En marge du 30 juin 2013 : discours de l’indépendance et leurs significations (Pr Kambayi Bwatshia, UPN)

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Le 4 juillet 1960, interrogé par le correspondant de l’Agence Belga à Usumbura au sujet du discours de Lumumba, Ganshof Van der Meersch, Ministre des affaires africaines, a livré ses impressions qu’il a reprises dans son livre Fin de la souveraineté belge au Congo publié à Bruxelles en 1963. Le discours de Lumumba, avait déclaré le Ministre, même corrigé par des éloges tardifs à la Belgique et un hommage au roi, « nous a profondément froissés dans notre sensibilité nationale (… ). Il constituait pour le roi un grave manquement aux égards les plus élémentaires » (pp. 327-328).

            A la question de savoir si le gouvernement belge avait pris antérieurement connaissance du discours de Lumumba, Ganshof Van der Meersch a répondu « non » (p. 241). Par ailleurs, Le Soir du 5 août 1960 rapportant La Relève de ce mois affirme que le discours de Lumumba dans sa première version avait été communiqué trois quart d’heure, avant au Commissaire à l’information, Hermelees. Ce dernier était au courant du texte, mais ne jugea pas nécessaire d’en informer le gouvernement belge. Bref, ceci est une autre histoire.

Pour le Ministre belge, la leçon à tirer est fondamentale, les Belges s’étaient comportés au Congo comme « les enfants gâtés » dans cette ancienne « colonie sans histoire ».  « Sans doute les outrances verbales de Lumumba sont-elles froissantes et inadmissibles, mais dans les bouleversements inhérents aux transformations profondes, l’expérience révèle souvent que la mystique nationale s’exprime pour satisfaire Ie mouvement populaire sous une forme excessive ».

            Le général Janssens, de son côté, lui qui dépend du gouvernement congolais et principalement de Lumumba, son Ministre de la défense nationale, va se permettre de censurer durement son Ministre, comme s’il entendait dès le début « mettre ce nègre au pas ». Le journal Le Soir, beaucoup plus tard, le 20 août 1960, a publié une des lettres que « mon général » a adressées à « son Ministre ».

Après avoir attiré l’attention de ce dernier sur « la question du moral de la Force Publique » et porté à sa connaissance « le danger de certaines déclarations », le chef de la Force Publique, avertit que craindre de la troupe ». Et d’écrire « La déclaration faite le 30 juin par Monsieur Ie Premier Ministre lors de la séance solennelle du Parlement a étonné les cadres et la troupe (…). De tout cela, il résulte que l’on est en train de porter dangereusement atteinte à l’efficacité de l’armée congolaise ou moment où le pays en a le plus pressant besoin (…). Je me permets de vous prier respectueusement de considérer ceci comme un dernier et solennel avertissement ». Une telle lettre, il va sans dire, se passe de tout commentaire. Elle fut suivie de la révocation presqu’immédiate de son auteur.

            Jules Chomé, bien connu de I’opinion tant congolaise que belge, qui a consigné et interprété les événements de La crise congolaise de l’indépendance à l’intervention militaire belge, trouve qu’il était bon que l’accès fut crevé au jour  « j » de l’indépendance congolaise. Le discours du Premier Ministre congolais, estime-t-il, fut d’une part « une douche glacée » infligée aux officiers de la Belgique et d’autre part « un traitement plus sain que l’aspersion à l’eau de rose à laquelle ils croyaient pouvoir s’attendre ». La vérité étant plus solide que le malentendu, le mensonge ou la restriction mentale, « il était clair que P. Lumumba ne devait pas faire effort pour rendre, dans la journée de libération, à la Belgique et à son roi l’hommage qui leur était dû » (p. 85-86).

            Dans un article qu’il consacra au gouvernement congolais, le 7 juillet 1960 et publié dans le numéro spécial 26-27 de Remarques Congolaises, J. Chomé écrit : Il suffit de lire le discours du roi des Belges pour se rendre compte que, conçu comme un dithyrambe unilatéral et sans nuance, pour le fond, comme une admonestation paternelle à des enfants trop tôt émancipés, pour le ton, il n’était audible, pour un nationaliste comme Lumumba qu’à condition d’être un des volets d’un diptyque. Si le discours royal avait contenu, à côté de l’éloge de l’oeuvre des Belges au Congo, quelques réserves au sujet des abus commis et des libertés violées, si le tableau avait été quelque peu balancé, sans doute P. Lumumba aurait pu s’abstenir d’y apporter des retouches (…) pour énumérer, lui aussi, à la face du monde, quelques-unes des raisons justifiant l’indépendance du peuple congolais.

            P. Houart, lui aussi bien connu de I’opinion belge, répondit à une brochure de J. Chomé M. Lumumba et le communisme, voulant donner « des précisions » et livrer à l’opinion « des documents nouveaux sur l’attitude politique des leaders congolais sur les tentatives néo-colonialistes », n’est pas d’accord. Pour lui, « l’injustice scandaleuse » des propos de P. Lumumba « était de laisser croire au monde et de lui donner l’impression que la Belgique, durant 80 ans, avait passé son temps à persécuter les Congolais (…) Le manque de jugement et la grossièreté, sont en matière politique, des fautes capitales ».

