Encore un projet criminel : transfert d’eau du bassin du fleuve Congo au Lac Tchad, éléments pour une prise de décision éclairée (Par Sinaseli TSHIBWABWA Expertise en Biodiversité des Poissons d’eau douce d’Afrique/Écologie des Eaux Continentales sinaseli@hotmail.com)

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fleuve congoLe Transaqua (de trans=transfert et aqua: eau) était au départ un projet de transfert d’eaux à partir des affluents Est et Nord-Est du fleuve Congo vers le Lac Tchad par un gigantesque canal qui déverserait les eaux ainsi déviées dans le fleuve Chari qui, lui-même, les acheminerait dans le Lac Tchad afin de sauver ce dernier d’une mort anticipée. C’est sous cette forme qu’il avait été publié dans la revue The New Federalist Newspaper no NPP 98-501 du 11 septembre 1998, p. 19 et qu’il nous avait été présenté au cours de la même année dans une conférence dans un hôtel du centre-ville de Montréal par un membre de la Fondation Larouche (Fig. 2). Des années se sont écoulées, l’Est de la R.D. Congo, zone de capture des eaux proposée à la hauteur de Bukavu et faisant partie de ce qui est communément appelé la Région des Grands Lacs africains, avait changé de vocation pour deux raisons majeures. D’une part, elle était devenue (et est encore) une zone de guerre injuste imposée à la R.D. Congo avec son cortège de crimes demeurés impunis (déplacement des populations, enrôlement des jeunes enfants dans des milices armées, viols des femmes, destruction des écosystèmes locaux, etc.) et, d’autre part, elle demeure une zone d’exploitation frauduleuse, au détriment du trésor public congolais, des matières premières (le colombo-tantalite, connu sous le nom commercial de coltan, l’or, le gaz naturel au Lac Kivu, le pétrole au Lac Albert et bientôt dans le Parc de Virunga) et de la biodiversité (le bois de luxe, la faune endémique des parcs nationaux, diverses plantes ornementales et pharmaceutiques, etc.). Le drame vécu depuis bientôt près de deux décennies par les populations congolaises habitant cette zone désignée pour la capture des eaux n’émeut plus la communauté internationale qui assiste, impuissante (?), au pillage systématique des richesses de la R.D. Congo. Suite à cette situation de très grande insécurité artificiellement entretenue pour des raisons évoquées ci-dessus, nous avons assisté à un changement de zone de capture des eaux du bassin du fleuve Congo. Elle est maintenant fixée complètement dans le Nord-ouest de la R.D. Congo. Il s’agit aujourd’hui d’opérer un détournement par un gigantesque canal des eaux de la rivière Oubangui, un des grands affluents nord-ouest du fleuve Congo vers le Lac Tchad via le fleuve Chari et son affluent le Logone (Fig. 3). Les initiateurs du projet Transaqua font miroiter de nombreux avantages aux pays riverains du Lac Tchad (le Cameroun, le Niger, le Nigeria et le Tchad), à la R.D. Congo qui va offrir, sans compensation, une part très importante de ses eaux, aux autres pays d’Afrique centrale, voire même au monde entier.

            La R.D. Congo est aujourd’hui appelée à se prononcer pour ou contre le projet Transaqua, comme l’a démontré le débat très émotionnel du mercredi 16 avril 2014 à l’Assemblée nationale congolaise (Le Phare du 17 avril 2014). Elle doit, sous la pression de la communauté internationale, donner son accord afin que les travaux de creusement du canal puissent être lancés à partir de la zone bénéficiaire des eaux qui seront déviées du bassin du fleuve Congo.

            Ayant suivi les tractations de ce dossier depuis plusieurs années, nous livrons ci-dessous quelques éléments de notre analyse de ce projet lesquels pourront permettre à la population et aux décideurs congolais, à la société civile et aux ONG congolais qui seront sollicités sur ce sujet, de prendre une décision éclairée dans l’une ou l’autre direction, mais toujours guidés par les intérêts de la population congolaise.

