Désignation du dauphin du président Kabila ; au-delà de la surprise, que cache la partie visible de l’iceberg Emmanuel Shadari ?

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Après les premiers moments de stupéfaction qui accompagnent la désignation d’Emmanuel Shadari comme dauphin, il est intéressant de parcourir les nombreuses réactions des uns et des autres afin de tenter de comprendre cet acte de désignation et surtout de cerner la
portée et le sens de ce choix, semble-t-il, inattendu aux yeux de beaucoup parmi nous au pays comme à l’étranger. En effet, cette désignation par dépit et par défi intrigue.

Désignation par dépit, car elle est le fruit de nombreuses pressions
internes et externes. Une réponse qui sonne comme imposée, non désirée
par la personne qui la prend. Ce n’est pas un acte de bonne foi. Cet
acte doit en même temps refuser aux Congolais, cette joie qui aurait
résonné comme une défaite pour Kabila. C’est sans doute le sens du
refus d’une annonce séparée des deux évènements. Les « mandalala » de
l’annonce du refus de briguer un troisième mandat sont étouffés par le
choix simultané de ce dauphin inattendu.

On est tous comme estomaqué. Mais, Kabila reste dans la logique du «
je ne souffrirai pas seul ; je ne mourrai pas seul ». Il veut rester
maître du jeu même au moment où visiblement il ne maîtrise pas tout ce
qui lui arrive. Bien plus, s’il renonce à un troisième mandat, il
n’abandonne pas l’idée de conserver le pouvoir. Et qu’on se le dise,
il entend garder la gestion du processus électoral, car il a compris
qu’il pouvait garder le pouvoir en organisant un holdup électoral avec
une dose de répressions des rares contestataires postélectoraux, sans
soulever l’ire des uns et des autres dans la sous région ni ailleurs !
Dans ce jeu d’échec, Kabila veille toujours à reprendre l’initiative à
chaque fois qu’il sent qu’il la perd.
Désignation par défi, car il se choisit, une personne en délicatesse
avec la communauté internationale comme tous ceux qu’ils rappellent
autour de lui en cette fin de mandature. Il reconstitue le clan des
mousquetaires avec pour devise « Un pour Tous, Tous pour Un ». Bien
plus, par rapport au Congo, il reste fidèle à la conception
léopoldienne du Congo « bien privé » légué à tout celui à qui on en
confie la gestion. Et, sous l’AFDL, le Congo est et restera une
propriété familiale qu’on se lègue de père à fils, de fils à oncle et
demain d’oncle à neveu, amen !
Dans les lignes qui suivent, je me propose de lire « l’événement
Shadari » en toute quiétude, sans irritation, avec un brin
d’objectivité et surtout en essayant d’en cerner les contours avec
patience, persévérance et pertinence si nous voulons tous en tirer des
bénéfices pour la suite de ce processus électoral qui ne cessera pas
de nous surprendre.

Réactions des uns
et des autres
Pour tous ceux du peuple qui luttent pour le changement, l’heure est
aux exclamations victorieuses du genre « enfin, il a cédé à la
pression populaire. Il ne sera pas candidat à sa propre succession !
». C’est une victoire pour le peuple congolais dans toutes ses
composantes : des activistes pro-démocratie et pro-droits humains, aux
confessions religieuses à travers leurs hiérarchies et autres
structures d’églises, sans oublier les Congolaises et Congolais au
pays comme dans la diaspora, engagés au sein de nos multiples
organisations politiques et mouvements associatifs. Tous, le temps de
la surprise, semblent avoir poussé un ouf de soulagement, tellement
grande était la tension en ce 8 août 2018. Passé cet événement, les
esprits reviennent peu à peu en place pour trouver la boussole qui
nous guidera dans la compréhension de ce « moment » pour notre pays !
Un moment de recueillement et de reconnaissance
La désignation du dauphin et son non dit de renoncement à un
troisième mandat a ravivé en nous la mémoire de tous ces fils et
filles qui ont sacrifié leurs vies dans ce long combat pour une
démocratie respectueuse de l’humain en terre congolaise: Floribert
Chebeya, Bazana, Franck Ngykie et son épouse, Bapua Muamba, Serge
Maheshe, Didas Namujimbo,  Mgr Muzihirwa, Mgr Kataliko, Buuza Mabe,
Mamadou Ndala, Bahuma, Boteti, Luc Nkulula, Rossy Tshimanga, Fernand
Tshimanga, Eric Bolokolo, Thérèse Kapangala, Hussein Ngandu, Serge
Kikunda, les victimes connues et inconnues de l’opération Likofi, tous
ces corps d’hommes, de femmes et d’enfants dans les fosses communes à
Maluku, au Kasai, ou en errance à travers nos savanes et forêts, des
êtres en perpétuelle clandestinité et décrétés « proies » dans une
chasse à l’homme où ils sont continuellement recherchés, poursuivis,
piégés avant d’être conduits dans des camps de déplacés internes où
elles sont entourées, capturées, violées ou tuées par les chasseurs de
viandes humaines.
Ils sont morts. Ils sont vivants, porteurs de cette flamme qui
continue à nous interpeller, gouvernants et gouvernés. Chaque petite
victoire en route vers un Etat de droit sera, pour nous tous, une
occasion de recueillement et de célébration de leurs noms.

