En Afrique, les Etats sont des prisons pour les peuples

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(Par le Prof. Kambayi Bwatshia, UPN)

Le découpage de l’Afrique en 64 portions officielles reste une performance inégalée par tous les autres continents de la planète. Et la légère réduction, dans les années 60, des soixante-quatre territoires à cinquante-huit n’a amoindri en rien cette performance.

1.         Le territoire des Afars et des Issas. 2) l’Afrique du Sud. 3) L’Algérie, 4) L’Angola, 5) Le Basutoland, 6) Le Bechuanaland. 7) L’Ouganda, 8) Le Burundi, 9) Le Cameroun britannique, 10) Le Cameroun français, 11) Les Iles Canaries, 12) Les Iles du Cap Vert, 13) Ceuta, 14) Les Iles Comores, 15) Le Congo-Belge, 16) Le Congo Français, 17) La Côte d’Ivoire, 18) Le Dahomey, 19) L’Egypte, 20) L’Erythrée, 21) L’Ethiopie, 22) Le Gabon, 23) La Gambie, 24) La Cold Coast, 25) La Guinée espagnole, 26) La Guinée Française, 27) La Guinée portugaise, 28) La Haute-Volta, 29) Le Kenya, 30) Le Libéria, 31) La Libye, 32) Le Madagascar, 33) Madères, 34) Le Maroc, 35) L’ile Maurice, 36) La Mauritanie, 37) Melilla, 38) Le Mozambique, 39) Le Niger, 40) Le Nigeria, 41) Le Nyassaland, 42) L’Oubangui-Chari, 43) Principe, 44) La Réunion, 45) La Rhodésie du Nord, 46) La Rhodésie du Sud, 47) Le Rwanda, 48) Le Sahara espagnol, 49) Sao Tomé, 50) Le Sénégal, 51) La Sierra Léone, 52) La Somalie britannique, 53) La Somalie italienne, 54) Le Soudan anglo-égyprien, 55) Le Soudan français, 56) Le Sud-Ouest africain, 57) Le Swaziland, 58) Le Tanganyika, 59) Le Tchad, 60) Le Togo britannique, 61) Le Togo français, 62) Le Transkei, 63) La Tunisie, 64) Zanzibar.

Depuis 1980, Ceula et Melilla ont été incorporés au Maroc, l’Erythrée à l’Ethiopie, la Somalie britannique à la Somalie italienne. L’ile de Zanzibar au Tanganyika, le Cameroun britannique, pour moitié au Nigeria et pour moitié au Cameroun français. Il se trouve que, loin de refléter la genèse des environnements, loin de dessiner les configurations socioculturelles d’une historicité méconnue, cette carte des frontières de 58 Etats présente l’originalité d’exprimer le charcutage le plus artificiel de tous les temps et opéré par des non-africains. Rien, en effet, d’aussi incompatible avec l’Afrique que le figement des frontières.

Aussi bien une déconstruction épistémologique du concept des frontières se révèle-t-elle impérative, ainsi que la mise en évidence des incohérences qui, uniques dans l’Histoire, sanglantes dans leurs effets, ont présidé à la fixation de ces frontières.

La carte politique africaine, telle qu’elle se présente aujourd’hui, offre une image démobilisante d’un puzzle d’Etats précaires et théoriques dont les frontières, héritées de la colonisation, constituent le principe obstacle à l’épanouissement de leurs peuples. Tels qu’ils se présentent à l’heure actuelle, ils incarneront pour longtemps la misère et la pauvreté, à moins qu’ils ne décident à se fédérer dans de grands ensembles sinon dans un grand ensemble.