I. ORIGINE ET APERÇU HISTORIQUE DU PROJET TRANSAQUA

            Dans la décennie 70, la terrible sécheresse qui s’était abattue sur le Sahel avait occasionné une grande famine dans cette partie de l’Afrique, une grande désertification suivie d’une grande perte des surfaces cultivées et cultivables. Le Lac Tchad, unique grand réservoir d’eau de la région, vit sa superficie diminuer de 22 000 km2 à 8 000 km2. C’est alors que les Soviétiques émirent les premiers l’idée de sauver le Lac Tchad par transfert d’eau des régions excédentaires du bassin versant du Congo vers les zones déficitaires du Sahel à travers la ligne de partage des bassins du fleuve Congo et du Lac Tchad.

En 1972, la CEO de Bonifica S.P.A., une firme d’ingénierie italienne sous la direction de Marcello Vichi, formula la première hypothèse sur le projet de transfert d’eaux du bassin du Congo vers le Lac Tchad.

            En 1982, Marcello Vichi rédigea un document promotionnel étoffé sur ce projet pour le compte de Bonifica S.P.A. IRI-Italstat et le distribua au gouvernement italien puis aux gouvernements des pays riverains du Lac Tchad et aux organismes internationaux intéressés par ce genre de projet et susceptibles de le financer. Au cours de la même année, il publia un autre document intitulé «Transaqua-Zaïre» destiné surtout à convaincre les autorités de la deuxième

République.

            En 1985, le même auteur publia un autre chapitre du projet, le «Transaqua Centrafrique». Au cours de la même année, la société Bonifica, en collaboration avec le club sportif italien «Florence Expedition» de Jacopo Mazzei, mit sur pied «l’Expédition Transaqua». Cette expédition, composée d’experts hautement qualifiés, devait naviguer sur les plus importants affluents-Nord du fleuve Congo notamment les rivières Ituri, Aruwimi et leurs affluents et prélever toutes les informations de terrain indispensables aux études de faisabilité. Cette expédition n’eut pas lieu à cause d’un événement complètement étranger au Projet Transaqua. En effet, on se souviendra que le 6 août 1985, sept des dix membres d’une équipe mixte de rafting composée de Français, Belge et Brésilien (Expédition Africa-Raft» dirigée par le journaliste Philippe de Dieuleveult) trouvèrent la mort aux environs du barrage hydroélectrique d’Inga en tentant avec témérité (et sans accord préalable des autorités zaïroises) de descendre les terribles rapides d’Inga en canots pneumatiques. À l’époque de ce drame, Philippe de Dieuleveult (agent secret de la DGSE française) et son équipe étaient soupçonnés d’être un commando chargé de détruire le barrage d’Inga. Les journaux et les enquêteurs français affirmèrent qu’il ne s’agissait pas d’une simple noyade, mais plutôt d’un assassinat par les services secrets zaïrois, propos également soutenus dans un livre par M. Okito Bene Bene (1994), un ex-barbouze des services secrets du Zaïre. (http://www.20minutes.fr/france/262820-dieuleveult-secret-enfin-perce; http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2008/10/15/cest-a-kinshasa-que-philippe-de-dieuleveult-a-ete-liquide/).

            Venait-on d’assister à une guerre froide entre la France et l’Italie ? Nous ne pouvons répondre à cette question. Toujours est-il que la R.D. Congo (ex-Zaïre) reçut des critiques de toutes parts, ce qui refroidit les autorités de l’époque et les poussa à refuser l’autorisation à l’équipe italienne d’effectuer des études hydrographiques sur les plus importants affluents-nord du fleuve Congo.

En 1987, le Président Mobutu, non opposé à la réalisation du Projet Transaqua, exprima surtout, comme c’était l’habitude dans son régime, ses préoccupations en fonction de ses intérêts politiques propres au cours d’une interview réalisée pour le compte de la télévision italienne par le journaliste Mino Damato (Cfr. www.transaquaproject.com/video_3.html).

En 1988, M. Bukar Shaib (Nigérien), premier président de la Commission pour sauver le Lac Tchad, et Marcello Vichi (de la société Bonifica) présentèrent pour le public européen et la population italienne en particulier une interview au cours de l’émission Alla Ricerca dell’Arca de la chaîne de télévision italienne RAI pour faire la promotion du Projet Transaqua.

En 1989, Marcello Vichi fit une intervention très remarquée à la conférence de Moscou sur les «Ressources en eau». Son intervention portait sur «la protection et la gestion des ressources – scénarios d’avenir». Parmi ces scénarios, il y avait bien entendu le Projet Transaqua. Il faut signaler que cette conférence était organisée par Italsat, un groupe italien.

