Du chef d’antenne de la CIA à la CNS : assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito

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images (10)A Elizabethville au Katanga : le supplice

Parmi les témoins reçus, vote Commission a auditionné Monsieur Jonas Mukamba, convoyeur des suppliciés, Gabriel Kitenge, Secrétaire d’Etat à la Présidence du Katanga et Jean-Baptiste Kibwe, Vice-Président du Katanga et Ministre des Finances.

            Monsieur Jonas Mukamba prétend s’être retrouvé dans cet avion suite à une invitation à lui lancée par Monsieur Kazadi à se rendre à Bakwanga pour une visite privée de famille. Arrivé à Moanda jusqu’au chargement des prisonniers, il n’était pas sorti de l’avion. Il ajoutera avoir aperçu sur le tarmac, Monsieur Damien Kandolo, son collègue Commissaire Général-Adjoint chargé de la sécurité. A la question de savoir à quel moment avait-il reconnu Patrice, il répondra que c’est plutôt dans l’avion car les prisonniers en embarquement avaient des yeux bandés.

            A l’atterrissage à Luano, il apercevra Monsieur Godefroid Munongo, Ministre Katangais de l’Intérieur. Juste après, il a pris un taxi qui le déposera à l’hôtel Léopold. Le lendemain, il empruntera un autre avion pour Bakwanga.

            Monsieur Gabriel Kitenge dira à votre Commission qu’à l’arrivée de l’avion, il n’a reconnu, des trois colis, que Monsieur Lumumba qui, très tuméfié, tentait de s’agripper à une muraille. Tous les trois ont débarqué vivants à Elisabethville. Conduits peu après à la ville Brouwez à quelques kilomètres de l’aéroport, ils s’entretiendront avec messieurs Godefroid Munongo et Jean-Baptiste Kibwe en compagnie de quelques militaires blancs. Ils seront exécutés en brousse à un kilomètre de la villa. Sous le commandement d’un Officier blanc, les soldats noirs tireront d’abord sur Okito pour enfin terminer avec Lumumba.

            Interrogé sur ce détail, Monsieur Jean-Baptiste Kibwe dira qu’après leur arrivée, les prisonniers se retrouveront après 19 heures dans l’enclos du Président Moïse Tshombe avant d’être conduits au champ de tir prévu. Après une petite réunion de concertation et sous escorte de plusieurs voitures et jeeps militaires, les prisonniers prendront vers 22 heures, la route de Jadotville où à 500 kilomètre d’Elisabethville, un groupe de militaires éclaireurs les attendait au niveau d’une route en terre battue qui conduit vers Mwandingusha. C’est dans cette voie que s’est engagé le convoi pour exécuter les colis à une petite distance de la route Elisabethville-Jadotville.

            Sont présents : Messieurs Munongo, Kitenge, Sapwe, Muke, quatre Belges et lui-même. Sur l’ordre d’un Commissaire de Police belge, les trois détenus seront fusillés chacun à son tour et jetés dans une fosse commune préalablement creusée. C’est par Monsieur Mpolo qu’on a commencé, ensuite Okito et enfin Lumumba.

            Monsieur Kibwe signalera avoir reconnu le Major Léonard Mulamba parmi les militaires qui ont convoyé les trois colis.

            Par ailleurs, pour Messieurs Kitenge et Kibwe, ils s’accordent à aller montrer aux familles des victimes l’endroit d’exécution et d’inhumation de leurs parents. La version de la dilution dans l’acide sulfurique ne paraît pas évidente à leurs yeux car aucun motif ne pouvait justifier cet acte. Le Katanga était un Etat indépendant en guerre contre Léopoldville. «Si ces hommes nous avaient capturés, renchérit- Jean-Baptiste Kibwe, que devraient-ils faire de nous ?»