Les conséquences du charcutage de l’Afrique

L’accession des Etats africains à l’indépendance dans le cadre d’un nationalisme étroit, à la suite de la décolonisation, fait apparaître sous des formes aigues, dans plusieurs d’entre ceux-ci des tensions qui ont préoccupé la défunte OUA et jusqu’aujourd’hui préoccupe l’Union Africaine. Les Africains ont acquis la faculté de choisir leur destinée dans le cadre territorial que leur avait donné le colonisateur. Mais ce cadre ne correspond nullement à des réalités socioculturelles des populations concernées. Dans la plupart des cas, c’est le groupe majoritaire qui a pris le destin du nouvel Etat et en a déterminé les structures. Des groupes minoritaires ont pu se trouver conduits à revendiquer leurs droits : et même à la limite, à se séparer. C’est ce qui explique les éternels conflits et querelles dégénérant parfois en véritables guerres entre ces groupes.

Les cas de ces guerres sont nombreux et font ressembler l’Afrique à une véritable poudrière.

Sur le plan interafricain, huit frontières sur 10 sont sans aucun rapport avec la configuration de l’Afrique précoloniale et n’ont par conséquent, aucun lien ni avec l’histoire, ni avec la géographie de l’Afrique. Plus de cinquante ans après les indépendances, le poids du passé colonial pèse encore dangereusement aussi bien sur les peuples que sur leurs Etats respectifs dans leurs rapports mutuels.

Il faut souligner que le découpage du territoire par les frontières coloniales reste sans rapport avec la réalité culturelle des masses ; ce cadre arbitraire a déterminé les classes dirigeantes diversement acculturées, qui rejettent avec mépris les identités et les intérêts réels de leurs pères moins favorisés. Le président Houphouët Boigny et le président Kwame Nkrumah pouvaient parler à peu près la même langue akan, mais ils se définissaient essentiellement comme francophone et anglophone, et leur opposition a dominé les premières années des indépendances africaines.

Sur le plan des « logiques africaines », on insiste souvent sur le morcellement culturel et linguistique de l’Afrique ancienne, auquel l’Etat colonisé et postcolonial ne feraient qu’apporter un remède nécessaire, car le monde d’aujourd’hui ne souffre pas de telles dispositions. Mais la réalité est toute autre. Si des communautés ethniques de petite dimension existaient en effet, au nombre de plusieurs centaines, on constate au vu de leurs particularités linguistiques et culturelles, qu’elles n’étaient presque jamais isolées. Elles appartenaient à des ensembles culturels régionaux largement homogènes. La conscience de ces solidarités plus larges, était naturellement très variable. La réalité objective de ces familles ethniques correspondait donc à une prise de conscience très variable mêmement.

Et le Dr Kwame Nkrumah avait raison à la conférence constitutive de l’OUA, à Addis-Abeba en 1963, de proclamer que « il n’y a pratiquement pas d’Etat africain qui n’ait des problèmes de frontières avec ses voisins ». Dans tous les cas, les frontières issues de la colonisation ont fait surgir des conflits dans les relations interétatiques tenant tantôt à la résurgence du nationalisme territorial revendicatif, tantôt à l’idéologie de l’Unité africaine dans sa version originale et progressiste. La compartimentation de l’Afrique a confiné les peuples africains dans un nationalisme territorial revendicatif s’exprimant de deux manières : soit sous la forme de l’irréalisme, soit celle de l’expansionnisme.

En Afrique, les contestations territoriales s’exprimant sous la première forme sont nombreuses et très variées. Certains Etats s’estiment lésés par le tracé des frontières coloniales et ne cessent de prouver la théorie de l’irrédentisme. Les voilà demandant la révision des frontières coloniales.

Voici la liste de conflits de frontières, de nationalités ou d’affrontements plus ou moins sanglants, qui ont eu lieu entre pays africains depuis la fondation de l’OUA (1963) :

1)         L’Algérie et le Maroc ont fait la guerre en 1964 dans la région de Tindouf

2)         Le Maroc s’est opposé à la Mauritanie dans les années 1960, car le premier revendiquait purement et simplement toute la deuxième, et l’on sait que, de temps en temps, Léopold Senghor laissait entendre qu’il pouvait revendiquer toute la partie de la Mauritanie peuplée de Nègres.

