Le discours historique du 30 juin : P.L. Lumumba a dit vrai

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La relecture de l’histoire nationale congolaise révèle en toute conscience que P. Lumumba avait dit la vérité, peu importe les circonstances, le moment et les commodités protocolaires. En réalité, l’histoire coloniale belge est une de plus tragiques de l’Afrique
centrale sinon de toute l’Afrique. Il suffit de lire la monumentale bibliographie qui émaille le demi-siècle belge pour s’en convaincre.

Par exemple : J. Stengers, ce professeur bien connu de l’université Libre de Bruxelles et ancien membre de l’Académie Royale des Sciences coloniales, a écrit Combien le Congo a coûté à la Belgique, publié à Bruxelles en 1957.

En la page 366 de ce livre, l’auteur répond lui-même à sa question en
écrivant : « Le Congo constitue donc encore aujourd’hui – à l’avantage
de la métropole – un cas d’exception – sachons le reconnaître et ne
pas nous dissimuler la vérité, ce qui est la pire des politiques, en
matière coloniale plus qu’en toute autre peut-être ». En la page 368,
Stengers est encore plus catégorique « la Belgique en tant qu’Etat, a
peu dépensé au Congo ».
A propos du caoutchouc, il faut encore une fois lire le livre du
chercheur belge qui a passé quatre ans dans la région équatoriale du
Congo, D. Van Groenweghe, Du sang sur de lianes, Léopold II et son
Congo, Bruxelles, Didier Hatier, 1986.
Même sur le plan culturel, comme le dit Vermenton dans l’avant propos
de l’histoire du Zaïre de R. Cornevin « il n’est pas incontestable que
le Congo a joué un rôle non négligeable comme facteur de cohésion
nationale des deux communautés linguistiques belges ». Le baron Van
Zuylen l’a bien reconnu dans son L’échiquier congolais ou le secret du
roi (p. 22) « L’œuvre réalisée au Congo par tous les Belges quelques
fussent leurs croyances ou leurs opinions politiques a créé l’union
sacrée qui nous a sauvés en Europe au cours de deux guerres mondiales.
» Le Congo donc a sauvé la Belgique.
«  Le Congo a rapporté à la Belgique, évidemment, plus qu’il n’a
coûté à la mère patrie ». C’est un Ministre des colonies, P.
Tshonffen, qui s’exprimait ainsi en 1932 lors d’une conférence sur «
la situation au Congo », prononcée le 14 novembre 1932 devant le jeune
Barreau, conférence reprise par L’E.B du 15 novembre 1932. Et pour J.
Stengers, « La vérité de cette affirmation n’a fait depuis, que se
confirmer. Pour notre communauté nationale, il est clair que le Congo
a été et demeure la source d’un enrichissement notable » (p. 5).
L’auteur envisage ensuite certains avantages que l’Etat belge a
recueillis  du  fait  de  la  colonie et cite les « cas-impasses » les
plus importants.  Pendant la seconde guerre mondiale, le gouvernement
de Londres – le gouvernement de la Belgique en guerre – se sont
trouvés dans une situation financière évidemment fort malaisée : ses
ressources budgétaires normales, on le devine, étaient presque nulles.
Il put néanmoins se procurer les ressources qui lui étaient
nécessaires en recourant au crédit de la principale banque privée de
la colonie, la Banque du Congo belge. A partir de 1940, la Banque du
Congo belge escompta régulièrement des bons du trésor émis par le
gouvernement belge et fournit à ce dernier les devises étrangères, en
Sterling et en Dollar, dont il avait besoin pour mener la guerre  (pp.
9-10). Pendant la guerre donc, « pas de doute possible, la colonie
venait à l’aide de sa métropole » (p.12). L’Etat belge perçoit une
taxe mobilière sur les revenus des sociétés coloniales. Toutes les
sociétés ayant leur siège social ou leur principal établissement
administratif en Belgique et leurs sièges d’exploitation dans la
colonie, sont soumises à cette taxation  (p. 12).
Le général Donny, dans un article sur « les relations du Congo belge
avec sa mère patrie » paru dans le Bulletin de la Société d’Etudes
Coloniales de novembre 1912 et  repris par J. Stengers, n’hésite pas à
parler d’une « spoliation inconsciente » dont le Congo a été victime.
Il la rapporte à la politique de son souverain. « Il (Léopold II)
oublia qu’on ne  pouvait sans inconvénient tirer d’une colonie
naissante des sommes énormes au profit de la métropole », reprend J.
Stengers (p. 17).