Les professeurs J. Gérard Libois et B. Verhaegen, bien connus également dans les milieux intellectuels belges et congolais, ont dans leur ouvrage Congo 1960, tome 1, étudié le pourquoi du discours de P. Lumumba (p. 328). Pour eux, les explications d’ordre psychologique fournies par Ganshof Van der Meersch et par le journal Le Peuple sont valables. Allant plus loin, ces chercheurs du Centre de Recherche et d’Information Sociopolitique (CRISP) estiment que la question est moins de savoir s’il y a correspondance entre un sentiment et un discours, que de déterminer pourquoi à « ce moment », de manière non prévue par le programme, le Premier Ministre congolais a cru devoir prononcer cette allocution. La réponse, ils la trouvent dans la chronologie des faits qui permet d’affirmer que Lumumba avait pris connaissance du discours « académique » du Président Kasa-Vubu, et à travers ce document, il décanta certaines idées du discours du souverain belge auquel répondait le Chef de I’Etat congolais.

Si pour J. Marres et Y. Vermast, auteurs de Congo assassiné, les causes majeures du ton du discours de P. Lumumba doivent être recherchées dans l’ensemble de la politique congolaise de la Belgique (p. 8), P. Bouvier que nous avons déjà cité (p. 287) dans son essai d’analyse sociologique de l’accession du Congo à l’indépendance, estime que l’allocution de P. Lumumba traduit un profond sentiment d’insatisfaction des Congolais eux-mêmes.

            « Estimant que l’auto-encensement des Belges par leur roi constituait une tentative de frustration de la conquête de l’indépendance pour les Congolais, estimant en outre qu’en aucun cas le texte de Kasa-Vubu ne rétablissait l’équilibre de ce point de vue, le Premier Ministre aurait alors rédigé une première version de son propre discours, laquelle fut soumise aux ministres qui lui rendirent visite (…) et fut, en outre, corrigée pendant la séance solennelle ». Partant de ce qui précède et malgré le « toast réparateur » du 30 juin 1960, le discours du Premier Ministre Lumumba devait, il faut s’en douter, exercer une influence considérable sur l’avenir des décisions politiques en Belgique et sur celui des relations belgo-congolaises.

4. P. Lumumba a dit vrai.

            La relecture de l’histoire nationale congolaise révèle en toute conscience que P. Lumumba avait dit la vérité, peu importe les circonstances, le moment et les commodités protocolaires. En réalité, l’histoire coloniale belge est une de plus tragiques de l’Afrique centrale sinon de toute l’Afrique. Il suffit de lire la monumentale bibliographie qui émaille le demi-siècle belge pour s’en convaincre. Par exemple : J. Stengers, ce professeur bien connu de l’université Libre de Bruxelles et ancien membre de I’Académie Royale des Sciences coloniales, a écrit Combien le Congo a coûté ù la Belgique, publié à Bruxelles en 1957.

            En la page 366 de ce livre, l’auteur répond lui-même à sa question en écrivant : « Le Congo constitue donc encore aujourd’hui – à l’avantage de la métropole – un cas d’exception – sachons le reconnaître et ne pas nous dissimuler la vérité, ce qui est la pire des politiques, en matière coloniale plus qu’en toute autre peut-être ». En la page 368, Stengers est encore plus catégorique « la Belgique en tant qu’Etat, a peu dépensé au Congo ».

            A propos du caoutchouc, il faut encore une fois lire le livre du chercheur belge qui a passé quatre ans dans la région équatoriale du Congo, D. Van Groenwegfue, Du sang sur de lianes, Léopold II et son Congo, Bruxelles, Didier Hatier, 1986.

            Même sur le plan culturel, comme le dit Vermenton dans l’avant- propos de l’histoire du Zaïre de R. Cornevin « il n’est pas incontestable que le Congo a joué un rôle non négligeable comme facteur de cohésion nationale des deux communautés linguistiques belges ». Le baron Van Zuylen l’a bien reconnu dans son L’échiquier congolais ou le secret du roi (p. 22) « L’oeuvre réalisée au Congo par tous les Belges quelles que fussent leurs croyances ou leurs opinions politiques, a créé l’union sacrée qui nous a sauvés en Europe ou cours de deux guerres mondiales. » Le Congo donc a sauvé la Belgique.

« Le Congo a rapporté à la Belgique, évidemment, plus qu’il n’a coûté à la mère patrie ». C’est un Ministre des colonies, P. Tshonffen, qui s’exprimait ainsi en l932 lors d’une conférence sur « la situation au Congo », prononcée le 14 novembre 1932 devant le jeune Bareau, conférence reprise par L’E.B du 15 novembre 1932. Et pour J. Stengers, « La vérité de cette affirmation n’a fait depuis, que se confirmer. Pour notre communauté nationale, il est clair que le Congo a été et demeure la source d’un enrichissement notable » (p. 5).

            L’auteur envisage ensuite certains avantages que l’Etat belge a recueillis du fait de la colonie et cite les « cas-impasses » les plus importants. Pendant la seconde guerre mondiale, le gouvernement de Londres – le gouvernement de la Belgique en guerre – se sont trouvés dans une situation financière évidemment fort malaisée : ses ressources budgétaires normales, on le devine, étaient presque nulles. Il put néanmoins se procurer les ressources qui lui étaient nécessaires en recourant ou crédit de la principale banque privée de la colonie, la Banque du Congo belge. A partir 1940, la Banque du Congo belge escompta régulièrement des bons du trésor émis par le gouvernement belge et fournit à ce dernier les devises étrangères, en Sterling et en Dollar, dont il avait besoin pour mener la guerre (pp. 9-10). Pendant la guerre donc, « pas de doute possible, la colonie venait à l’aide de sa métropole, (p.12). L’Etat belge perçoit une taxe mobilière sur les revenus des sociétés coloniales. Toutes les sociétés ayant leur siège social ou leur principal établissement administratif en Belgique et leurs sièges d’exploitation dans la colonie, sont soumises à cette taxation (p. 12).

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