilles de montagne, les hippopotames, les éléphants, les lions et de nombreux oiseaux endémiques. Le Parc National de la Garamba est l’unique domaine au monde où l’on peut observer des rhinocéros blancs (espèce fortement menacée d’extinction), des girafes et des élans de Derby. Enfin, le Parc National de la Maiko est l’unique endroit naturel du globe où l’on peut voir des okapis. Ces parcs ont déjà assez souffert des années de conflit. En plus de ces parcs, ce sont toutes les aires protégées et les zones humides identifiées comme prioritaires pour des études d’inventaire de la biodiversité en 2007 par un groupe d’experts réunis à Kinshasa qui seront également affectées. Les travaux de ce groupe d’experts (auquel nous avions contribué et dont le rapport a été produit en 2008) avaient été organisés sous le haut patronage du Ministère de l’Environnement, Conservation de la Nature et Tourisme de la R.D. Congo et financés par Swiss Grant for Africa, Ramsar Convention Secretariat et le WWF. Ils avaient permis de produire des cartes ci-dessous qui illustrent à suffisance les craintes exprimées dans ce document. (Thieme, Shapiro, Colom, Schliewen, Sindorf et Kamdem Toham, 2008).

Si le projet est réalisé, la R.D. Congo va automatiquement perdre le contrôle de ce précieux patrimoine national pour des raisons évoquées ci-dessus.

8.4. La perturbation du système aquatique

La stabilité du débit du fleuve Congo est assurée par le mode de fonctionnement de son système hydrographique.

Quand c’est la saison sèche au Sud de l’Équateur, donc diminution de l’apport en eaux et nutriments au fleuve par ses affluents-sud, ce sont les affluents-nord du fleuve Congo qui prennent la relève en apportant eaux et nutriments car c’est la saison des pluies au Nord de l’Équateur. À ce cycle saisonnier, il faut ajouter la permanence des précipitations le long de la ligne de l’Équateur (Fig. 6).

Le détournement des eaux (car il s’agit d’un véritable détournement sans compensation ni consultation du peuple congolais), des affluents nord-est du bassin du fleuve Congo (± 100 milliards de m3 d’eau/an!) pour alimenter le         Lac Tchad va déstabiliser le système du fleuve Congo. Ceux qui soutiennent la thèse inverse et qui pensent que la R.D. Congo peut offrir ses eaux pour résoudre les problèmes de déficit en eau dans les autres pays (les lobbies du Projet Transaqua, Kasongo-Numbi K. op. cit.) ne peuvent garantir la permanence de ces merveilleuses conditions climatiques, don de la nature, dont jouit le pays aujourd’hui.

a)- la diminution importante de débit, ajoutée à la diminution parfois drastique des précipitations observées au cours de certaines années dans l’ensemble du bassin, va entrainer la diminution de la vitesse de l’eau et provoquer l’ensablement du lit du fleuve Congo et plus particulièrement au niveau des barrages hydroélectriques (Tshopo, Zongo, Mobayi et Inga, etc.). (Fig. 8).

Cette diminution risque même d’hypothéquer la politique de développement du site d’Inga, déclaré réservoir énergétique pour le développement industriel du Congo et de toute l’Afrique (Fig. 9). La R.D. Congo peut-elle se permettre de courir ce risque alors qu’elle sait qu’elle n’a rien à gagner dans le Projet Transaqua comme on l’a vue dans les termes de référence de ce projet?