En 1990, la Nippon Koei, la plus importante entreprise japonaise de consultance industrielle, manifesta son intérêt pour le Projet Transaqua, plus particulièrement pour sa partie routière qui devait joindre Lagos à Mombasa. Elle invita Marcello Vichi au Japon pour avoir plus de précisions sur le projet.

En 1992 (du 3 juin au 14 juin) se tenait à Rio de Janeiro (Brésil) la Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement (CNUED) aujourd’hui plus connu sous le nom de «Sommet de la Terre» ou tout simplement le «Sommet de Rio». Ce sommet avait réuni 173 Chefs d’État et de gouvernement et plus de 1500 ONG et s’était conclu par la signature de la «Déclaration de Rio». Cette déclaration, tout en reconnaissant la souveraineté des États à «exploiter leurs propres ressources selon leur politique d’environnement et de développement » recommandait aux pays signataires d’engager des actions visant à assurer une meilleure gestion de la planète et de faire progresser le concept des droits et des responsabilités dans le domaine de l’environnement. On retiendra surtout dans le cadre restreint de cette analyse la Déclaration sur la gestion, la conservation et le développement durable des forêts et les trois conventions de Rio à savoir la Convention sur la diversité biologique (CDB), la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CLD). Un plan d’action pour le XXIe siècle, nommé Action 21 ou Agenda 21, fut adopté. L’Agenda 21, devant être appliqué dans le cadre des collectivités territoriales, formulait des recommandations dans de nombreux domaines dont la pauvreté, la santé, le logement, la pollution, la gestion des mers, des forêts et des montagnes, la gestion des ressources en eau, la gestion de l’agriculture, la désertification (mis en évidence par nous), etc. Parmi les ONG et les lobbies présents à ce Sommet, se trouvait la société d’ingénierie italienne Bonifica S.P.A., qui réussit à vendre son projet de transfert d’eau du bassin du Congo vers le Lac Tchad, projet reformulé dans une brochure intitulée. «Transaqua: une idée pour le Sahel» comme moyen de lutte contre la désertification et la famine au Sahel. Cette brochure fut distribuée aux participants et influa sur les résolutions du Sommet portant particulièrement sur l’un des domaines retenus dans l’Agenda 21, à savoir la désertification.

            La société Bonifica ne travaillait pas seule au Sommet de Rio, elle avait reçu l’appui total de tous les pays riverains du Lac Tchad (Cameroun, Niger, Nigeria et Tchad) déjà réunis au sein d’une structure permanente de concertation créée depuis le 22 mai 1964 et dénommée «Commission du Bassin du Lac Tchad» (CBLT). Cette structure avait pour objectifs de coordonner les actions de différents États pouvant affecter les eaux du bassin du Lac Tchad et régler pacifiquement les problèmes et différends affectant cette zone.

            En 1994, la R.D. Congo (ex-Zaïre) adhéra à la CBLT en tant qu’observateur. En 1997, la République centrafricaine adhéra à son tour officiellement à la CBLT. En 2005, la République du Congo signe l’accord d’exécution du Projet Transaqua. En 2007, la R.D. Congo participe aux rencontres internationales sur le Projet Transaqua, toujours à titre d’observateur.

En 2008, trois pays riverains du Lac Tchad (le Niger, le Nigeria et le Tchad) éliminent les quelques obstacles qui persistaient et décident d’aller de l’avant et de financer les études de faisabilité du Projet Transaqua, lesquelles devaient démarrer en 2009. Au cours de la même année (2008), la Libye, l’Algérie et le Soudan adhèrent à leur tour à la CBLT.

En 2009, un bureau d’études canadien, la Firme CIMA International, obtient un contrat de vingt-huit mois pour réaliser l’étude de faisabilité du projet entièrement financée par les pays membres de la CBLT pour un montant de 5,5 millions de $US. À la fin de ses travaux, cette firme a intégré dans ses conclusions les travaux relatifs aux études d’impacts du Projet Transaqua sur une partie du bassin du fleuve Congo tel que recommandés par la CICOS dont la R.D. Congo est membre. (Réf. www.cblt.org)

En 2010 (du 29 au 31 octobre), le Tchad et la CBLT avaient organisé à N’Djamena le «Forum Mondial du Développement Durable sur la Sauvegarde du Lac Tchad». Trois des quatre propositions adoptées lues par le Dr Abdullahi Umar Ganduje, Secrétaire exécutif de la CBLT, méritent notre attention:

– Inscription du Lac Tchad au patrimoine mondial de l’Humanité;

– Travaux d’aménagement, de désensablement et de transfert des eaux de la rivière Oubangui vers le Lac Tchad;

– Confirmation du début des études de faisabilité, malgré les difficultés financières de la CBLT, plusieurs pays membres n’ayant pas versé leur cotisation à la Commission (arriérés estimés à des centaines de millions de dollars !)