VII. Avis et considérations

            Votre Commission est-elle en mesure de répondre aux attentes des familles éplorées telles qu’elles sont exprimées dans les questions suivantes :

– Qui avait ordonné leur transfert de Thysville à Elisabethville et pour quelles raisons ?

– Qui avait accompagné les trois prévenus durant le transfert ?

– Dans quelles conditions physiques les trois détenus étaient-ils arrivés à Elisabethville ?

– Qui a avait effectivement constaté et annoncé la nouvelle de leur mort ?

Pour y parvenir, votre Commission a cru urgent de s’interroger préalablement sur la qualification des faits et des auteurs ainsi que la fixation des zones d’ombre.

            Contrairement aux précédentes enquêtes et nombreux ouvrages en circulation, votre Commission avait eu l’avantage d’avoir pour la première fois interrogé la plupart des témoins encore vivants cités dans cette tragédie.

            Malgré qu’il s’agit des informations de première main, nous avons eu des difficultés énormes à obtenir d’eux la vérité car de toute évidence, ils ont tous ou presque tous eu quelque chose à cacher eu égard probablement aux enjeux de la Conférence Nationale Souveraine.

            Dans la plupart des cas et particulièrement dans le chef des anciens Commissaires généraux interrogés, nous avons eu l’impression d’avoir à faire à des personnes qui ne voulaient pas collaborer à la relecture de l’histoire.

– Monsieur Joseph Ileo, premier Ministre, niera être entré en fonction avec son gouvernement alors qu’il est présent à l’installation du Collège des Commissaires Généraux. Certains de ses Ministres contresigneront des ordonnances du chef de l’Etat comme Monsieur Moanda, Ministre de la Défense Nationale, dans la révocation du Général Lundula de ses grades et fonction. Il nommera Monsieur Victor Nendaka, Administrateur en chef de la Sûreté Nationale en remplacement de Monsieur Muzungu, destitué en vertu de l’ordonnance du 12 septembre contresignée par Monsieur Cyrille Adoula, Ministre de l’Intérieur. Il contresigne en date du 14 septembte 1960 avec le Président Kasa-Vubu, une ordonnance ajournant les chambres pour un mois (cfr. Moniteur Congolais n°40 du 3 octobre 1960). Le 19 septembre, malgré le coup d’Etat de Monsieur Mobutu, Monsieur Bolikango, Ministre de l’Information fut également nommé Ministre de la Défense Nationale en remplacement de Monsieur Vital Moanda qui devint Ministre d’Etat, etc…

–           Monsieur Justin-Marie Bomboko, Ministre des Affaires Etrangères dans les Gouvernements Lumumba et IIeo. Président du collège, éludera une question précise à lui posée, à savoir :

–  nous sommes en Conférence Nationale Souveraine pour re-écrire notre histoire. Face à plusieurs versions sur la mort de Lumumba, selon vous quelle serait la version la plus vraisemblable ? Sa réponse se limitera à citer différents facteurs qui ont concouru à la mort de Patrice Lumumba dont l’impréparation à l’indépendance, l’existence de deux blocs antagonistes Est-Ouest, les richesses stratégiques du Congo, l’arrivée à Stan des avions illouchines, la présence d’un Tchèque à la Sûreté Nationale, l’existence des bases américaines de Kitona, Kamina et Ndjili pour le contrôle de la sous-région, etc…

            En plus, à la question de savoir si le Collège était un Gouvernement responsable, il répondra par l’affirmation. Mais à celle relative au rapport de mission de Monsieur Ferdinand Kazadi à Elisabethville, il réagira violemment par la négative, en ajoutant que ceux qui ont donné des ordres et les exécutants sont encore là.

            Monsieur Albert Ndele, Vice-Président du Collège à qui l’auteur de «50 derniers jours de P.Lumumba»  attribue la responsabilité de l’installation du deuxième cordon de sécurité autour de la résidence du Premier Ministre, nie une telle décision quand bien même, dira-t-il, l’une des missions du Collège fusse celle de la sécurité des biens et des personnes.