b)- l’ouverture du bassin du Congo au bassin du Lac Tchad va entrainer une perturbation de leurs écosystèmes aquatiques respectifs. En effet, sur le plan zoogéographique, le Projet Transaqua va perturber les deux grandes régions ichtyogéographiques africaines très différentes l’une de l’autre, à savoir la région ichtyogéographique nilosoudanaise (à laquelle appartient le bassin du Lac Tchad) et la région ichtyogéographique du Congo. Les études d’inventaire de la biodiversité dans ces deux régions ne sont pas encore achevées (ou ont été abandonnées faute de financement). La biodiversité des poissons d’eau douce, par exemple, du Lac Tchad et ses tributaires est caractéristique de la région ichtyogéographique nilo-soudanaise alors que celle de la région ichtyogéographique congolaise est tout aussi caractéristique, avec des centaines d’espèces endémiques (Cfr. Daget, Gosse et Thys van den Audenaerde (eds), 1984 à 1991). La réalisation de ce canal engendrerait de nombreux problèmes notamment l’hybridation des espèces animales aquatiques, la compétition entre espèces avec toutes ses conséquences, la disparition de certains maillons des chaînes alimentaires non adaptés aux nouvelles conditions de vie créées par la jonction des eaux des deux régions, la disparition de certains habitats, l’apparition, de part et d’autre de nouvelles pathologies jadis limitées à l’une ou l’autre région, etc. On peut aussi penser à l’importation, via le canal, des espèces envahissantes ignorées en R.D. Congo. Rappelons ici que les espèces vivantes envahissantes sont des organismes exogènes (animaux, végétaux, champignons, bactéries ou virus) qui deviennent des agents de perturbation nuisibles à la biodiversité autochtone des écosystèmes naturels et que les Nations-Unies ont formellement identifiés comme l’une de grandes causes de régression de la biodiversité et de la fragmentation écologique des écosystèmes naturels dans le monde. De nombreux cas d’espèces exotiques envahissantes et les problèmes écologiques engendrés par ces dernières rapportés à travers le monde d’une part et, l’absence de toute étude d’impact sur le territoire congolais d’autre part, devraient inciter les décideurs congolais à la prudence selon le dicton qui dit «mieux vaut prévenir que guérir».

c)- le gigantesque canal de prise d’eau va constituer une barrière infranchissable pour les espèces terrestres.

            Cet aspect a été soulevé dans les campagnes de promotion du Projet Transaqua, malheureusement, aucune réponse

n’y a été réservée. Certains biefs des rivières interceptées situés en aval de la zone de capture verront disparaître leurs chutes et/ou leurs zones marécageuses ainsi que la faune et la flore qu’elles hébergent. Le gigantesque canal va entrainer une nette fragmentation écologique des écosystèmes naturels (Voir le Point b ci-dessus).

d)- en plus des pathologies animales évoquées ci-dessus, le gigantesque canal d’eau servira de canal d’importation des pathologies humaines, ce qui, à long terme, va aggraver les problèmes de santé publique en R.D. Congo.

e)- le projet Transaqua ne répond pas aux besoins de la population congolaise. Il ne présente ni intérêt économique, ni géostratégique, ni politique, ni écoenvironnemental. Les Congolais en sont bien conscients. Les différentes versions du Projet Transaqua visent à résoudre les problèmes des populations des pays riverains du Lac Tchad. Le premier problème est celui d’alimenter en eau le Lac Tchad. Mais ce problème de la mort annoncée du Lac Tchad semble imaginaire. En effet, à travers son histoire, le système du Lac Tchad a toujours connu des fluctuations plus ou moins importantes. À titre d’exemple, les études faites sur ce lac ont démontré que:

– vers 20000 ans (Av. J.-C.), le Lac Tchad avait disparu complètement à cause de l’aridité des tropiques consécutive à l’apogée de la glaciation;

– vers 4000 ans (Av. J.-C.), le Lac Tchad avait fini par couvrir une superficie de 1 000 000 km2, soit plusieurs centaines de fois sa superficie actuelle;

– vers 2000 ans (Av. J.-C.), le lac était alors une véritable mer intérieure de l’Afrique centrale, mer qui, au fil des temps, s’était asséchée et avait vu son bassin se remplir de sable;

– en 1908, le lac n’était plus qu’un marécage réparti entre deux petits bassins nord et sud, puis son niveau s’était mis progressivement à augmenter;