Un moment de solidarité internationale

Ce moment est aussi crucial pour tous ceux qui, sur le plan
sous-régional, africain et des Nations Unies, ont décidé d’accompagner
le peuple congolais dans cet exercice oh combien exaltant d’offrir à
ce pays l’opportunité d’une première alternance pacifique du pouvoir.
Toutes ces négociations à reports et rebondissements multiples jusqu’à
lasser plus d’un diplomate ; toutes ces mesures contraignantes qui ont
fini par donner l’impression de parties de bras de fer à chaque étape
plus musclées ;  toutes ces réunions convoquées et constamment
reportées si pas avortées sont l’expression plurielle de cette
multitude croissante de voix qui, à travers le monde, se font entendre
parce que, comme du temps de Léopold II,  quelque chose d’extrêmement
troublant se déroule sur cette terre de libre échange et de libre
commerce au cœur de l’Afrique.
Incontestablement, face à toutes ces vagues de répressions
incessantes dont sont victimes les populations congolaises et poussées
par la force de leur humanité, les dirigeants du monde, à travers le
Conseil de Sécurité des Nations Unies et les organisations africaines,
n’hésitent  plus à dire non à l’inhumain qui, depuis des siècles, a
élu domicile dans cette partie du monde. Mon rêve, c’est de nous voir
tous unis comme lors de la mise à mort de l’Apartheid pour donner vie
à un projet différent en RD Congo.

Moment d’effroi et de froid

Pour tous les collaborateurs du « Rais », c’est le désarroi. Certains
paraissent désabusés. Ils sont comme tétanisés par cette annonce et ne
savent plus à quel saint se vouer. Piégés jusqu’à la dernière minute,
le « Rais » ne leur a laissé ni le temps, ni l’espace, pour une
quelconque velléité de contestation ou de dépôt de candidature pour
les quelques ambitieux qui, dans les coulisses ou en public, en
avaient exprimé la volonté. Médusés, ils sont sans doute tous en train
de ruminer leur colère et leur revanche en silence.
Et puis, nombreux sont ceux qui, parmi ses partenaires se demandent
comment convaincre leur électorat à voter pour le dauphin. Si hier, en
2011, ils ont accompagné Kabila dans la fraude électorale ; c’est
parce qu’ils avaient la garantie que le bourrage des urnes pour le
chef s’accompagnait du même exercice pour leur propre candidature.
Mais, aujourd’hui, avec une machine à voter dont seul Nangaa
maîtrisent le contrôle, comment s’assurer d’une réélection pour la
prochaine mandature ?
Manifestement, la machine à voter entre les mains de Nangaa est un
couteau à double tranchant. En plein doute, certains partenaires du
Rais risquent de rejoindre ouvertement ou en cachette, le camp de
l’opposition dans son combat contre la machine à voter et les
électeurs fictifs. Ni les menaces à peine voilées, ni la corruption ne
les retiendront, car, par son acte, le Rais n’inspire plus confiance.
Il a semé le doute parmi ses pairs. Pour ses partenaires d’aujourd’hui
ou mieux déjà d’hier, le combat s’annonce rude. Il y va de leur
maintien au pouvoir, source d’avoirs et de valoir !