            Mais lui rétorquera-t-on dans la Commission, le Premier Ministre Lumumba était mort. Il répliquera : «oui, Lumumba était mort et les autres aussi. Et moi, quand on m’avait transporté de Memling à Lovanium tout couvert de sang, j’étais mort aussi. Y a-t-il une différence entre une mort par accident et ou mort tranquille ? En ce qui concerne le cas de Lumumba, je soutiens que je n’étais pas ici. Il ne revenait pas à nous de faire tort à qui que ce soit. Notre Gouvernement était un Gouvernement des techniciens ».

            Et quand on enchainera avec la sous-question suivante : cela veut-dire que vous n’avez pas voulu protéger Lumumba qui était en danger ? La réponse fut que : « Lumumba n’était pas la seule personne en danger pendant cette époque, moi aussi, je l’étais ».

            -Monsieur Jonas Mukamba. A la question de savoir quand est-ce qu’il avait su que Lumumba et ses compagnons ont été tués ? Il répondra : « à Bruxelles ». Il est entendu que pour le Commissaire Mukamba, selon son témoignage à votre Commission, sa présence dans l’avion fatidique fut un fait du hasard. Qu’il ne savait pas faire partie d’une mission et qu’il était étonné de ce qui se passait relativement à la torture corporelle des trois détenus par les militaires à bord de l’avion. Que c’est par hasard qu’il reconnaitra Patrice après le décollage de l’appareil, mais qu’il ne lui a pas parlé. A Luano à Elisabethville, il a vu Monsieur Munongo. Le temps de descendre de l’avion, Kazadi a disparu et il n’a plus revu les trois personnes bandées. Immédiatement après, il s’est rendu à l’hôtel pour attendre son voyage de Bakwanga jours avant de regagner Léo et quelques semaines après il s’envolera en Belgique.

            Pour se faire une conviction sur la sincérité de cette allégation de Monsieur Mukamba, votre Commission lui opposa un fait que dans la soirée du 17 janvier 1961,  il s’était retrouvé avec Monsieur Kazadi à un dîner chez son frère Mukeba Cléophas. Reconnaissant ce fait, il ajoutera n’avoir pas causé avec Kazadi sur les trois colis.

            Monsieur Victor Nendaka, alors Administrateur Général de la Sûreté Nationale, déposera comme suit aux questions ci-après :

Q. : que savez-vous de la fuite, arrestation et transfert de Lumumba, Okito et Mpolo à Elisabethville ?

R. : Je n’ai pas géré ce dossier. Le 16 janvier 1961, le Président Kasa-vubu m’a fait parvenir une note dans laquelle il me demandait de transporter Lumumba, Mpolo et Okito à Moanda par petit porteur. A mon arrivée à Moanda, j’ai trouvé sur la piste de l’aviation un DC.4 à bord duquel j’ai aperçu les Commissaires Généraux Kazadi et Mukamba et l’avion est parti à destination d’Elisabethville.

Q. : Lorsque vous les aviez amenés à Moanda, saviez-vous qu’ils devaient être envoyés ailleurs ?

R. : Non. Je crois que dans les archives, on peut trouver ce document ayant trait à ce transfert.

Q. : Est-ce que vous aviez confié les prisonniers à Kazadi et Mukamba ?

R. : Dans la note que j’avais, il était écrit simplement que Kazadi et Mukamba devaient conduire Lumumba et compagnons à Bakwanga ou à Elisabethville.

Q. : Dans quel état se trouvaient les prisonniers à Moanda : ligotés ou libres ?

R. : Libres

Q. : Qui est responsable de l’arrestation de Lumumba ?

R. : Il y avait plainte de Monsieur le Premier Ministre Ileo sur ordre du Président Kasa-Vubu. Le premier Ministre Lumumba était effectivement interrogé par Monsieur Rhom mais relâché par la suite.