– en 1963, le lac couvrait une superficie de 22 903 à 25 000 km2 ;

– en 2008, sa superficie n’était plus que de 2 500 km2. Mais, les précipitations semblent avoir repris leur rythme dans la région depuis 2012 et la superficie du Lac Tchad semble en phase ascendante (Cfr. www.cblt.org). Donc, le Lac Tchad connait deux cycles naturels, un cycle de hautes eaux, correspondant à son maximum de superficie et aux nombreuses précipitations dans la région et un cycle de basses eaux, correspondant à la diminution drastique des précipitations suivie de l’assèchement plus ou moins avancé de son lit. Cet assèchement lui-même est accentué par les multiples et diverses activités anthropiques dans et autour du lac et la mauvaise gestion de tout son bassin versant.

Au vu de ce qui précède, nous pouvons poser la question suivante : «Que fera-t-on des eaux détournées du bassin du Congo si le bassin du Lac Tchad, par son cycle naturel, recouvrait sa superficie de 1963, ou celle de – 2000 ans?»

Le deuxième problème est celui de développer une vaste zone pour une agriculture intensive par irrigation autour du Lac Tchad et tout le long du canal de dérivation d’eau. Notez que la pratique de l’agriculture par irrigation, l’élevage intensif et le déboisement sont, en plus de la sécheresse, des facteurs qui ont été incriminés dans l’aggravation de la situation dans le bassin versant de ce lac (Cfr. www.cblt.org). Non seulement il faudra apporter de l’eau pour l’irrigation, mais il faudra ensuite dépenser d’énormes sommes de devises pour acheter de grandes quantités d’engrais afin de fertiliser le sable du désert (partie nord du Lac Tchad).

Notre suggestion : Le potentiel d’irrigation de la R.D. Congo estimé à 4 à 7 millions d’hectares est quasi intact. En 1995, les périmètres aménagés pour irrigation ne dépassaient pas 13 500 ha. (AQUASTAT-FAO, 2005). Pourquoi ne peut-on pas utiliser ce potentiel naturel pour développer l’agriculture dans les immenses zones de capture des eaux en R.D. Congo (soit pour Transaqua 1 ou Transaqua 3), zones naturellement fertiles et favorables à plusieurs cultures et construire des routes et des voies ferrées pour acheminer la production dans ces pays frappés par la famine? Un tel investissement a plus de chance d’être un moteur de développement que le transfert massif d’eaux interbassins.

Le troisième problème est le désenclavement du Tchad et de la RCA par la navigabilité sur le gigantesque canal et la construction des axes routiers et de chemins de fer qui relieraient le port de Lagos (Nigéria) sur l’océan Atlantique au port de Mombasa (Kenya) sur l’Océan Indien. Les études de faisabilité ont démontré que le transfert massif des eaux ne permettra de surélever le niveau général d’eau que d’un mètre (1 m). Un tel niveau ne pourra permettre la navigation de grandes embarcations.

Notre suggestion : L’idée d’un transfert d’eau pour alimenter ce canal étant sans intérêt pour la R.D. Congo, ce pays devrait plutôt soutenir le projet de construction des autoroutes et des voies ferrées aussi bien dans le tracé du projet Transaqua qu’à l’intérieur de son propre territoire : relier tous les chefs-lieux de provinces et districts par des autoroutes modernes et des voies ferrées ayant le même écartement que les voies ferrées des autres pays africains.

En matière de production de l’hydroélectricité, tous les Congolais savent que le barrage d’Inga a une capacité finale estimée à 44 000 mégawatts dont seuls 650 à 750 mW sont actuellement produits à cause du non-fonctionnement des 2/3 de ses turbines. Avec une telle capacité finale, la R.D. Congo sera capable de couvrir les besoins en énergie de toute l’Afrique.

