Côte d’Ivoire : le consensus, sinon rien

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Il y a trois priorités, que dis-je, trois urgences en Côte d’Ivoire :
1° Se parler
2° Se parler
3° Se parler
La communauté internationale regarde ce pays à travers deux prismes déformants : La France et la démocratie à l’occidentale.
La France, dans un réflexe de défense de ses intérêts marchands, veut passer illico presto à l’après élection, et virer à pertes et profits le nécessaire approfondissement de l’analyse froide de la situation.

La démocratie à l’occidentale qui fait du nombre une vénération, risque fort dans des situations comme celle de la Côte d’Ivoire, de verser dans le «numérisme».
Certes, jusqu’à ce que le génie africain produise un modèle démocratique de remplacement, nous devons tous défendre la loi de la majorité.
Mais deux faits m’ont fait comprendre l’urgence de penser un modèle consensuel qui pourrait aider à démêler des écheveaux comme celui de la Côte d’Ivoire : les rassemblements populaires de Charles Blé Goudé  et le jusqu’auboutisme de Laurent Gbagbo.
Le trop plein des premiers n’est pas exactement l’image du rejet du peuple pour un homme présenté comme un dictateur finissant, dont la population se serait lassée.
Gbagbo, quant à lui, s’il ne renvoie pas à un référentiel digne d’un homme d’Etat, traduit toutefois la volonté de défendre une conviction qu’il sait partagée par beaucoup et dont il s’estime le dépositaire et le légitime représentant. De sorte que dans une ville réduite au silence par les troupes de Ouattara, il réussit à crier plus fort que le bruit des bottes et les coups de canons.
Au contraire des régimes déliquescents du monde arabe, avec leurs chaussures de mépris, leurs sièges interminables des places-symboles dont les peuples battent bruyamment le pavé, leurs insurrections plus ou moins matées dans le sang, voici un homme, fossile vivant de la politique de son pays, qui réussit encore à mobiliser une jeunesse dont la véhémence du verbe le dispute à la détermination de se sacrifier, y compris en proposant leur vie à l’autel du maintien de Gbagbo aux commandes du pays.

Dans le monde arabe, quelques illuminés ont aussi cru bon de défendre Ben Ali, Moubarak ou Saleh. Mais je vous invite à écouter les défenseurs de Gbagbo. Ils s’égosillent en criant un message à perdre leurs cordes vocales : Ouattara doit rentrer au Burkina Faso.
C’est clair qu’ils n’ont rien compris. Ils font un saut dramatique à reculons dans l’histoire. En ce 21ème siècle de globalisation et de mondialisation, c’est rêver que de croire encore aux Etats-Nations. Il suffit de jeter un coup d’œil du côté de Lampedusa pour sortir de la torpeur. Ces Tunisiens qui prennent d’assaut des embarcations de fortune pour gagner l’occident, au-delà de la volonté de chasser la tristesse que véhicule la misère dans leur vie, revendiquent sans même s’en rendre compte, un droit du sol désormais transfrontalier.
Il n’empêche que le mouvement de rejet des partisans de Gbagbo traduit la volonté d’expurger leur pays des éléments qu’ils jugent être venus prendre leur pain et leur travail. Car la Côte d’Ivoire, devenue terre d’immigration, a été en cela longtemps victime de son succès économique.

En d’autres termes, la question de l’ivoirité n’est pas qu’un ingrédient cosmétique dans les mains des politiciens. Pour mal posée qu’elle puisse être, elle n’en compliquera pas moins l’équation d’une gestion sereine de ce pays si on en ignore les possibles conséquences sur le futur de la Côte d’Ivoire.
Je pense qu’il est impératif d’organiser une table ronde de toutes les forces vives de ce pays. Et l’ivoirité, loin d’être avalée par un silence hypocrite, doit être inscrite clairement à l’ordre du jour. Car les salves des kalachnikovs, dans leur verbe incompréhensible, sont aujourd’hui en train de parler de l’ivoirité, morts à la clé, parce que les hommes  n’ont pas pu, ou pas encore pu le faire en français, dioula ou baoulé.
Cet exercice me paraît incontournable car les cas kenyan, zimbabwéen, nigérien –avec Mamadou Tandja –  constituent un tableau qui s’interprète comme suit : le pluralisme politique en Afrique, avec sa soupe aux velléités dictatoriales, à l’ostracisme ethnique et au refus gratuit du verdict des urnes par des mauvais perdants, appelle une approche pragmatique où le consensus dégagé autour d’une table doit allier victoire reconnue et prise en compte sur l’échiquier politique à bâtir, de la présence physique de la minorité.

Si la communauté internationale impose la légitimité de Ouattara au bout des fusils, elle aura fait vaincre le modèle majoritaire. Il restera cependant à inventer, dans beaucoup de contrées, et en tout cas en Côte d’Ivoire, un système démocratique apte à obtenir l’adhésion de tous et à faire taire les contestations.
Par conséquent, si les Ivoiriens ne se parlent pas en se regardant dans le blanc des yeux et avant longtemps, on en reparlera.

Jean Pierre MUKADI MUBENGA (C.P.)

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