Q. : Saviez-vous que Monsieur Lumumba était Député National et qu’il avait l’immunité parlementaire ?

R. : Oui. Mais il était arrêté.

            Par ailleurs, il est apparu à votre Commission qu’aucun d’eux ne connait le drame en entier sauf probablement quelques initiés (Messieurs Bomboko, Ndele, Nendaka) mais ils ont été tous peu bavards à ce sujet. Y a-t-il un tabou ? Font-ils semblant de l’ignorer dans son ensemble pour se dérober aux responsabilités historiques ou aux sanctions ?

            Votre Commission a été satisfaite, par contre, de certains témoignages recueillis surtout de la part des hommes politiques ayant la carrure d’hommes d’Etat, tous proches de Patrice Emery Lumumba. Ils ont permis de reconstituer les épisodes de ce drame et établir les responsabilités.

VII. Des zones d’ombre

1.         Le Colonel Joseph-Désiré Mobutu, actuel Chef de l’Etat, qui ne s’est pas encore présenté à l’audition auprès de la Commission malgré l’invitation transmise par voie hiérarchique et après avoir été dénoncé par ses anciens collaborateurs comme auteur ou commanditaire. Il vous souviendra que Monsieur Victor Nendaka pose une question à la plénière : à qui a profité la mort de Lumumba ? Il y répondra devant votre Commission à Mobutu.

2.         Les raisons du départ précipité ou spontané du Premier Ministre Lumumba par route pour Stanleyville via Kwango, le Kwuilu et le Kasaï (sans mesurer le danger). Le voyage a-t-il été soigneusement préparé par son staff ou s’agit-il d’une coincidence malheureuse avec le plan élaboré par la C.I.A. comme le souligne Monsieur Mulroney, s’agissant d’un diplôme guinéen découvert par la C.I.A. ainsi que l’a témoigné Monsieur Kamitatu ?

3.         Les retards enregistrés en cours de route par rapport au programme établi, ou le timing prévu.

4.         La lettre du Président Ahmed Sékou Touré de Guinée transmise au Premier Ministre par Monsieur Thomas Kanza avec ses assurances de réhabilitation promises par le Président John Kennedy des Etats-Unis d’Amérique élu mais non encore intronisé et la soi-disant dénonciation de Monsieur Lengena auprès de Monsieur Mobutu et le coup de fil de ce dernier à Monsieur Kanza. Monsieur Kennedy sera intronisé le 20 janvier 1961 et ordonnera quelques jours après des enquêtes sur le dossier Patrice Lumumba (cfr. Le Pv. d’audition de Monsieur Thomas Kanza).

5.         La destination des 19 valises du Premier Ministre, saisies à Bumba dans la barge K.800 sur ordre de Monsieur Victor Nendaka avec le bateau Molaert commandé par le Capitaine Lohandjola entendu par votre Commission. Ce bateau fut arraisonné à Mbandaka au Km 640 par les militaires de l’ANC/Léo.

6.         Qui aura soldé le compte du Premier Ministre à la Socobanque (actuelle Banque Zaïroise du Commerce Extérieur ?)

7.         Du transfert de Lumumba de Léo à Thysville (de chez Mobutu ou chez Nendaka). S’est-il agi d’une escorte militaire comme reconnu généralement ou le prisonnier fut-il conduit manu militari par le Colonel Mobutu lui-même dans sa voiture privée, selon les témoignages du lieutenant Nkie, présent sur les lieux ?

8.         Du choix de Monsieur Joseph Okito du Sénat, remplaçant de Monsieur Joseph Ileo, nommé depuis le 5 septembre, Premier Ministre et de Monsieur Maurice Mpolo, Député National, Ministre, Lieutenant Général et Commandant en chef de l’ANC. Serait-ce un fait du hasard ou un acte de préméditation ?