Notre suggestion : Pourquoi ne peut-on pas utiliser ce potentiel naturel, c-à-d. financer l’achèvement du site d’Inga (dont les études de faisabilité ont déjà été faites et se sont révélées concluantes), pour fournir de l’hydroélectricité non seulement aux pays riverains du Lac Tchad, mais à toute l’Afrique ? Comparée au développement du site d’Inga, la solution du Projet Transaqua devrait, selon la logique économique et le bon sens, tout simplement être rejetée.

8.5.- Géostratégie et Contrôle des frontières de la R.D. Congo

Le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE, 2010) a souligné, en conclusion de ses travaux d’évaluation environnementale, l’importance mondiale et le potentiel extraordinaire des ressources naturelles et minières de la R.D. Congo. En effet, avec la moitié des forêts et des ressources en eau de l’Afrique, avec des réserves minérales estimées à 24 000 milliards de $US, la R.D. Congo pourrait devenir une locomotive pour le développement africain, à condition que les différentes menaces pesant sur ses ressources naturelles soient rapidement jugulées. Ces menaces sont de deux natures, internes et externes. Nous laissons aux analystes politiques l’étude des menaces internes. Quant aux menaces externes, nous pouvons citer d’une manière non exhaustive la guerre imposée à la R.D.

Congo par l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi et dont les cicatrices sont encore fraiches : populations encore errantes dans les zones déstabilisées par les guerres, délabrement du tissu économique et social, infiltration des institutions nationales par de nombreux étrangers, exploitation frauduleuse de ses richesses du sol et du sous-sol par les autres pays, etc. (Kankwenda et Mukoka, op. cit), la convoitise de ses ressources en eau par de nombreux pays, et bien entendu, le Projet Transaqua. Tous ces problèmes n’ayant pas encore trouvé de solutions définitives, il serait stratégiquement (du moins en ce moment) irresponsable d’ouvrir les frontières de la R.D. Congo par un gigantesque canal navigable que ce soit dans la région des Grands Lacs (Transaqua 1 et 2) ou dans la région de la rivière Oubangui (Transaqua 3) surtout quand on connait les ambitions de certains pays de changer les frontières à l’Est de la R.D. Congo, etc.).

Notre suggestion : la R.D. Congo étant reconnue, par ses nombreuses potentialités naturelles, comme le pays pouvant servir de locomotive pour le développement de toute l’Afrique, pourquoi ne peut-on pas plaider pour un plan Marchal africain qui inonderait ce pays de capitaux afin de créer les véritables conditions du relèvement du continent noir? Encore une fois, comparés aux énormes potentialités de la R.D. Congo et les réelles possibilités d’un développement de l’Afrique dans un temps relativement court, les mirages du Projet Transaqua ne soulèvent que scepticisme et méfiance (Voir le Point X ci-dessous).

IX. VULNERABILITE DE LA R.D. CONGO FACE AUX CONVOITISES DE SON OR BLEU

Quand on consulte la littérature sur la gestion des ressources en eaux douces en R.D. Congo, on est frappé par le fait que tous les gouvernements qui se sont succédé dans ce pays aient négligé de légiférer en cette matière. Jusqu’en 2006, la R.D. Congo était le pays le plus arriéré de tous les autres pays membres de la CICOS (Cameroun, Congo et RCA) car, comparativement à ces derniers, elle n’avait ni politique nationale de l’eau, ni code de l’eau, ni une structure unique de gestion intégrée des ressources en eau. L’absence de ces instruments de bonne gouvernance en eau a mis en évidence la vulnérabilité de la R.D. Congo face aux convoitises des pays étrangers. Cette vulnérabilité est aggravée par la multiplicité des institutions intervenant dans la gestion de l’eau et des lois parfois archaïques (FAO-AQUASTA, op.cit., PNUE, op. cit., Kasongo-Numbi, op. cit., etc.). À titre d’exemple, les problèmes de l’eau en R.D. Congo étaient (et peut-être sont encore en attendant les instruments juridiques adéquats) traités par :