Même si les campagnes militaires (1914-1918) du Cameroun et de l’Est
Africain, Tabora et Mahenge, appartenant à l’histoire de la Belgique
coloniale, les dépenses résultant des opérations de guerre, comme le
dit J. Stengers, « furent supportées par le trésor colonial et ces
dépenses furent lourdes » (p.127)
Qu’est-ce, en effet, qui explique le bonheur des finances publiques
congolaises (EIC) et d’une manière générale de l’économie congolaise
dans son ensemble ? Deux facteurs essentiels, écrit justement J.
Stengers : le caoutchouc d’abord, les richesses minières ensuite
(p.373).
« Sans le caoutchouc et les ressources immédiates qu’il a procurées,
l’entreprise de Léopold II aurait très vraisemblablement échoué. Sans
les richesses minières – sans avant tout le « scandale géologique » du
Katanga, le Congo fut demeuré une colonie relativement pauvre »
(p.373).
Nos compatriotes ignorent généralement comment la colonie a été créée
et exploitée sur place (…). Et les plaintes amères des Zaïrois au
sujet de la situation d’alors au Congo sont réfutées comme étant
l’émanation des mentalités anticolonialistes d’après la dernière
guerre. Si, en 1960, les « plaintes » étaient encore fraîches dans les
mémoires, elles subsistent, et voilà que 25 ans après l’indépendance,
on vient se poser des questions. C’est ainsi qu’aujourd’hui toute la
politique coloniale fait l’objet d’un examen critique. Les Congolais
n’ont pas oublié cette période.
Pour le préfacier, qui n’est autre que J. Vansina, et qui a également
bien connu des milieux belges et congolais, « l’entrée en l’enfer »
aurait pu être appliquée au livre de D. Van Groenweghe. Car, la région
de l’Equateur était un « enfer vert ».
Des destructions et leur cortège de famine, de travail forcé et
d’expulsion, ainsi que l’introduction involontaire de la variole et de
la maladie du sommeil parmi d’autres nouvelles maladies ont, de 1880 à
1920, réduit la population d’au moins la moitié (…). Dans notre
histoire, nous n’avons jamais connu une telle catastrophe.
La terreur, la violence, les infractions aux droits des gens étaient
générales. La violence, voilà la règle et non l’exception. Les
témoignages des débuts de l’époque coloniale prouvent que si les
indigènes étaient bien considérés comme des « humains », ils ne
seraient pas traités comme unitermes-chen : « Sous-hommes » (…).
Le slogan « Congo, conquête pacifique » est un mensonge. En effet, il
s’est agi d’une très longue conquête sanglante. (Et) il est quand même
étonnant qu’aucun auteur belge n’ait écrit la conquête d’une région
quatre-vingts fois plus étendue que la Belgique ! ».
La violence était la norme. Des atrocités, comme celles qui eurent
lieu à l’Equateur en étaient une expression. La violence était la
norme parce que, à la base de toute occupation coloniale, on retrouve
le  droit  du  plus  fort, et  donc  la sous  évaluation de la
population autochtone qui justifie la colonisation par son «
infériorité ». C’est bien ce qu’on appelait « mission civilisatrice ».
La violence était la norme parce qu’on avait conquis un pays
gigantesque sans moyens financiers pour l’organiser ni pour
l’exploiter. Ces moyens, c’étaient les indigènes eux-mêmes qui
devaient les produire par leur travail.
Lors des récoltes de caoutchouc, l’anglo-Belgian-Indian Rubber
Company (ABIR) et l’Anversoise, « se distinguèrent par une cruauté
sans limite. L’amputation d’une main était punition courante pour le
Noir qui ne donnait pas satisfaction d’une manière ou d’une autre ».
(Comité Zaïre p. 28)
La  meilleure  région  pour le caoutchouc au nord du bassin du  Kasaï
fut  un  secret  réservé  à  Léopold  II.  Dans  ce domaine de  la
couronne,  l’exploitation  se  fit  de  manière la plus barbare. Les
méthodes   du  monarque  ont  même  provoqué  une  réprobation
internationale. Selon le « Casement Rapport » de 1904, le nombre de
Congolais morts pendant le règne de Léopold II, suite aux tortures,
maladies, exécutions et épuisement, fut évalué à 3 millions. D’autres
sources font état de 5 à 8 millions de morts.
L’écrivain Marc Twain, contemporain du monarque belge, écrivait : «
Le palais royal de la Belgique est encore ce qu’il a été pendant ces
14 dernières années : le trou d’une bête féroce, massacrant,
assassinant et affamant chaque année un démi-million d’indigènes de
l’Etat du Congo pour de l’argent » (Zaïre, dossier de la
recolonisation, p. 29).
Ces méthodes atroces du roi des Belges et des groupes financiers, ont
accéléré la désintégration des sociétés traditionnelles congolaises.
