Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent ONU-RDC, l’histoire se répète

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Zemanta Related Posts ThumbnailAprès avoir momentanément marqué une parenthèse dans l’affaire de l’assassinat de Lumumba, en ouvrant ses colonnes à d’autres dossiers ficelés il y a plus de 20 ans par la «Commission des crimes et assassinats» de la CNS (Conférence Nationale Souveraine), Le Phare revient à la charge. Fidèle à sa ligne de conduite fondée sur la lecture  correcte et sans complaisance de l’histoire nationale, le quotidien de l’avenue Lukusa laisse parler les documents. Dans le témoignage sous examen émanant du chef d’Antenne de la CIA en 1960 à Léopoldville (Kinshasa), la thèse du complot international ourdi contre Patrice Emery Lumumba est évidente. La volonté de grandes puissances d’empêcher le jeune Etat congolais de se contruire en vue de faire le bonheur de ses filles et fils ne fait l’ombre d’aucun doute. Le décor de 1960, avec des Congolais incapables de gérer leurs ambitions politiques et agissant sous la dictée de leurs parrains des blocs Ouest et Est, fait penser à celui du Congo du 3ème millénaire, prisonnier des mêmes maîtres.

L’histoire semble se répéter 50 ans après, avec des troupes onusiennes qui dépassent la barre de 20.000 hommes mais qui peinent à protéger les civils et à rétablir une paix durable dans les zones troublées de l’Est. Pendant que les malentendus se multiplient entre Congolais quant à la vision de l’avenir du pays, les mouvements rebelles et groupes armés soutenus par des pays voisins créent et recréent des «Républiquettes» qui plantent le décor de la balkanisation. Le passé ne semble pas instruire les Congolais, visiblement décidés à ne pas baliser la voie de la réconciliation nationale. Comment réaliser la «cohésion nationale» dans un contexte où les uns revendiquent la direction unilatérale des affaires publiques au nom de leur triomphal électoral et les autres continuent à leur contester la légitimité institutionnelle ? Est-il possible de s’entendre quand certains autres, fatigués de ne pas être écoutés, ont choisi le langage des armes ? Comme en 1960, le démon de la division a repris son travail de sape au sein de la maison «Congo», pour un nouveau feuilleton de marche à reculons sur tous les plans.

1. La crise de conscience du secrétaire Général

La réunion du Conseil de sécurité commença par une déclaration de Dag Hammarskjöld qui constata qu’au moment où l’unité du territoire du Congo et de la population congolaise se manifestait par la présence, sur tout le territoire de la République, de la Force des Nations Unies sous un commandement unique, au moment où la Force était déployée en nombre au Katanga, « les actions et les attitudes des Nations Unies, en particulier de leur secrétaire général ont été sévèrement critiquées par le Premier Ministre du Congo ». Ces critiques avaient été suivies d’actes hostiles à l’encontre des fonctionnaires de l’Organisation. Comme il l’avait affirmé quelques jours auparavant, lors de sa protestation à Lumumba, le secrétaire général signifia que si de tels actes étaient appelés à se renouveler, ils pourraient le contraindre à soulever la question d’une reconsidération des activités des Nations Unies par les organes compétents.

            Il exposa qu’à propos du différend qui venait de l’opposer au gouvernement central, il avait agi avec fermeté, courtoisie et selon les principes de la Charte.

            Traitant des dispositions mises en œuvre au Katanga, M. Hammarskjöld estimait que la méthode utilisée par lui avait été adéquate, que demandaient en effet les précédentes résolutions du Conseil de sécurité, spécialement la dernière dans l’ordre belges et leur remplacement par des troupes de l’ONU. Or, ces opérations sont en cours d’achèvement, déclarait le secrétaire général. Une fois les troupes belges retirées, le Conseil a exprimé clairement que le conflit entre le gouvernement central et les autorités provinciales était uniquement d’ordre interne. Et surtout rien dans les résolutions du Conseil ne laissait entendre que la Force de l’Organisation devait être utilisée pour mater la rébellion katangaise. Il aurait au moins fallu au minimum que le Conseil déclare une telle intention. Et Dag Hammarskjöld ajoutait : « Si l’intention du Conseil était devenue que les forces de l’Onu soient utilisées aussi pour réprimer la rébellion, il est évident qu’il aurait fallu le dire explicitement. »

            En face de cette déclaration, qui par instant atteignait une réelle véhémence, qu’aillaient répliquer les participants au Conseil ? Plus précisément, que sortirait-il de positif pour l’avenir, de l’opinion des membres du Conseil, en ce qui concerne les opérations à envisager pour le règlement de la crise congolaise ? En fait, rien de tangible qui pût permettre au secrétaire général de poursuivre son œuvre, la conscience tranquille.