– le Ministère du Transport via ses régies : la RVF, l’ONATRA et la RVM;

– le Ministère de l’Énergie via la Regideso et la SNEL;

– le Ministère de l’Environnement via ses services traitant de la pollution et de la protection des écosystèmes aquatiques;

– le Ministère de l’Agriculture (via ses services d’irrigation), Pêche (via ses services de contrôle de la pêche) et

Pisciculture,

– le Ministère de la Santé via ses services de contrôle des pathologies liées à l’eau,

– le Ministère des Affaires Étrangères;

– le Ministère des Travaux publics, Aménagement du Territoire, Urbanisme et Habitat

– le Ministère du Plan via le Comité National de l’Action de l’Eau et de l’Assainissement (CNAEA)

– le Service national d’hydraulique rural (SNHR); etc.

Cette diversité de structures montre à quel point la gestion de l’eau était (et est encore) très fragmentaire, sectorielle en R.D. Congo. Mais depuis 2000, le pays a opéré un grand virage pour palier à ces lacunes avec l’appui de plusieurs organismes internationaux (BAD, Banque Mondiale, FMI, UE) et initié l’élaboration d’une Politique Nationale de l’Eau et d’un Code National de l’Eau non encore sorti du Parlement.

– Aussi longtemps que la R.D. Congo n’aura pas mis au point ses propres instruments juridiques en matière de l’eau ;

– Aussi longtemps que ces instruments n’auront pas pris en compte les besoins du peuple, souverain primaire et

propriétaire de toutes les ressources en eau à l’intérieur des frontières nationales ;

– Aussi longtemps que, une fois doté de ces outils juridiques, le gouvernement n’aura pas procédé à un inventaire exhaustif et une identification de toutes les ressources en eau de la République ;

– Aussi longtemps que la R.D. Congo n’aura pas le contrôle et la gestion effectifs de ses frontières ;

– Aussi longtemps que la R.D. Congo n’aura pas des garanties que certains pays voisins ont abandonné leurs velléité de balkaniser son territoire ;

– Aussi longtemps que la R.D. Congo n’aura pas créé ses propres institutions de recherche où seront formés ses propres experts capables de prendre en charge tous les domaines relatifs à l’eau sur son territoire;

– Aussi longtemps que la R.D. Congo n’aura pas créé un Ministère des Ressources en Eau (à l’instar du Ministère des Hydrocarbures) qui sera chargé de la mise en place de la Politique nationale de l’eau, de la mise en application du

Code national de l’Eau, du développement d’autres outils juridiques et de l’évaluation des besoins réels en eau de toute sa population et de son industrie minière actuelle et future, etc. ;

– Aussi longtemps que tous ces préalables n’auront pas été réunis, la R.D. Congo sera très vulnérable face aux pays qui convoitent cette ressource. Dans ces conditions, le Projet Transaqua devrait tout simplement être frappé du sceau de non-recevoir.

X. SCEPTICISME FACE AU PROJET TRANSAQUA

Notre scepticisme face au Projet Transaqua est aussi fondé sur les échecs des méga-projets antérieurs. Nous allons en présenter deux pour illustrer notre propos : le barrage d’Assouan sur le Nil et le barrage sur la Logone, affluent du Lac Tchad.