Un moment de
responsabilité
Les opposants congolais n’ont plus droit à l’erreur. C’est maintenant
qu’ils doivent saisir l’opportunité de redorer leur blason terni par
tant d’années de corruption, de débauchage, de vagabondage politique
et d’inconstance. Il revient donc à l’opposition politique congolaise,
toutes tendances confondues, de prendre la mesure de ce moment crucial
et de répondre aux vœux récurrents d’unité, de cohésion et
d’alternance du peuple congolais. A ce stade, personne ne leur
pardonnera les erreurs ci-dessous :
* Croire que Shadari est un candidat « menu fretin » que chaque
opposant, pris individuellement, peut battre aux élections.  Ce
complexe de supériorité sera fatal surtout si les élections se
déroulent sous le contrôle de Kabila et la supervision de la CENI
actuelle avec sa machine à voter et ses millions d’électeurs fictifs.
• Se disputer pour un pouvoir non encore conquis et mettre en péril
toute négociation pour un candidat commun de l’opposition.
• Surestimer  ses ambitions et refuser  une gestion collective et
responsable des égos.
• Continuer à s’arroser de champagne en se berçant d’illusion d’une
victoire précoce.
• Refuser de tendre l’oreille en direction des politiciens de la
majorité en réelle situation de désaccord et en quête de planche de
salut.
• Douter de l’autre et refuser de lui faire confiance lors des négociations
• Opter pour le suicide : « tout ou rien » ! « Si pas moi alors nous
perdrons tous » !
• Distraire ses militants par la préparation des campagnes électorales
individuelles au détriment d’une mobilisation pour se débarrasser de
la CENI dans sa composition actuelle, de la machine à voter et des
millions de fictifs du fichier électoral.
• Oublier qu’une épée de Damoclès est suspendue sur la tête de chacun
de nos opposants et de l’opposition. Ce n’est pas par hasard que
l’idée d’une transition citoyenne tient la route. Elle tire son
fondement dans la déception profonde qu’éprouve notre peuple et une
bonne partie de la communauté internationale vis-à-vis des hommes et
des femmes politiques congolais, toutes tendances confondues.
Cette liste d’erreurs à ne pas commettre n’est pas exhaustive à
dessein. Elle attend être complétée par une praxis, un agir conséquent
qui donnera un sens à tout ce long combat livré par le valeureux
peuple congolais.  Ce peuple n’attend qu’une chose : votre sursaut
d’orgueil pour porter à la Présidence de la République un Congolais ou
une Congolaise au profil différent du profil Léopoldien et offrir
enfin à cette nation  une alternance pacifique annonciatrice de l’Etat
de droit tant attendu par tous.

Un moment d’engagement citoyen proactif
Pour le peuple congolais, il y a de nombreuses leçons à tirer de ce
moment pour notre engagement citoyen à venir:
• Ce moment montre que rien ne peut arriver à un peuple s’il ne le
désire ardemment et se mobilise pour l’obtenir
• Tout ce qui nous est arrivé de mauvais hier avait pour causes notre
peur et notre silence complice
• En dépit des humiliations personnelles, des profanations de nos
lieux sacrés, des pertes en vies humaines, la lutte non violente finit
par l’emporter parce que toujours patiente, persévérante et surtout
soucieuse de l’autre qui n’est pas mon ennemi.  Ce moment nous
apprend, chaque jour, que nous combattons quelque chose de plus
profond que l’autre en face de nous : le mal qu’il nous fait. C’est
pour cela que nous ne cherchons pas à le vaincre mais plutôt à le
convaincre pour vaincre avec lui le mal qui le torture depuis le début
de ce processus qui vise l’alternance pacifique du pouvoir.
• Si hier notre mobilisation était tributaire d’un appel d’un leader
d’organisation politique, associative ou confessionnelle ; demain,
comme ce 8 août 2018, elle dépendra d’un événement mobilisateur
contenu dans le chronogramme du Conseil de Sécurité des Nations Unies.
De toute évidence, d’ici le 23 décembre 2018, il ne nous reste que
l’évaluation de septembre 2018 pour confirmer ce que certains ne
veulent jusqu’ici pas dire explicitement : « des élections
transparentes et crédibles avec Kabila ne sont qu’une illusion. Elles
n’auront pas lieu ». Devant cette évidence, il ne nous reste que deux
pistes : des élections sous l’égide des Nations Unies ou une
transition citoyenne.
THIERRY NLANDU MAYAMBA, PROFESSEUR A LA FACULTE DES LETTRES/UNIVERSITE
DE KINSHASA – MEMBRE DU COMITE LAÏC DE COORDINATION)

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