3)         Le Maroc et la Mauritanie, cette fois d’accord, ont grossièrement agressé la République Arabe Sahraouie Démocratique depuis 1975, à la suite des manœuvres franco-américaines auxquelles l’Espagne a cru devoir s’associer.

4)         La Libye et le Tchad sont en conflit ouvert au sujet de la « Bande d’Aouzou » que la première occupe en territoire tchadien.

5)         La Somalie et l’Ethiopie sont en guerre au sujet de l’Opaden actuellement territoire éthiopien ;

6)         La Somalie et le Kenya sont en conflit, la première revendique une partie du territoire du second

7)         Le Soudan et l’Ethiopie ont un contentieux territorial et politique ;

8)         Le Kamerun et le Gabon se sont déjà affrontés au sujet de la frontière entre les deux pays, mais la chose est cachée à l’opinion publique ;

9)         Le Kamerun et le Nigeria se sont déjà affrontés plusieurs fois pour les mêmes raisons que précédemment et avec la même discrétion

10)       Le Ghana et le Togo se sont déjà bien disputés au sujet de l’ex-Togo sous domination coloniale britannique

11)       Le Mali et la Haute-Volta se sont livrés à des affrontements militaires au sujet de la frontière qui les sépare ;

12)       Mobutu Joseph a eu des revendications sur le Cabinda angolais riche en pétrole, revendications curieusement reprises pour leur propre compte par certains cercles plus ou moins officiels à Brazzaville

13)       A la stupéfaction générale, Idi Amin Dada, sûr de l’impotence de l’OUA – il était bien placé à ce sujet puisqu’il fut président de l’OUA en 1975 – s’est arrogé le droit, à la fin de 1978, de procéder à une correction de frontières » au détriment de la Tanzanie, provoquant du même coup une guerre dans laquelle le silence de l’OUA et de la majorité des Etats africains, sur une question qui passe pour une des pierres angulaires de l’organisation panafricaine fut tragiquement significatif ;

14)       A l’Est de la République démocratique du Congo, le Rwanda ne cesse de revendiquer la révision de la frontière avec la RDC.

15)       On sait aussi que le territoire de Kahemba entre la République Démocratique du Congo et l’Angola a donné naissance à un conflit de frontière. C’est cela l’Afrique sans les Africains.

La question est sérieuse

Les frontières africaines constituent aujourd’hui une réalité tangible et pénible pour l’Unité Africaine. L’Afrique, malgré elle, doit accepter le fardeau des frontières malheureuses et du morcellement hérité de la colonisation mais elle ne doit pas à notre avis, sacraliser cet héritage. Elle doit s’efforcer d’en faire meilleur usage. Ce qui exige de la part des Etats, une volonté juridique, économique et institutionnelle susceptible de faire perdre à ces frontières leur valeur sacrosainte.

Ainsi, le principe de l’intangibilité des frontières proclamé officiellement et solennellement par l’Organisation de l’Unité Africaine, nous paraît une notion politique et idéologique dans le cadre de l’évolution historique de l’impérialisme partageur de l’Afrique, dans son effort de faire échec à la matérialisation d’une véritable unité africaine. Il est la marque de la survivance du droit international de la colonisation issue de la Conférence de Berlin de 1885 dans les relations entre les Etats Africains. La question est sérieuse. Elle est urgente et d’actualité. Et l’absence de débat à ce sujet nous inquiète. Il nous paraît important que les Africains engagent, au plus vite, un dialogue à ce sujet. Il ne s’agit pas d’une simple discussion, des négociations pompeuses et coûteuses pour confronter les contenus dans les agendas de différents protagonistes. Il faut au plus vite entamer un autre type de dialogue pour façonner une Afrique plus humaine.