10.1. Le barrage d’Assouan

Les auteurs du Projet Transaqua ont comparé le débit du futur canal du projet à celui du Nil. Il est estimé à 3200

m3/sec soit le double du débit du Nil au niveau du barrage d’Assouan achevé en 1970 en Égypte. Mais, ils ont oublié de signaler que le barrage d’Assouan est aujourd’hui un bel exemple classique d’erreur scientifique dans les cours d’Écologie des Eaux douces d’Afrique (Micha, 1990). Non seulement le barrage d’Assouan n’a pas atteint ses objectifs, mais il a engendré de nombreux problèmes écologiques, économiques et de santé publique. En effet, les principaux objectifs visés par la construction du barrage d’Assouan étaient de :- augmenter par irrigation la superficie des zones cultivables, donc augmenter la production agricole ; – produire de l’énergie électrique qui devait permettre l’implantation de nombreuses industries ;-créer un lac artificiel qui devait permettre le développement de la pêche, etc. La mise en service du barrage a engendré plusieurs catégories de problèmes que nous résumons ci-dessous:

a)- Le lac artificiel du barrage d’Assouan

Dans l’étude de faisabilité, des calculs avaient été effectués pour estimer les quantités d’eau et le temps nécessaires

pour remplir le lac de retenue. Ces calculs se sont révélés faux. Le lac ne s’est jamais rempli depuis sa construction jusqu’à ce jour à cause de la forte évaporation. La quantité d’eau qui entre dans le lac est presque égale à la quantité perdue par évaporation (perte annuelle estimée à 12 milliards de m3 d’eau, soit 14 % du débit du Nil !) (Première catégorie de problème):

b)- Augmentation de la superficie des zones cultivables

Le gain obtenu dans ce domaine n’est pas énorme. Par contre, les conséquences engendrées le sont bien ! Les eaux du Nil charrient des quantités énormes des matières organiques et de limons depuis sa source et sur tout son long parcours. Ces substances déposées dans la vallée du Nil en Égypte assuraient la fertilité légendaire des sols dans cette région. À cause du barrage, ces substances sont quasi retenues en amont de cet ouvrage. Elles envasent le lac artificiel et créent des problèmes à la structure même du barrage (Deuxième catégorie de problèmes).

La zone en aval du barrage est privée de ces matières organiques qui la fertilisaient, donc perte des zones anciennement cultivables (Troisième catégorie de problèmes)

À la sortie du barrage, les eaux dépouillées de leurs sédiments et autres substances organiques en suspension acquièrent une vitesse relativement grande, engendrant et même accentuant les problèmes d’érosion, plus particulièrement dans la région du delta du Nil. Ce delta est même menacé de disparition à long terme (Quatrième catégorie de problème)

Ces eaux n’apportent presque plus de matières nutritives aux zooplanctons et phytoplanctons de la Mer Méditerranée, brisant ainsi des chaînes alimentaires établies depuis des millénaires. Ce qui expliquerait la diminution des captures de pêche dans cette région de la Méditerranée jadis réputée très poissonneuse (Cinquième catégorie de problèmes)

Dans les zones de culture par irrigation, on a noté un grand développement d’anophèles, vecteurs du paludisme, et de certaines espèces d’escargots, vecteurs de la bilharziose. Ces maladies sont venues aggraver les problèmes de santé publique au vu du nombre élevé de décès qu’elles occasionnent chaque année. (Sixième catégorie de problèmes).

Enfin, on n’a pas encore établi le bilan des espèces animales et végétales qui se sont éteintes (ou qui ont émigré) suite à la disparition de leurs habitats causée par la construction de ce barrage (Septième catégorie de problèmes).

c)- Source d’énergie favorisant l’implantation de nouvelles industries

Combien de nouvelles industries ont été créées en Égypte dans le cadre du projet de Barrage d’Assouan ? Aux

Égyptiens de répondre à cette question.

