Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent, Patrice-Emery Lumumba divise les Nations Unies

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Zemanta Related Posts ThumbnailAprès avoir momentanément marqué une parenthèse dans l’affaire de l’assassinat de Lumumba, en ouvrant ses colonnes à d’autres dossiers ficelés il y a plus de 20 ans par la «Commission des crimes et assassinats» de la CNS (Conférence Nationale Souveraine), Le Phare revient à la charge. Fidèle à sa ligne de conduite fondée sur la lecture  correcte et sans complaisance de l’histoire nationale, le quotidien de l’avenue Lukusa laisse parler les documents. Dans le témoignage sous examen émanant du chef d’Antenne de la CIA en 1960 à Léopoldville (Kinshasa), la thèse du complot international ourdi contre Patrice Emery Lumumba est évidente. La volonté de grandes puissances d’empêcher le jeune Etat congolais de se contruire en vue de faire le bonheur de ses filles et fils ne fait l’ombre d’aucun doute. Le décor de 1960, avec des Congolais incapables de gérer leurs ambitions politiques et agissant sous la dictée de leurs parrains des blocs Ouest et Est, fait penser à celui du Congo du 3ème millénaire, prisonnier des mêmes maîtres.

L’histoire semble se répéter 50 ans après, avec des troupes onusiennes qui dépassent la barre de 20.000 hommes mais qui peinent à protéger les civils et à rétablir une paix durable dans les zones troublées de l’Est. Pendant que les malentendus se multiplient entre Congolais quant à la vision de l’avenir du pays, les mouvements rebelles et groupes armés soutenus par des pays voisins créent et recréent des «Républiquettes» qui plantent le décor de la balkanisation. Le passé ne semble pas instruire les Congolais, visiblement décidés à ne pas baliser la voie de la réconciliation nationale. Comment réaliser la «cohésion nationale» dans un contexte où les uns revendiquent la direction unilatérale des affaires publiques au nom de leur triomphe électoral et les autres continuent à leur contester la légitimité institutionnelle ? Est-il possible de s’entendre quand certains autres, fatigués de ne pas être écoutés, ont choisi le langage des armes ? Comme en 1960, le démon de la division a repris son travail de sape au sein de la maison «Congo», pour un nouveau feuilleton de marche à reculons sur tous les plans.

Le 16 février 1961, le gouvernement polonais déclara de la même façon qu’il se refusait à reconnaitre M. Hammarskjöld comme secrétaire général et « à entretenir avec lui des relations quelconques à ce titre ». Le groupe soviétique avait déjà adopté une attitude semblable à l’égard de M. Trygve Lie, prédécesseur de Dag Hammarskjöld, à l’occasion du conflit coréen en 1951. Mais en 1961, les justifications juridiques d’une telle « déclaration de guerre » faisaient totalement défaut. En fait, comme cela avait été le cas à la fin de 19610, c’était moins M. Hammarskjöld en personne, malgré les apparences, qui était visé, que l’Organisation tout entière, à travers le déroulement et la complexité de l’affaire congolaise. Le bloc de l’Est voulait profiter de l’incident extrêmement grave qui affectait les relations entre l’Est et l’Ouest pour diriger une nouvelle fois son plan belliqueux contre l’Onu, lequel visait essentiellement à l’instauration d’un triumvirat au niveau du secrétaire général et la réintroduction à ce stade du droit de veto qui avait beaucoup perdu de son utilité depuis l’adoption de la résolution Acheson en 1950.

On le vit bien, quand à l’appui de ses déclarations M. Zorine voulut voir destituer le secrétaire général de ses fonctions en même temps qu’il entendait faire dans le délai d’un mois sonner le glas de l’opération des Nations Unies au Congo. A cet effet, il déposé le projet de résolution suivant :

« Le Conseil de Sécurité,

Considérant l’assassinat du premier ministre de la République du Congo, Patrice Lumumba, et des personnalités éminentes de la République, Okito et M’Polo, comme un crime international incompatible avec la Charte des Nations Unies et une violation révoltante de la Déclaration relative à l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples coloniaux, adoptée à la quinzième session de l’Assemblée générale des Nations Unies,  Condamne énergiquement les actes de la Belgique qui ont conduit à ce crime.