9.         Le suicide d’un militaire à l’aéroport de Moanda suite aux sévices (tortures) infligés au Premier Ministre peu avant son embarquement dans l’avion.

10.      De la présence dans l’avion du Major Léonard Mulumba de Moanda à Elisabethville d’après les témoignages de Monsieur Jean-Baptiste KIbwe.

11.      De ce que sont devenues réellement les dépouilles mortelles des prisonniers qu’il faut au nom de la réconciliation, restituer aux membres de leurs familles respectives. Une promesse avait été faite avec garantie à votre Commission conjointement par messieurs Jean-Baptiste Kibwe et Gabriel Kitenge, tous deux hommes d’Etat du Katanga présents lors de l’exécution.

            Toutefois, il conviendra de noter que Monsieur Monguya, ancien gouverneur de la Province du Katanga (Shaba) et auteur de l’ouvrage intitulé «Histoire Secrète du Zaïre 1977 «soulignera à la suite de ses enquêtes personnelles ce qui suit :

– Le 18 janvier 1961, Le Docteur Descoville informe Tshombe dela mort de Lumumba et Cie, le Colonel Mobutu se déplace via Kamina à Elisabethville sous l’escorte de l’ONUC. Le Commandant Radja, un Indien, accueille le Colonel. Il l’introduit en audience auprès du Président Tshombe. Il en sort de ces conciliabules, une réconciliation et une mise à disposition de Mobutu de tous les billets congolais en souffrance à la Banque Nationale du Katanga… (page 84).

– C’est alors que les Usa décidèrent d’envoyer à Elisabethville des émissaires importants. Il s’agit du côté des Démocrates du Sénateur Thomas DOTT, du côté des Républicains, Henri CABOT LODGE, pour communiquer aux  autorités sécessionnistes l’accord des Etats Unis de reconnaître l’Etat indépendant du Katanga si les autorités acceptent de faire disparaître les corps des trois victimes, sans toutefois impliquer le pouvoir de Monsieur Kasa-Vubu et le groupe de Binza dans la mort de Lumumba.

–           Le Sénateur Thomas DOTT est arrivé à Elisabethville avec le Prince Aga Khan pour y présenter un film de réarmement moral. Ce n’était qu’une simple couverture. Le Conseil extraordinaire des ministres Katangais devait se tenir par la suite, pour décider de ce qu’on ferait des cadavres de trois victimes. Le Major WEBER, alors aide de camp de Tshomne, propose de les faire disparaître dans l’acide sulfurique….

            C’est à Jadothville, aux installations de la société SOGECHIM qu’eut lieu la dissolution des trois corps sous la supervision de Henri Fortant, Directeur Général de l’UMHK.

            Aux historiens désireux de poursuivre l’enquête, il leur est vivement conseillé de consulter les Docteurs Descoville, Coppens, Belges, Bounamono, Français; les anciens assistants médicaux congolais devenus docteurs après leurs études, messieurs Muteba Faustin, Kape Eupiophanie, Ngoy Jean-Paul et Mutamba Albert, Le pilote Bowers de l’UMHK et Monsieur Souza, un Portugais résidant à l’époque à Jadothville, représentant tous les pièces de témoignages des plus vivants. » P.85

VIII. Une option fondamentale à lever

            Avant de lever les options fondamentales, votre Commission s’est posé deux questions.

            La première est relative à la qualification du crime et la deuxième aux responsabilités des acteurs.

I. Concernant le crime

La fin tragique de P.E. Lumumba, Maurice Mpolo et Josepg Okito, constitue-t-elle un crime ? S’agit-il d’un crime politique ou d’un crime de droit commun ?

            Eu égard au chef d’accusation transcrit dans leurs mandats de dépôt à Thysville du 14 janvier 1961 versé dans la Commission, il y a donc lieu de retenir que Messieurs Lumumba, Mpolo et Okito n’ont pas été poursuivis pour un crime de droit commun.