10. 2. Le barrage sur la Logone, un affluent-sud du Lac Tchad

Le projet Transaqua semble placer un grand espoir dans deux barrages, celui à construire sur la rivière Oubangui à

Palambo en RCA et celui existant (le barrage de Bria) sur la rivière Kotto, un affluent de la rivière Oubangui, toujours en RCA. Cet espoir nous semble démesuré quand on compare ces barrages à celui érigé avec le financement de la Banque Mondiale il y a un peu plus de deux décennies sur la Logone. Le projet du barrage sur cette rivière avait pour objectif principal de créer de grandes zones de culture du riz par irrigation. (Notez ici la similitude avec l’un des objectifs du Projet Transaqua). À l’instar du barrage d’Assouan, le barrage de la Logone est, de l’avis des spécialistes, un échec à tous les points de vue. Son lac de retenue ne s’est jamais rempli tel que prévu dans les conclusions des études de faisabilité, la culture du riz n’a jamais atteint un niveau d’autosuffisance alimentaire dans les pays de la CBLT ni un niveau exportable dans les autres pays africains. Par contre, on parle dans la région d’importantes pertes d’habitats et d’une menace d’extinction, par manque d’eau, des éléphants du Parc National de Waza dans le Nord du Cameroun à cause de ce barrage qui avait englouti, soit dit en passant, des milliers de dollars pour sa construction. En 1997, il était même question d’envisager la démolition de sa digue (Cfr. Le film documentaire de A. Valenti, produit avec le concours de WWF-International et France 2 sur les éléphants d’Afrique).

Ces deux exemples prouvent à suffisance que ce modèle de projet ne peut plus être renouvelé car n’offrant aucune garantie de réussite. Sous d’autres cieux, le concepteur et le réalisateur d’un projet qui a échoué sont appelés à rendre compte à la population qui, sur deux ou plusieurs générations, sera condamnée à rembourser les énormes capitaux investis par les bailleurs de fonds. Hélas, ce n’est jamais le cas en Afrique que l’on peut considérer aujourd’hui comme un vaste champ d’expérimentation dans tous les domaines.

C O N C L U S I O N

Nous pensons avoir fourni aux décideurs congolais, à la société civile, aux organismes impliqués dans la gouvernance des ressources en eau et à toute la population congolaise des éléments indispensables pour une prise de décision éclairée dans le dossier du projet de transfert par un gigantesque canal des eaux de la rivière Oubangui pour sauver le Lac Tchad (Projet Transaqua).

Le Projet Transaqua ne présente aucun avantage ni intérêt pour la R.D. Congo. Au contraire, cette opération de détournement des eaux des affluents de la rivière Oubangui pour sauver le Lac Tchad sera meurtrière pour la R.D. Congo comme nous l’avons démontré dans les pages qui précédent.

Au-delà de nombreux éléments que nous avons fournis pour permettre à la R.D. Congo de rejeter ou de faire surseoir le Projet Transaqua, nous avons suggéré de puissantes pistes de solutions, réalistes, fondées sur les potentialités naturelles, pouvant faire de la R.D. Congo une véritable locomotive pour le développement de l’Afrique selon le souhait des initiateurs du Projet Transaqua. En effet, un financement massif du genre «Plan Marchal pour l’Afrique» dans l’agriculture, dans la construction des autoroutes et des voies ferrées à l’intérieur de la R.D. Congo et aussi suivant le tracé du Projet Transaqua, dans la production de l’hydroélectricité à partir du site d’Inga et dans l’implantation des industries minières et de transformation en R.D. Congo pourrait mener à ce développement du continent noir en un temps relativement court.

A l’interne, nous avons suggéré la finition des instruments juridiques et institutionnels à savoir la Politique Nationale

de l’Eau, le Code National de l’Eau et la création d’un ministère dédié entièrement à l’eau à l’instar du Ministère des Hydrocarbures. Vue l’importance de cette ressource et les convoitises qu’elle suscite, la R.D. Congo devrait créer et/ou soutenir les institutions de recherche scientifique en cette matière et la formation des cadres de haut niveau qui seront appelés à en assurer la gestion à travers tout le territoire et à les défendre dans les rencontres nationales et internationales.

Les eaux de la R.D. Congo sont un bien fondamental et inaliénable, appartenant à chaque fils et chaque fille de ce pays de toutes les générations, présente et à venir. Ils ont le devoir de les protéger et de les utiliser rationnellement et jalousement selon leurs besoins.

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