Depuis cette date jusqu’à ces jours, Marcello Vichi, ex-directeur de Bonifica, la Fondation Larouche, Jacques Cheminade du Journal «La Nouvelle Solidarité» et les pays membres de la CBLT ont continué des rencontres, des publications dans diverses tribunes, des campagnes d’information et de sollicitation pour promouvoir la réalisation du Projet Transaqua.

En 2012, Schiller Institute, propriété de Mme Helga Zepp Larouche (épouse du célèbre milliardaire américain de la Fondation Larouche) renouvelait son soutien au Projet Transaqua dans un élogieux article publié dans «Executive Intelligence Review». En effet, cet institut considère le Projet Transaqua comme «le début d’une renaissance africaine» et d’une «Révolution bleue».

En 2014 (4 et 5 avril) s’est tenue respectivement à Bologne et à Rimini (Italie), une conférence sur le Projet Transaqua. Il s’agissait d’une table ronde des bailleurs de fonds pour le financement du plan quinquennal d’investissement 2013-2017 de la CBLT. Étaient présents à cette récente rencontre:

– le président du Niger, M. Mahamadou Issoufou et président en exercice de la CBLT,

– M. Romano Prodi, ancien directeur de l’Institut pour la Reconstruction Industrielle (IRI) (celui-là même qui avait, dès sa conception, approuvé le Projet Transaqua rédigé par son collègue Marcello Vichi, alors directeur de la société italienne Bonifica), ancien président de la Commission européenne, ancien président du Conseil italien et qui était jusqu’en janvier 2014 Envoyé spécial de l’ONU pour le Sahél,

– le président mauritanien M. Mohamed Ould Abdel Aziz dans sa qualité de président de l’Union Africaine (UA),

– la présidente de la Commission de l’UA, Dr Nkosazana Dlamini Zuma (ex-épouse du président sud-africain Zuma),

Ministre sud-africaine de l’Intérieur;

– les ministres tchadiens et nigérians,

– la Banque Africaine de Développement.

La R.D. Congo y «a été tenue à l’écart» avait déclaré M. Bavon N’sa Mputu, Ministre congolais de l’Environnement, Conservation de la nature et Tourisme, devant l’Assemblée nationale congolaise dans sa séance du 14 avril 2014. Il a en outre affirmé que «le gouvernement de la RDC n’a pas été officiellement saisi du projet de soutirage de l’eau de l’Oubangui pour le Lac Tchad» ! (Eric Wemba et (Joëlle Kombe Ndjadi/Stg/UPN, 17 avril 2014). Cette affirmation du Ministre N’saMputu est surprenante quand on sait que la R.D. Congo est membre co-fondateur de la Commission Internationale du bassin du fleuve Congo-Oubangui-Sangha, (en sigle CICOS), un des partenaires de la CBLT, et que le siège de cet organisme se trouve à Kinshasa et que les recommandations sur les études d’impact du Projet Transaqua sur une partie du bassin du Congo figurant dans les conclusions de l’étude de faisabilité de la firme canadienne CIMA International ont été produites par la CICOS. Et en plus, la R.D. Congo contribue à hauteur de 30 % au budget de fonctionnement de la CICOS!

En ce qui concerne son évolution, il a été démontré qu’il a existé un Méga-Lac Tchad au quaternaire, ayant une superficie de 340 000 km2 et 160 m de profondeur. Selon les observations de Tilho, le Lac Tchad présente trois niveaux:

-le «petit Lac Tchad», défini à partir d’une superficie inférieure à 15 000 km2 et une cote inférieure à 280 m, réparti en deux ou plusieurs petits bassins;

– le «moyen Lac Tchad» présentant 15 000 à 20 000 km2 de superficie d’eaux libres et correspondant à une cote de 282 m organisé en un seul ou réparti en deux bassins;

– le «grand Lac Tchad» présentant 25 000 km2 (ou plus) de superficie d’eaux libres, formant un seul bassin, et une cote de 284 m.