            Le Chef d’accusation retenu est l’atteinte à la sûreté de l’Etat. Ce qui laisse entrevoir qu’il s’agit d’un crime politique.

            En effet, en vertu de l’article 195 du Code pénal, Livre II, l’atteinte à la Sûreté de l’Etat est l’attenta dont le but aura été soi de détruire ou de changer le régime constitutionnel, soit d’exciter les citoyens ou habitants à s’armer contre l’autorité de l’Etat ou à s’armer les uns contre les autres, soit de porter atteinte à l’intégrité du territoire national. Il est puni de la servitude pénale à perpétuité. Elle est également cet autre attentat dont le but aura été de porter le massacre, la dévastation ou le pillage. Il est puni de mort. L’attentat existe dès qu’il y a tentative punissable. Il y a complot dès que la résolution d’agir a été arrêtée entre deux ou plusieurs personnes.

            Deux hypothèses ont été envisagées. La première consiste à analyser la conformité des comportements des incriminés aux différents éléments constitutifs de l’infraction d’atteinte à la sûreté de l’Etat et la deuxième est de les traiter comme réponses à une contrainte particulière.

            Pour la première, les conclusions suivantes se dégagent :

 

Pour Monsieur Patrice Emery Lumumba

            Député National et Premier ministre élu au Parlement. Révoqué par le Chef de l’Etat comme Premier Ministre, il est mis en résidence surveillée, et ensuite s’évade. Il harangue les foules le long de son parcours. Il est arrêté à Bolongo sur le Sankuru. Il est ramené à Léopoldville et transféré au Camp Hardy de Thysville. Le 17 janvier 1961, il est enlevé pour Elisabethville via Lukala et Moanda.

            Votre Commission s’est interrogée sur l’acte criminel que Monsieur Lumumba aurait commis, eu égard au chef d’accusation :

Est-ce pour avoir déclaré retirer sa confiance au Président Kasa-Vubu ? ou pour avoir harangué les foules lors de sa fuite ?

Dans ce dernier cas, quel type de réactions a-t-on enregistré de la part de son public après le meeting ?

Votre Commission a trouvé qu’il n’aura été question ni de détruire ou de changer le régime constitutionnel ni d’exciter les citoyens à s’armer contre l’autorité de l’Etat ou à s’armer les uns contre les autres, ni de porter atteinte à l’intégrité du territoire national. Auxquels cas, Monsieur Lumumba serait condamné à une prison à perpétuité.

            Par ailleurs, votre Commission n’a pu dégagé des faits et témoignages sur le Premier Ministre qu’il y avait attentat dont le but aura été de porter le massacre, la dévastation ou le pillage. Auquel cas, il serait frappé de la peine de mort. Pour ce fait, votre Commission n’a pu accéder à aucune copie de jugement même sommaire. Elle n’a pu savoir quel tribunal aura entendu Monsieur Lumumba de ce chef d’accusation, alors que son incarcération serait justifiée par l’article 75 du décret du 11 juillet 1923 référé dans le mandat de dépôt de Thysville.

            La deuxième hypothèse est relative à la cause qui aura motivé le comportement « insurrectionnel » de Monsieur Lumumba. La révocation du 5 septembre 1960 fut de l’avis même des acteurs politiques en présence un acte illégal. Les mêmes l’ont reconnu devant votre Commission (cfr. P.V. d’audition de Messieurs Victor Nendaka, Marcel Lihau…).

            En plus, il fut même enlevé de son lieu de détention tel que prévu sur le mandat de dépôt et transféré à Elisabethville, capitale d’une province en sécession. Alors que pour le chef de l’Etat, les détenus politiques du Camp Hardy devraient être envoyés à une autre localité de la République, ce après concertation à Thysville avec Messieurs Bomboko, Nendaka et Mobutu (cfr. En annexe sa note de service du 14 janvier 1961 à l’Administrateur Général de la Sûreté Nationale).