Juge indispensable d’appliquer à la Belgique, en tant qu’agresseur qui a par ses actes créer une menace à la paix internationale, les sanctions prévues à l’article 41 de la Charte des Nations Unies et exige que les Etats Membres de l’ONU mettent ces sanctions à exécution sans retard,

Met en demeure le commandement des troupes qui se trouvent au Congo en vertu de la décision du Conseil de sécurité d’arrêter immédiatement Tshombe et Mobutu pour qu’ils soient traduits en justice, de désarmer, toutes les unités militaires et la gendarmerie relevant de ceux-ci, d’assurer le désarmement immédiat et l’évacuation du Congo de toutes les troupes belges et de tout le personnel belge,

Décidé de mettre fin, dans un délai d’un mois, à l’opération de l’Onu » au Congo et d’évacuer de ce pays toutes les troupes étrangères afin de laisser au peuple congolais la possibilité de régler lui-même ses affaires intérieures,

Juge indispensable de destituer D. Hammarskjöld des fonctions de secrétaire général de l’ONU en tant que complice et organisateur de l’exécution sommaire des dirigeants de la République du Congo. »

Le projet de résolution fut déposé après qu’un certain désordre se fut manifesté dans l’enceinte où se déroulaient les débats : ce 15 février, en effet, au moment même où M. Stevenson, prenant la défense de M. Hammarskjöld, déclarait que les « meilleurs espoirs des peuples résident en l’ONU et en la coopération internationale », le tumulte fut à son comble. Une cinquantaine de manifestants noirs firent irruption dans la salle du Palais de Manhattan. Parmi les cris on distinguait : « Lumumba est mort assassiné, les Etats-Unis sont responsable… » Le public fut instantanément expulsé. Les manifestations avaient fait 21 blessés (18 gardes des Nations Unies, deux photographes et un manifestant).

            Cependant, malgré le climat extrêmement particulier créé par l’annonce de l’élimination physique de l’ancien leader du M.N.C., la tentative soviétique de ruiner définitivement l’action de l’ONU au Congo et de faire destituer. M. Hammarskjöld aboutissait à un échec : le projet soviétique ne recueillit que la seule voix de son promoteur.

D’ailleurs, sur le plan strict, M. Hammarskjöld ne pouvait pas être destitué, aux termes de la Charte : tout au plus lui était-il loisible de démissionner au cas où l’Assemblée générale aurait émis à son encontre un vote de défiance, puisque c’est elle qui, selon l’article 97 de la Charte, le nomme sur proposition du Conseil de Sécurité. Et dans l’hypothèse où le cas se serait présenté, le doute était permis : le mécanisme de la responsabilité politique appartient en propre aux régimes parlementaires et il serait paradoxal d’assimiler une Chambre nationale composée de représentants élus par le peuple à une assemblée internationale, telle que l’Assemblée générale de l’ONU, composée de représentant délégués par les gouvernements d’Etats souverains.

            Et même est-on bien sûr que le jeu de la responsabilité, si responsabilité il y a (il suffit de se rappeler les déclarations du secrétaire général en décembre 1960, faisant allusion à un partage des responsabilités entre le secrétariat et les divers organes de l’ONU, doive s’exercer plutôt devant l’Assemblée générale que devant le Conseil de sécurité, spécialement dans le contexte de l’affaire du Congo où les deux organismes ont eu à connaitre alternativement de ses développements, imbriqués les uns aux autres ? Tout au plus peut-on citer les paroles prononcées par Dag Hammarskjöld, après l’attaque soviétique menée contre sa personne, aux termes desquelles sa responsabilité pourrait être mise en jeu devant le Conseil de Sécurité, dans des circonstances normales (c’est-à-dire dans l’hypothèse où celle-ci serait impliquée en dehors de toute préoccupation de réforme constitutionnelle : « Pour qu’il ne subsiste aucune ambiguïté, je tiens à souligner que, conformément à ce que j’avais dit au cours de la crise de Suez, je considérerai que j’avais des membres permanents du Conseil de Sécurité retirant sa confiance au secrétaire général, celui-ci devrait démissionner… » Mais dans la conjoncture où il se plaçait, le secrétaire général refusa de tirer les conséquences de la « méfiance » manifestée à son égard avec autant d’éclat par I’URSS.

En effet, ce que voulait la délégation soviétique, c’était obliger l’intéressé, que le projet de résolution jugeant «  indispensable de destituer Dag Hammarskjöld des fonctions de secrétaire général de I’ONU fût adopté ou non, à abandonner volontairement son poste. Et I’on sait dans quel contexte I’Union soviétique agissait : elle entendait mener à terme la réalisation de son projet de réforme du secrétariat général devenu une véritable hydre à trois têtes. L’affaire du Congo en était le prétexte.