Ces variations sont connues depuis 50 000 ans av J.-C. « Le Lac Tchad actuel correspond au «petit Lac Tchad» ordinaire comme il en exista plusieurs fois dans le passé. Il n’a guère connu de changements majeurs depuis le début de la sécheresse sahélienne des années 70, en dehors de menues fluctuations saisonnières ou interannuelles qui appartiennent à son fonctionnement normal».

(www.cblt.org). On a d’ailleurs noté une amélioration du rythme et de la quantité des précipitations dans la région, notamment en 2012. Après ce qui précède, on peut déjà à ce niveau et à juste titre se poser la question de savoir les véritables fondements du Projet Transaqua

III. DESCRIPTION ET PRINCIPAUX OBJECTIFS DU PROJET TRANSAQUA

Pour tout observateur attentif, le Projet Transaqua a connu une nette évolution aussi bien dans sa localisation que dans sa faisabilité.

3.1. Transaqua 1 (T1)

Nous surnommons ainsi la première forme de ce projet tel que nous l’avons présenté dans l’introduction. Transaqua

1 proposait de capturer par un gigantesque canal les eaux du bassin du Congo à partir des affluents Est et Nord-Est du fleuve Congo à la hauteur de la ville de Bukavu. Le canal conduirait ces eaux dans le fleuve Chari qui les acheminerait à son tour dans le Lac Tchad (Fig. 2).

3.2. Transaqua 2 (T2)

            Nous surnommons ainsi la deuxième forme de ce projet, c’est celle dont on fait la promotion sur toutes les tribunes en ce moment. Transaqua 2 (formalisé en 1990) consistait à construire des barrages de régulations sur plusieurs rivières du Nord-Est de la R.D. Congo (Lowa, Lindi, Aruwimi et les tributaires de l’Oubangui, c-à-d. Giri, Lua, Uele, Kotto, etc. Signalons qu’il y a ici une omission qui surprend: si le canal prévoit affecter les rivières citées ci-dessus, on ne voit pas comment, en examinant la carte hydrographique du Congo (Fig. 2), il ne toucherait pas les autres rivières sur son parcours, notamment les rivières Maiko, Tshopo, Itimbiri et Mongala !) et d’amener les eaux ainsi soustraites vers un lac artificiel construit sur la rivière Oubangui en amont de Bangui. À partir de ce lac artificiel, un canal conduirait les eaux vers la ligne de partage des eaux entre les bassins; celui du Congo et celui du Chari, à 600 mètres d’altitude. Une fois cette barrière naturelle interbassins majeure franchie, les eaux seraient conduites, toujours par canal, dans le fleuve Chari, et ce dernier les déverserait dans le Lac Tchad. L’ensemble du nouveau réseau ainsi développé constituerait une importante voie navigable internationale. Un volume estimé à 100 milliards de m3 d’eau douce serait ainsi soustrait annuellement au bassin du Congo, soit une perte de ± 3 200 m3/sec., équivalent au double du débit du fleuve Nil au Sud d’Assouan en Égypte!

3.3. Transaqua 3 (T3)

            Nous surnommons ainsi l’actuel projet (Fig. 3). Il a été identifié par les membres de la CBLT comme projet prioritaire dans leur Plan Directeur «Pour une gestion écologiquement Saine des Ressources naturelles du Bassin Conventionnel» s’inscrivant dans la stratégie de restauration du Lac Tchad qui revêt un enjeu stratégique important pour toute la région (Cfr. www.cblt.org). Quatre objectifs ont été redéfinis :

1. Arrêter l’assèchement du Lac Tchad par un apport d’eau venant du bassin du fleuve Congo en visant la restauration graduelle d’un niveau écologique normal;

2. Maintenir les activités socio-économiques pour lutter contre la pauvreté: irrigation, pêche, élevage, fourniture d’eau potable;

3. Construire un barrage multifonctionnel dans la région de Palambo qui servirait de soutien à l’étiage pour la régulation de la navigation sur l’Oubangui et la production d‘hydroélectricité pour satisfaire les besoins énergétiques de la ville de Bangui et des zones environnantes des deux Congo;

4. Permettre la navigation sur le Lac Tchad, le Chari, et l’aménagement d’un canal qui relierait le Chari, le Logone, le Mayo-Kebbi et la Bénoué, jusqu’au fleuve Niger dans le but de désenclaver cette région de l’Afrique centrale, située entre le Sud de la RCA et le Nord de la R.D. Congo et du Congo et le Tchad.

