En marge du 30 juin : discours de l’indépendance et leurs significations (Pr Kambayi Bwatshia, UPN)

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Ce discours, titre La L.B, marque la « première étape d’un plan démocratique et a assombri incontestablement les heures historiques de Léopoldville ». Les fêtes de I’indépendance congolaise, écrit H. Vehenne dans Le Soir, furent celles de « consternation », « la diatribe de Lumumba est un réquisitoire brutal et gigantesque (…) «  flot de grossièreté et d’injustice », une « cascade d’injures et d’accusations scandaleuses ». « Le Premier Ministre congolais s’est rué à la tribune avec sauvagerie, mettant le feu à la paillotte de nos illusions »

            « C’est un suicide international », écrit Ch. Vander Eynde de La D.H. : « Que croire de ce monsieur qui, en apprenti sorcier, veut manier le même jour, l’eau et le feu, l’injure et le compliment ? ». « Quelle mouche a piqué soudainement Lumumba », écrit Le P.P. ? Du 8 juillet 1960. Une lettre ouverte de ce journal à P. Lumumba du 8 juillet 1960 résume tout :

            «Quelle mouche, Monsieur le Premier Ministre, vous a soudain piqué ? Huit jours après, en tout cas, l’écho nous blesse encore du cri haineux qui vous a échappé. Peut-être vous en étonnerez-vous. L’histoire, n’est-ce pas, va si vite en Afrique, un événement chasse l’autre et, au demeurant, n’avez-vous pas fait amende honorable le jour même et protesté un peu plus tard, devant toute la presse, de vos bons sentiments à l’égard de la Belgique ? Pourquoi dès lors vous prêtez de la haine ?…

            Si grande cependant que soit l’accélération de l’Histoire, elle n’est pas précipitée au point que, pris à notre tour de vertige, nous puissions nous méprendre sur vos paroles.

            Relisant, la tête froide, ce texte que l’on crut d’abord improvisé mais que nous savons aujourd’hui avoir été prémédité, nous lui trouvons bien ce caractère outrageant qui vous fit juger nécessaire d’en adoucir l’effet.

            Somme toute, nous ayant giflé sur l’une, vous vous êtes empressé de nous flatter l’autre joue… Pouvons-nous dire, Monsieur le Premier Ministre, que par contraste notre joue souffletée ne nous en cuit que davantage ?

            Mais il ne convient pas, sans aucun doute, de verser dans le sentiment, et moins encore dans le ressentiment.

Et c’est bien ce qui nous surprend chez vous, ce qui – l’offense mise à part – nous atterre par-dessus tout: que vous ayez cédé à un tel mouvement d’humeur à l’heure précise où votre pays et le nôtre, où le monde entier attendait de vous du sang-froid.

La bile échauffée par une rancune que l’on prétend personnelle, vous vous êtes laissé prendre, dans votre premier discours de chef de gouvernement en flagrant délit d’injustice. Ramassant en vrac tous les griefs anticolonialistes, vous nous avez jeté à la figure ces poncifs démagogiques pour meeting de brousse – vous les avez jetés au visage de notre Roi – dressant de notre œuvre  colonisatrice, en une circonstance d’une solennité unique, le bilan le plus odieusement falsifié qui se puisse concevoir.

            Qui donc pensiez-vous abuser par cette caricature grimaçante ? Vos concitoyens ? Allons donc ! Craignez plutôt qu’à vous voir si injuste à l’égard du passé, ils ne se mettent à redouter l’avenir (–,).

            Est-ce ce sentiment que vous croyez inspirer aux uns et aux autres quand, alignant votre barbiche sur la barbe plastronnante de Fidel Castro, vous soufflez comme châteaux de cartes, les positions si patiemment acquises ? N’est-ce pas, au contraire, donner à tous l’image d’un homme aussi violent que versatile, soulevant, comme la tornade des nuages de poussière, mille raisons d’inquiétude et d’alarme autour de lui ?

            Mais peut-être souriez-vous.

Peut-être avez-vous choisi, pour gagner la confiance, une voie plus retorse : celle du prestige que vous vaudrait une audace ne reculant devant aucun défi.

            Si tel fut votre calcul, si votre diatribe avait dans votre esprit cette portée politique, nous vous le disons tout net : vous avez présumé Monsieur le Premier Ministre, de la naïveté publique (…)-

Mais votre incartade …, votre incartade, dit-on, pourrait encore avoir une autre explication.