La moindre résistance de la part des Congolais, notamment le boycott
de l’exploitation du caoutchouc, était étouffé dans le sang. Même en
Belgique et ailleurs en Europe, plusieurs voix s’élèvent d’une manière
pressante contre les activités de Léopold II. Il s’agit de la fameuse
campagne anti-léopoldienne.
L’exemple des mains coupées est typique de cette façon particulière
de gouverner. Le Commissaire Fievez, par exemple, nommé « le Satan »
par la population de l’Equateur fut l’objet principal des accusations
les plus véhémentes contre les atrocités congolaises dans le domaine
privé du roi des Belges vers las années 1895-1896. On dit de lui qu’il
livra des guerres et des sales batailles pour intimider les indigènes
dans le but de les forcer à produire le plus de caoutchouc possible. A
tous les gens tués, on devait couper les mains et chaque soldat lui
amener dans un panier, les produits de ses exploits (Boelaert, E.
Ntange, in Aequatoria, 1952, p. 65). « Un jour, lit-on dans Du sang
sur les lianes, plus de 1.308 mains ont été apportées à Fievez » (p.
64).
J. Vanderlinden, dans un collectif intitulé Congo-Zaïre, la
colonisation – L’indépendance, le régime Mobutu et demain, publié en
1990 à Bruxelles par un groupe de chercheurs dénommé GRIP, a constaté
que la présence belge a constitué un élément d’oppression sur les
sociétés congolaises : déplacements des villages le long des routes,
imposition des cultures commercialisables, agression contre les
structures mentales et religieuses traditionnelles, la peine de fouet,
ravalement systématique des cultures locales au rang de la sauvagerie
et des indigènes au niveau de l’enfance. L’auteur pense au témoignage
(correspondance privée) de P. Ryckmans qui prouve bien que « le fait
colonial était perçu et, sous certains aspects bien mal perçu par ceux
que nous prétendions recréer à notre image » (p. 34).
A la veille de l’indépendance, lit-on dans Binza 10, de Geerts
Walter, publié à Gand en 1970, on comptait au Congo dix mille
fonctionnaires, magistrats et officiers. Les Noirs ne pouvaient
dépasser les fonctions subalternes de l’administration et de l’armée.
Conséquence ! Un mot résume bien la politique coloniale belge d’après
guerre : Le paternalisme. Un système d’Etat-providence qui ne laissait
aux Congolais aucune véritable participation à la gestion du pays.
Soutenu par une idéologie raciste, ce paternalisme présentait le Noir
comme un enfant, un mineur que le Blanc devait « civiliser » encore
pendant longtemps, J. Chomé, encore lui, a repris les propos de
journal le Times du 23 octobre 1958 pour dire que «  le gouvernement
paternaliste de la colonie visait à faire profiter les populations,
d’avantages économiques prometteurs, pour mieux l’empêcher de penser à
l’absence de droits politiques. Un Belge a comparé cette politique à
la méthode du bon père de famille qui dit à ses enfants à table : « On
ne parle pas la bouche pleine ».
Les chances de promotion sociale des Noirs étaient réduites.
L’enseignement secondaire et supérieur n’a jamais connu un grand
développement, dans l’armée ou dans l’administration, la promotion des
Congolais était systématiquement freinée. Le Congo de 1960 atteignit
l’indépendance sans disposer d’une véritable élite capable de
maîtriser l’appareil administratif, l’armée, la machine économique et
d’autres secteurs sociaux.
Qui n’a pas décrit le processus de l’exploitation capitaliste du
Congo depuis le début du quinzième siècle jusqu’à la fin de la période
coloniale ? S’appuyant sur des faits historiques, plusieurs analyses
objectives ont démontré que c’est le système capitaliste colonial, en
plein essor, qui a imposé à l’ensemble de l’Afrique et au Congo en
particulier, les formes d’exploitation les plus offensantes et les
plus cyniques.
Non seulement l’économie du Congo fut ruinée, mais l’ensemble de
leurs structures sociales fut bouleversé afin qu’elle puisse subir une
exploitation durable du fait de sa dépendance totale. On sait
également que l’utilisation des langues locales fut découragée et des
tentatives plus ou moins réussies furent mises en œuvre pour les
remplacer par la langue du colonisateur. De « nouvelles valeurs »
éthiques furent imposées et les anciennes décriées. Les habitudes
alimentaires furent mêmement modifiées. Les systèmes d’éducation mis
en place eurent pour objectif essentiel, de former les colonisés
destinés à servir l’administration locale à l’échelon subalterne ou à
travailler dans les entreprises privées capitalistes. Le système
d’enseignement colonial particulièrement était un système de
subordination, d’exploitation, qui a instauré la confusion mentale et
a encouragé l’aliénation.
Professeur KAMBAYI BWATSHIA Jean