C’est cette dernière mouture du projet qui avait été confiée à la Firme canadienne CIMA International pour une étude de faisabilité dont voici les principales conclusions déposées à la fin de l’étude:

 «Il est techniquement faisable de transférer l’eau du bassin du fleuve Congo via l’Oubangui vers le bassin du Lac Tchad, en procédant par un transfert interbassin combiné : un transfert par pompage via le barrage de Palambo sur l’Oubangui et un transfert par gravité via le

barrage de Bria par une dérivation de la rivière Kotto (Affluent de la rivière Oubangui). Ceci donnerait un rehaussement du niveau du Lac Tchad de l’ordre de 1 m dans la cuvette sud et de 1 m dans la cuvette nord (augmentation de la superficie du Lac Tchad de l’ordre de 5 500 km2).

L’analyse économique de l’ensemble des résultats obtenus montre:

1. qu’il est économiquement profitable de transférer l’eau en utilisant les deux scénarios de transfert interbassin à la fois;

2. le scénario de transfert le plus avantageux économiquement est celui du transfert par gravité à partir du barrage de Bria/La Kotto, avec un Taux de Rendement Économique (TRE) de 24,83 % et une Valeur Actuelle Nette de 3 980,3 Milliards de Fcfa;

3. la vente de la production d’hydroélectricité dans les deux barrages est une opération rentable sur le plan financier, avec un Taux de Rendement Interne pouvant aller jusqu’à 32,5 %.

            En ce qui concerne la liaison Chari-Logone-Mayo-Kebbi-Bénoué, les principaux résultats de l’étude montrent qu’il n’est pas économiquement réaliste de rendre navigable ce lien pour des embarcations autres que des pirogues sans un transfert d’eau depuis le Logone. En effet, les cours d’eau sont de petite taille et on note la présence des chutes, de sédiments et des plantes envahissantes».

            Comme perspective en marge des conclusions, le Consultant avait recommandé à la CBLT des études approfondies concernant deux solutions alternatives ou d’accompagnement à savoir:

«1. de procéder à une amélioration de l’hydraulicité des cours d’eau tributaires du Lac Tchad, principalement le Chari qui permettrait entre autres de limiter les pertes dans les zones inondables et donc d’augmenter la quantité d’eau qui se rendrait au Lac Tchad. Cette opération passerait par le dragage, la stabilisation des berges, la mise en place de levées, la mise en place de systèmes permettant de maintenir l’alimentation en eau des zones humides et inondables (ponceaux, vannes, déversoirs);

2. de procéder à un aménagement du Lac, notamment de la mise en oeuvre des programmes de désensablement , de lutte contre l’ensablement, de lutte contre l’érosion des berges, de lutte contre les plantes envahissantes». (Cfr. www.cblt.org).

IV. LES TERMES DE REFERENCE DU PROJET TRANSAQUA

            Les termes de référence proposés par les concepteurs du Projet Transaqua couvrent les aspects géopolitiques,

technico-économique, financier, social et environnemental, etc.

4.1.- Signature par les pays africains concernés des accords de non-belligérance, de contrôles aux frontières et de garantie de la sécurité des experts et des acteurs économiques;

4.2.- Le transfert d’eau devra se faire en utilisant la gravité, et non en ayant recours à de grosses stations de pompage;

4.3.- Ce transfert vers le Lac Tchad d’une quantité d’eau devra être capable, en un temps donné (court ou long), de ramener la surface du lac à 20 – 25 000 km2 au minimum. Ce but pourrait de toute évidence être atteint en un temps minimal grâce au transfert d’environ 100 milliards de m3/an ou, en plus longtemps, à un taux minimum de 70 à 80 milliards de m3/an. Il ne serait pas utile d’entreprendre le projet à des débits de transfert inférieurs à ces niveaux, à moins qu’on veuille se contenter de compenser les pertes par évaporation encourues par le lac à sa surface résiduelle;

4.4.- Le canal construit devra servir, outre au transfert d’eau, au transport fluvial dans la région de la R.D. Congo et de la République Centrafricaine, région à qui il manque une infrastructure de transport fiable ;