            Le discours du Roi Baudouin aurait été, à votre gré, trop chargé de conseils désormais inutiles…

            Dans ce cas, Monsieur le Premier Ministre, en passant aux insultes et en amputant comme vous l’avez fait, le discours de M. Kasa-Vubu d’une adresse au Roi qui n’était que courtoisie, vous avez, nous le craignons fort, réagi devant ce que vous jugiez être un paternalisme périmé d’une manière que beaucoup auront à leur tour jugé bien puérile…

            L’affront, devons-nous le dire, nous a d’autant plus indigné que notre Roi était le Premier à l’essuyer, jamais peut-être comme en cette disgrâce que vous lui infligiez, le peuple belge ne s’est à ce point identifié à la personne royale.

            Cependant, face à un chef de gouvernement pris de rage, le Roi a su demeurer impassible  (.. .)

(… ) En cette minute, Monsieur le Premier Ministre, le Roi ne vous donnait plus un conseil. Il vous offrait un exemple.

            Cette maîtrise de soi, cette mesure souveraine qui vous ont regrettablement manqué, le peuple congolais, en revanche, en a fait, lui aussi, une démonstration éclatante. A notre endroit, en tous les cas et pendant les Fêtes de l’Indépendance. Cette journée historique et la nuit qui suivit n’ont pas vu se commettre les excès que I’on craignait. En vérité, la Belgique ne pouvait recevoir marque plus probante de sympathie.

            Vous vous êtes plu vous-même à le souligner, vous vous en êtes félicité.

            Pouvons-nous vous croire ? Acceptez-vous sincèrement de suivre, à tout le moins en cela, dans sa fidélité envers nous, ce peuple ami que vous avez par ailleurs mission de mener ?

            Nous l’espérons, mais notre espoir – pourquoi le cacher ? – se mélange d’appréhension. Les paroles sont, à ce propos, de peu de poids. Les paroles volent, c’est bien connu, et il n’est que trop clair qu’elles volent, sortant de votre bouche, un peu dans tous les sens à la fois…

            Seuls des faits, des faits constants pourront représenter une assurance.

Seuls des faits pourront effacer le souvenir et enrayer les conséquences de ce qui, plus encore qu’une incongruité de taille, aura été, Monsieur le Premier Ministre, une fameuse gaffe.

            Nous achevons cette lettre ouverte et le télex, qui nous relie à Léopoldville, crépitant dans le bureau voisin, dévide des nouvelles dramatiques. Force Publique s’est mutinée à Thysville, l’agitation militaire gagne la capitale. Vous courez les rues et les routes, prêchant l’apaisement et, le voulant coûte que coûte, parlant de sévir. Vous dénoncez les coupables : des officiers et de sous-officiers européens. Le général Janssens démissionne – ou l’avez-vous limogé ?

            A travers ces rumeurs fiévreuses, dans la confusion d’une actualité trépidante, une vision s’impose : celle d’un pays qui, en quelques jours, en quelques heures, a pris un départ de train fou.

L’heure décidément n’est plus de vous accabler, M. Ie Premier Ministre. Répétons avec notre Roi : Dieu protège le Congo».

            Plus de trente et un ans plus tard, dans sa rubrique De livres et des idées, Le Soir du 9 juillet l991 a laissé à l’appréciation de ses lecteurs I’ article de Van Leeveun intitulé «Et si Lumumba avait vécu ?», dans la suite du livre Qui a Tué Lumumba ? Mukamba Kadiata Nzemba l’a repris (p. 30) pour étayer la thèse selon laquelle P. Lumumba était communiste;

            «Formé à l’école marxiste-léniniste de Moscou, l’orientation est déjà donnée. Pour ceux qui n’adorent pas le système, remercions les responsables de l’époque, y compris Mobutu, d’avoir empêché la mainmise de l’URSS sur le Zaïre, par l’entreprise de Lumumba et de ses acolytes. Les armes, les conseillers soviétiques, est-allemands, les soldats cubains n’auraient pas manqué d’affluer  pour maintenir  ce régime totalitaire au pouvoir. La population zaïroise n’est peut-être pas très heureuse, mais en échappant au système envisagé par Lumumba, elle a échappé, heureusement, aux années de guerre et d’horreur infligées à l’Angola, l’Ethiopie, sans compter les autres « bénéficiaires » de ce régime que sont les pays suivants : le Benin, le Congo-Brazzaville, le Mozambique et l’Algérie. Pour étayer ce qui précède, relevons le fait qu’il existe à Moscou une université « Patrice Lumumba », c’est peut-être un grand honneur pour certains. Par contre pour beaucoup et j’en suis sûr, je pense que c’est plutôt suspect.