Lorsqu’ils décidèrent de se pencher, en 1963, sur leur devenir commun, les chefs d’Etat africains eurent à régler la problématique majeure de l’Afrique indépendante : celle des frontières léguées par l’impérialisme partageur qui, entre 1880 et 1900, avait réalisé au gré de ses intérêts, ce que l’on a appelé  le « Scrable of Africa ». Pour éviter de se trouver plongé dans des situations inextricables et des conflits prévisibles, les conférenciers d’Addis-Abeba avaient inscrit dans leur charte le principe de l’intangibilité des frontières en se fondant sur la règle juridique de l »utis possidelis ». L’artificialité des frontières était alors considérée comme un moindre mal. Les frontières doivent unir les peuples au lieu d’enchaîner leurs Etats. Elles doivent être considérées comme des traits d’union et non des remparts ou des chaînes. Leurs missions doivent être de rassembler plutôt que de contenir. De tous les temps, elles étaient au service des peuples que des Etats. Elles doivent plus sauvegarder au lieu de verrouiller. Devenant de plus en plus étanches, voulant identifier plus les Etats que les peuples, elles deviennent source de tentation aux rébellions. Un peuple, écartelé entre plusieurs Etats, est toujours hanté par un désir de retrouver son unité perdue. A l’inverse, l’Etat, d’après le principe de l’intangibilité des frontières reste toujours tenté de garder en son sein, des peuples «captifs». De ces antagonismes, sont nés plusieurs conflits. En effet, depuis les indépendances de 1960, la liste jamais close est longue. Les Africains ne croient pas du tout à l’existence réelle et concrète de leurs Etats encastrés dans des frontières qui ne sont pas les leurs : dans les frontières qui les divisent et qui jouent contre leurs intérêts. A ce sujet, une Conférence s’était réunie à Accra du 05 au 13 décembre 1958. Pour les participants, des frontières telles que laissées par l’impérialisme partageur doivent être rectifiées pour les rendre plus aptes à la paix et à la stabilité en Afrique. Ce courant «révisionniste» conduit courageusement par le président Nkrumah, perdra sa vitalité en 1958 même. Et au sommet d’Addis-Abeba de 1963 – constitution de l’unité africaine – le président ghanéen se trouve minorisé. Sa voix n’eut pas d’écho. Sous le dickat de l’impérialisme, les chefs d’Etat en conférence ont eu le temps de fourbir leurs armes pour garder le statu quo.

C’est ainsi que le rêve panafricaniste fut battu en brèche, « l’Afrique doit rester telle qu’elle est ». Très vite, et c’était clair aux yeux de tous. L’idée d’un découpage territorial plus conforme aux intérêts des peuples africains s’est évenouie profondément. Coûte que coûte, les nouveaux «Princes» étaient résolus à défendre et consolider leurs «citadelles». L’impérialisme partageur a triomphé sur toutes les lignes au détriment de l’Afrique et des Africains. Ils sont tous cadenassés par «ce vestige fatal du colonialisme». L’Afrique ainsi balkanisée est composée de colonies faibles qui, malheureusement, vont devenir, hélas, des Etats faibles. La décolonisation de ceux-ci n’a pas suivi celles des frontières. C’est qu’il faut s’interroger sur la nocivité des frontières africaines qu’on voudrait absolument «intangibles». C’est encore cela l’Afrique sans les Africains.

Il faut peut être penser que la remise en valeur de ces frontières comme espace-zone culturel et commercial peut permettre de trouver un antidote contre la balkanisation du continent, contre son dépeçage. L’unité de l’Afrique paraît être l’une des thérapeutiques. Loin d’être une utopie ou un rêve, ceci est possible si les volontés politiques s’y activent. Il était déjà temps qu’on comprenne que les Etats, en Afrique, sont des prisons des peuples qui se présentent comme une série des têtes cancéreuses du continent.

Pr. Kambayi Bwatshia

U.P.N.

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