Ce n’était pas une crise politique, mais une véritable crise constitutionnelle que l’URSS voulait déclencher. Le secrétaire général ne cacha pas ses inquiétudes à ce sujet : « En démissionnant dans les circonstances actuelles, je jetterais I’Organisation internationale à tous les vents… L’URSS a adopté une attitude telle que dans le cas de ma démission, aucun nouveau secrétaire général ne serait nommé. Le monde serait alors obligé de s’incliner devant le désir le désir de I’Union soviétique de voir la branche exécutive de l’ONU dirigée par un triumvirat à qui il serait possible de fonctionner et qui assurément ne constituerait pas l’instrument dont tous les pays non engagés ont besoin.

En rejetant le texte soviétique par 8 voix contre une (celle de I’URSS et 2 abstentions (RAU et Ceylan), le Conseil de sécurité entendit donner à Dag Hammarskjöld le plus éclatant vote de confiance : l’unanimité des pays afro-asiatiques était rétablie sur ce point, alors que la discorde parmi eux, à son comble deux mois auparavant, avait abouti aux débats décevants que l’on sait, devant le Conseil de sécurité comme devant l’Assemblée générale. De même, le soutien des États-Unis était entièrement acquis au secrétaire général, alors qu’il avait quelque peu fait défaut à la fin de 1960 : M. Stevenson, à la suite de la campagne des Soviétiques contre M. Hammarskjöld, affirma que son gouvernement soutiendrait fermement la politique des Nations Unies sous la direction du secrétaire général. Le président Kennedy tint, quelques heures plus tard, lors d’une conférence de presse, à manifester toute la confiance que les États-Unis plaçaient dans I’ONU, et son secrétaire général.

2. L’accord des deux grands et du groupe afro-asiatique

Le mandat du secrétaire général fut renforcé dans un autre texte, le seul qui fut adopté le 21 février 1961, et qui selon propres termes de M. Hammarskjöld, lui permettait de « disposer d’un cadre d’action plus fort et plus précis ». Il s’agit du projet de résolution déposé le 17 février par les représentants de la République Arabie Unie, de Ceylan et du Liberia, au nom de 21 puissances, toutes africaines ou asiatiques, exception faite de la Yougoslavie. Le texte autorisait l’usage de la force de la part des troupes de l’ONU, en dernier ressort, pour empêcher le déclenchement d’une guerre civile au Congo. Celle-ci était d’ailleurs déjà effective au Katanga où, selon un rapport de M. Dayal du 12 février 1961, les forces katangaises, alors estimées à 5.000 hommes encadrés par 400 officiers et sous-officiers non congolais, avaient déclenché sous les ordres du colonel belge Crèvecœur une offensive contre la population baluba du Nord Katanga, brûlant systématiquement tous les villages traversés.

            La résolution du 21 février 1961 est ainsi formulée :

A

« Le Conseil de sécurité,

Ayant examiné la situation au Congo,

Ayant appris avec un profond regret la nouvelle du meurtre des dirigeants congolais, M. Patrice Lumumba, M. Maurice M’polo et M. Joseph Okito,

Profondément préoccupé par les graves répercussions de ces crimes et par le risque d’une guerre civile et d’effusions de sang généralisées au Congo, ainsi que par la menace à la paix et à la sécurité internationales,

Notant le rapport du Représentant spécial du secrétaire général (S/4691) daté du 12 février 1961, qui expose l’apparition d’une grave situation de guerre civile et les préparatifs faits à cette fin,

1° Demande instamment que les Nations Unies prennent immédiatement toutes les mesures appropriées pour empêcher le déclenchement d’une guerre civile au Congo, notamment des dispositions concernant des cessez-le-feu, la cessation de toutes opérations militaires, la prévention de combats et le recours à la force, si besoin est, en dernier ressort ;

2° Demande instamment que des mesures soient prises pour le retrait et l’évacuation immédiate du Congo de tous les personnels militaire et paramilitaire et conseillers politiques belges et d’autres nationalités ne relevant pas du Commandement des Nations Unies, ainsi que des mercenaires ;

3° Prie tous les Etats de prendre immédiatement des mesures énergiques pour empêcher sur leur territoire le départ de ces personnes pour le Congo et leur refuser le passage et autres facilités ;

4° Décide qu’une enquête impartiale aura lieu immédiatement en vue de déterminer les circonstances de la mort de Lumumba et de ses collègues et que les auteurs de ces crimes seront châtiés ;

5° Réaffirme les résolutions du Conseil de sécurité en date des 14 juillet, 22 juillet et 9 août 1960 et la résolution 1474 (ES-IV) de l’Assemblée générale en date du 20 septembre 1960 et rappelle à tous les Etats leurs obligations aux termes de ces résolutions.

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