            C’est sans commentaire.

            Dans la presse socialiste, A. Housiaux, après avoir écrit, le 3 juillet 1960 que « le discours du roi des Belges magnifiait un peu trop l’oeuvre de notre pays », estimait que « Lumumba s’est laissé aller à une diatribe passionnelle sur le thème de l’anticolonialisme et en a trouvé une explication plutôt psychologique. La réaction du premier ministre congolais trouve son fondement de ce désir instinctif des jeunes peuples voulant à toute force trouver dans leur propre fond, la source de leur indépendance et non en être redevable à autrui. La réaction de Lumumba, continue l’éditorialiste, est aussi la dernière séquelle d’un complexe qui, enfin, pouvait se libérer, pour la première fois, à égalité avec des interlocuteurs qui, jusque-là, avaient été ses maîtres ».

            Chez les communistes, le texte suivant intitulé « Une incartade » témoigne bien les préoccupations de ce courant :

            Coupable  d’avoir rappelé devant le roi les souffrances et les humiliations encourues par son peuple pendant la période de domination coloniale, M. Patrice Lumumba a soulevé dans la presse un tollé de tous les diables.

            C’est tout juste si on ne l’accuse pas de lèse-majesté ! C’est le roi lui-même, notons-le, qui a donné le ton en adoptant à l’égard de ce discours une attitude incompréhensible et dépourvue de sens politique. Rien ne l’obligeait, en effet, à identifier sa personne au colonialisme et à se sentir visé, lui Baudouin, par le discours du Premier Ministre congolais. Il est vrai que ce discours, il l’avait littéralement provoqué en témoignant à l’égard de ses auditeurs noirs, d’un esprit paternaliste qui devait forcément les impatienter et appeler une réplique.

            On comprend d’ailleurs cette maladresse. Elle était presque inévitable. Le roi a parlé comme ne pouvait pas, ne pas parler comme un jeune homme qui baigne dans le climat très spécial de la Cour de Belgique. Sans doute a-t-il fini par croire que les courbettes dont il est l’objet de la part des bourgeois décorés innés. Sans doute, croit-il dur comme fer aux grandes phrases qu’on aime à débiter dans son entourage à son sujet et au sujet de son illustre prédécesseur de la « belle époque ». Sans doute s’inspirerait-il volontiers de ses ascendants qui ont joué un rôle dans le gouvernement du pays.

            Mais il ne suffit pas de régner pour être un Léopold II et la bourgeoisie belge n’est plus en I960 ce qu’elle était en 1880.

            Les journaux et les politiciens qui crachent feu et flammes à propos de l’incident du 30 juin rendent à leur souverain un bien mauvais service. Au souverain et au pays… Les mésaventures de Léopold II ne leur ont visiblement rien appris.

Mais sont-ils capables d’apprendre quelque chose ?

            Ils se sont résignés, certes, à l’indépendance congolaise. Mais on frémit à l’idée de ce qui se serait produit si, confrontés avec les responsabilités du pouvoir, ils avaient eu la possibilité d’appliquer leurs « théories ». Il suffit pour s’en convaincre, de se souvenir de ce qu’ils ont dit et écrit, au cours de ces derniers mois, à propos des hommes qui sont aujourd’hui à la tête de la République congolaise, y compris du Président Kasa-Vubu.

D’autres pressions s’exerçaient heureusement sur le gouvernement ! Sans elles, nous aurions été tout droit à la catastrophe !

            Il est symptomatique, à cet égard, de constater que les ministres belges, qui ont assisté à l’incident, se sont efforcés, à leur retour, de ramener celui-ci à de plus justes propositions. C’est que les responsabilités du pouvoir, même quand elles incombent à des réactionnaires, ont parfois résultat d’obliger ceux sur qui elles pèsent, à faire preuve d’un certain réalisme. N’est-ce pas M. Scheyven ?

On a dit que des garanties plus sérieuses auraient dû être données au roi lorsque la question s’est posée d’inviter celui-ci à Léopoldville. Nous pensons que de telles garanties devaient d’abord être données au pays, de manière à ce que la susceptibilité excessive du souverain – lequel règne et ne gouverne pas – ne puisse nuire à l’établissement de rapports amicaux, fondés sur l’égalité, entre la Belgique et le Congo indépendant (Le Drapeau Rouge, 4/7/1960).

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