Le choix du Katanga ne s’est pas justifié pour votre Commission à cette époque-là. Y envoyer un leader politique dont les opinions sont radicalement opposées à la sécession, c’est l’exposer à la mort.

Pour messieurs Maurice Mpolo et Joseph Okito

            La réflexion est pareille. Quelles auraient été les infractions qui pouvaient justifier leur incarcération et leur mort ? Comme pour monsieur Lumumba, leurs mandats ne de dépôts signés également par monsieur Victor Nendaka signalent l’atteinte à la Sûreté de l’Etat.

            Or pour l’un (M. Mpolo) comme pour l’autre (M. Okito) aucun témoin n’a signalé leur menée subversive ni tentative de massacre ni celle de pillage ni encore moins celle de dévastation. Le premier a été stoppé selon l’expression de son convoyeur à Léo, monsieur Ngaa Ilanga, alors Administrateur du territoire de Mushie, dans son repli à Inongo natal et ce sur ordre de la Sûreté Nationale. De Léopoldville, il fut transféré à Thysville. Il est à noter que sur le mandat de dépôt de monsieur Mpolo, la maison détention de Léopoldville fut effacée et remplacée par Luzumu.

            Le deuxième (Monsieur Okito) a été arrêté à Kikwit et amené au Camp « 100 maisons » puis transféré à Thysville.

            Détenus arbitrairement, torturés physiquement, ils furent tous les deux enlevés vers Elisabethville où ils subirent le même sort que Patrice Lumumba.

II. Des responsabilités

Qui sont les responsables de ces différents actes ? Peut-on intenter contre eux trente et un ans après un procès judiciaire ?

a) Une option à lever

La prescription de l’action publique

            Comme droit accordé par la loi à l’auteur d’une infraction de ne pas être poursuivi, depuis la commission du fait, ou si l’auteur de l’infraction a été déjà, de ne pas subir sa peine après l’écoulement d’un certain laps de temps déterminé par loi, la prescription de l’action publique dans notre pays joue après dix ans révolus si l’infraction peut entraîner plus de cinq ans de servitude pénale ou la peine de mort, ce en vertu de l’article 24 du Code pénal livre I.

            Or, les crimes sous-examen n’ont fait objet ni des actes d’instruction au niveau des magistrats du parquet ou de l’OPJ, ni des actes de poursuite résultant d’une infraction devant la juridiction de jugement (Tribunal ou cour).

            Afin que moralement réparation soit faite aux victimes et aux familles des victimes et que soit sacralisée la vie de la personne humaine, votre commission propose la levée de toute prescription de l’action publique et donc l’ouverture du procès.

            En ouvrant le procès, votre Commission ne tente pas de remuer à nouveau les cendres des incompétences des acteurs de l’époque ni des haines politiciennes mais d’évoquer la caducité de l’ordre juridique du pays et droit pénal en vigueur, eu égard aux aspirations profondes du peuple affranchi.

            Les assassinats de Lumumba, Mpolo et Okito, bien que n’entrant pas dans les catégories définies actuellement par les Nations-Unies, devraient être assimilés aux crimes contre l’humanité, car, il s’agit des persécutions et assassinats pour des raisons politiques.

b) de la classification des responsables

            Tirant conséquence de cette considération, votre Commission en arrive à qualifier les véritables responsables.

            La notion de responsabilité d’un acte comporte trois niveaux. Il y a une responsabilité individuelle ou civile qui engage à titre individuel toute personne commettant un acte de son propre chef. La responsabilité collective et souvent institutionnelle est celle qui incombe à au moins deux personnes ayant agi solidairement ou à une institution. La responsabilité morale ou politique concerne l’autorité d’un organe institué sous lequel s’est commis un acte.

            Votre Commission a distingué deux groupes de responsables dans la fin tragique de messieurs Lumumba, Mplo et Okito.

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