4.5.- Identifier des sites candidats pour une «zone multifonctionnelle d’échanges», en effet, pour atteindre le Lac Tchad, la masse d’eau destinée à transiter de l’amont du fleuve Chari doit tout d’abord être accumulée dans un grand réservoir, sur les rives duquel toute une série d’usines agro-industrielles devront s’implanter, pour transformer et conditionner les produits agricoles de culture et d’élevage en provenance de la très vaste zone de développement traversée par le canal;

4.6.- Dans sa « chute » au travers du lac Tchad, cette masse d’eau est susceptible de générer d’énormes quantités d’électricité directement utilisables sur place, d’abord par le Tchad, ensuite pour alimenter les nouveaux ports fluviaux qui ne manqueraient pas de naître au confluent du canal et des fleuves qu’il intercepte sur le territoire de la R.D. Congo et de la République Centrafricaine; également, l’étude d’une centrale hydroélectrique en lien avec la «Zone multifonctionnelle d’échanges», et l’identification, sur le fleuve Chari, de sites possibles pour l’érection de digues et de centrales électriques (interconnexions routières, fluviales et ferrées);

4.7.- une fois que la taille du Lac Tchad aura enfin repris un niveau décent, les volumes d’eau attendus pourront être utilisés, avec les eaux des fleuves Chari et Logone (les deux principaux affluents du lac) à compenser les pertes par évaporation– le surplus servant à l’irrigation et autres usages civils. L’identification des sites où développer la culture, l’élevage ou l’halieutique, au Tchad comme en République Centrafricaine et en R.D. Congo; l’évaluation des potentiels agricoles (culture et élevage) et halieutique des différents sites; la consommation en eau, la production et la commercialisation de la production en direction des pays africains connectés au réseau de transport international; la possibilité de s’ouvrir des marchés internationaux par la capacité à relier des ports océaniques et méditerranéens, en particulier pour des biens manufacturés ou conditionnés, etc.

4.8.- Aspects environnementaux: l’impact potentiel de ce gigantesque projet sur l’environnement, et en particulier des ruptures de continuité des zones boisées que provoquerait le canal; comment remédier partiellement à cette situation par des travaux pour relier les deux berges du canal (quel type de connexions, à quels intervalles, comment faire pour que la navigation n’en pâtisse pas, etc.); l’évaluation d’un «équilibre environnemental» entre les points faibles du projet et les points forts liés à la reconstitution du Lac Tchad et à ses conséquences;

4.9.- L’étude socio-économique : conséquences à court terme sur les populations locales concernées de la création de millions d’emplois de tous niveaux, influence sur le niveau de vie, évaluation de l’augmentation de la consommation et du développement du secteur des services et activités connexes. Le développement socio-économique à long terme, à même de créer des emplois en lien avec la gestion des infrastructures, développement destiné à perdurer au travers d’activités agro-industrielles, élevage et culture; d’activités en lien avec la gestion et la maintenance des installations fluviales et portuaires; d’activités en lien avec la gestion des centrales hydroélectriques; d’activités en lien avec l’accroissement du commerce et le développement du secteur des services, et autres activités industrielles et commerciales. Prévisions pour les trente prochaines années, et au-delà;

4.10.- Enfin, pour les concepteurs du projet, Transaqua pourrait devenir le plus important pôle de développement de l’Afrique– et peut-être- du monde. Pendant et à cause de sa construction et des besoins qu’il fera naître, il pourrait employer toute une main d’oeuvre qualifiée ou non, locale et de tous les pays du continent. Il pourrait considérablement dynamiser le marché du travail pour plusieurs générations d’Africains à venir, et leur éviter d’avoir à jouer la « carte Europe » – où le marché du travail ne leur fait pas de cadeaux, déracinés qu’ils sont de leur environnement naturel et culturel. (Mis en évidence par nous).

V. POINT DE VUE DE L’UNION EUROPEENNE SUR LE PROJET TRANSAQUA

            En juillet 2013, Mme Cristiana Muscardini, députée européenne, avait posé les questions suivantes à la Commission européenne:

a) Est-ce que la Commission connait l’existence du projet Transaqua?

b) La version plus modeste du projet a-t-elle été étudiée, et si tel était le cas, où en sommes-nous dans les travaux?

c) Pourquoi Transaqua n’a-t-il pas été pris en considération?

d) La Commission a-t-elle des informations concernant tout type de projet humanitaire qui aurait pu être mis en oeuvre par l’Union européenne?

e) Si aucun projet n’avait été entrepris, pourrait-elle expliquer pourquoi?

Au mois d’août de la même année, le Commissaire au Développement de l’Union européenne, M. Andris Piebalgs donnait la réponse suivante:

«L’Union européenne est au courant de l’existence d’un projet de transfert d’eau de la rivière Oubangui vers le Lac Tchad (Transaqua).

Des études de faisabilité préliminaires ont cependant indiqué que le projet comporterait des risques environnementaux majeurs» (Cfr. Le

journal Solidarité&Progrès du mercredi, 2 octobre 2013).

La RD Congo, pourvoyeur des eaux visées, a-t-elle reçu et fait examiner à fond par ses propres experts ces «risques environnementaux majeurs» ? Si la réponse est non, il y a là un motif sérieux de ne pas céder aux pressions extérieures pour donner son accord au transfert massif d’eaux vers le Lac Tchad.

VI. POINT DE VUE DU WWF

            Le «World Wide Fund for Nature» (Fonds mondial pour la nature), en sigle WWF, est une importante ONG internationale de protection de la faune et de ses habitats et de l’environnement. Le WWF est également impliqué dans le développement durable par une gestion responsable des ressources. De commun accord avec les pays riverains du Lac Tchad, le WWF avait, entre 2001 et 2010, classé près de 2,6 millions d’hectares des zones humides autour du lac «aires protégées» pour les oiseaux migrateurs. Pour le WWF, le Projet Transaqua représente une menace certaine pour ces aires protégées autour du Lac Tchad. Depuis lors, il fait l’objet des attaques de la part des lobbies du Projet Transaqua (Cfr. Le journal Nouvelle Solidarité du vendredi 17 septembre 2010).

VII. NOS OBSERVATIONS SUR LE PROJET TRANSAQUA

            Le Projet Transaqua frappe l’imagination par son gigantisme et il a tous les inconvénients des autres méga-projets qui l’ont précédé, tous conçus dans les officines étrangères pour soi-disant :

1. apporter la civilisation à l’Afrique (mais les projets concoctés en Occident débouchèrent sur le plus vil des commerces humains que l’humanité ait connu, l’esclavage, qui a été mené des siècles durant, puis sur la colonisation, un système d’exploitation sans état d’âme des peuples d’Afrique).

2. sauver l’Afrique du sous-développement (mais les projets concoctés encore en Occident débouchèrent sur le néocolonialisme et l’impérialisme économique) : les prix de ses matières premières et les programmes d’ajustement structurel et les termes de remboursement des «aides au développement» étaient fixés en Occident, ce qui avait conduit à l’appauvrissement des populations et hypothéqué l’avenir de nombreux jeunes jusqu’à la date d’aujourd’hui ;

3. suppléer les insuffisances de certains gouvernements africains : en plus de l’aide directe aux gouvernements, les Occidentaux inventèrent l’aide directe aux populations via les ONG. Ces derniers déferlèrent sur l’Afrique jusqu’à se substituer aux gouvernements dans certains domaines, accentuant ainsi le cynisme des populations envers leurs dirigeants, etc.

            Tous ces projets, apparemment initiés pour soutenir les pays africains dans leurs efforts pour se sortir du sous-développement, visaient plutôt à résoudre les crises économiques qui avaient frappé l’Occident. L’ancien président du Zaïre (actuelle R.D. Congo), M. Mobutu, dans l’un de ses discours enflammés, n’avait pas manqué de stigmatiser cette situation dans une formule mathématique simple mais très significatif: «1 $US investi en Afrique rapportait 5 $ à l’Europe» pour dire que ce n’est pas l’Europe qui aidait l’Afrique, c’est plutôt l’Afrique qui aidait l’Europe! Il n’a jamais été contredit!

            Ainsi, le Projet Transaqua, comme la majorité d’autres grands projets conçus par les officines européennes, ne vise pas à résoudre les problèmes de l’Afrique, il vise plutôt à relancer les économies européennes, déverser leurs «experts» et leurs jeunes universitaires sur le continent africain et surtout juguler l’émigration des jeunes africains vers les pays de l’Europe (ce dernier point est clairement dit dans le projet et dans les campagnes de promotion, lire à ce sujet les nombreuses publications de Jacques Cheminade dans le journal Nouvelle Solidarité en ligne :www.solidariteetprogres.org).

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