1.Les embarras du Conseil de Sécurité    

Il faut immédiatement mettre à part, à cet égard, la position des pays du Bloc de l’Est qui appuyèrent la thèse Lumumba : le représentant de l’URSS, M. Kouzetsov, soutint que les trois résolutions successivement adoptées par le Conseil n’avaient pas encore été mises à exécution. Selon lui, en effet, la mission de l’ONUC consistait principalement à faire face à toutes les demandes du gouvernement central, par conséquent à celle qui tendraient à réduire par la force des armes la sécession katangaise. Ce faisant, la Force de l’ONU ne se rendait pas coupable d’ingérence dans les affaires du Congo : en effet, la résistance opposée par le « fantoche » Tshombe  n’était, selon lui, qu’un aspect de l’agression belge au Congo, donc se résolvait en une forme d’agression étrangère. Antoine Gizenga, premier ministre adjoint du Congo, le représentant de la Pologne et celui de la Guinée ne pouvaient que s’associer à cette position. Face à cette attitude extrêmement marquée, les délégués des autres pays n’affirmèrent pas des principes aussi tranchés dans leur formulation, fussent-ils complètement opposés ; les représentants des pays suivants : Tunisie, Argentine, Italie, Ceylan, Equateur, Royaume Uni, Etats-Unis, Chine et France, se contentèrent d’exprimer leur confiance au Secrétaire Général : certes, tout en rendant hommage au Secrétaire Général, le vœu fut-il exprimé que le gouvernement congolais « comprenne rapidement que la solution de ses difficultés réside dans l’application de méthodes démocratiques » (Ceylan) ; de même fut formulé l’espoir que le débat du Conseil contribuerait à dissiper « le malaise psychologique actuel entre le gouvernement congolais et les Nations Unies » (Equateur, espérant encore que « le gouvernement central de la République du Congo trouverait une solution constitutionnelle acceptable permettant non seulement au Katanga mais à toutes les autres provinces de la République de jouer pleinement leur rôle dans la vie économique et politique du pays » (Royaume Uni). Seules la France et l’Italie rappelèrent le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures qui devait commander et limiter l’action des forces de l’Onu. Les autres puissances, tout en assurant de leur soutien M. Hammarskjöld, se cantonnèrent dans une attitude évasive. M. Cabot-Lodge, représentant des Etats-Unis, sembla bien résumer l’attitude d’esprit des pays opposés au bloc de l’Est en déclarant : « Ce n’est pas le moment de se noyer dans les détails. Nous sommes engagés dans une grande aventure. » Ce sont cependant de ces « détails » qu’avait à résoudre chaque jour M. Hammarskjöld, face à une situation qui se dégradait et qui n’allait pas tarder à éclater en mille morceaux.  Ce sont ces « détails » qu’aurait voulu voir évoquer au Conseil le secrétaire général afin que son action future s’appuyât sur une attitude ferme de la majorité des membres du Conseil. Or, le Conseil de Sécurité s’ajourna sans qu’aucune résolution ait été votée, le président de cet organe disant seulement (ainsi que nous l’avons déjà noté) : « Je suis convaincu que le secrétaire général aura trouvé dans ce débat les éclaircissements qu’il souhaitait et que ceux-ci l’aideront dans la poursuite de sa tâche. » « Il est raisonnable de conclure de ces débats que le secrétaire général était parfaitement en droit d’appliquer le paragraphe 4 de la résolution du 09 août au conflit du Katanga… », Écrit M.E. Miller à ce sujet. Rappelons que le paragraphe 4 est celui qui affirme que « la Force des Nations Unies au Congo, ne sera partie à aucun conflit interne, constitutionnel ou autre, qu’elle n’interviendra en aucune façon dans un tel conflit ou ne sera pas utilisée pour en influencer l’issue ».

            Le silence gardé par la majorité des membres du Conseil sur la question des rapports entre le gouvernement congolais et l’ONUC et le principe de non intervention pouvait laisser planer un doute sur la confirmation par le Conseil de la position adoptée par M. Hammarskjöld. Le représentant de la Pologne, lors d’une séance ultérieure, devait d’ailleurs le contester formellement. Pour M. Virally, cette confirmation ne fait pas de doute. Peut-être, si l’on n’envisage que le déroulement des actions de l’ONU déjà entreprises au Congo, mais cette approbation tacite, même si elle a existé, n’avait qu’une valeur bien mince en ce qui concernait l’affrontement possible de l’ONUC et du secrétaire général face à des situations non seulement imprévues mais qui risquait de mettre M. Hammarskjöld en présence d’options qui ne recueilleraient pas toutes l’unanimité ou même la majorité des opinions au Conseil. Une telle situation devait se présenter dès le début du mois de septembre à l’occasion d’un grave conflit constitutionnel mettant aux prises le président de la République du Congo, M.Kasavubu, et son premier ministre, M. Lumumba.

Chapitre VIII

L’éclatement du Congo

            Fin août, début septembre 1960, la situation intérieure au Congo se détériore davantage. Chaque jour apporte une pierre brute au chaos. Le point culminant sera atteint le 5 septembre quand l’opposition entre Lumumba et Kasavubu, jusque-là latente, va brusquement éclater au grand jour. La révolte du Premier Ministre contre le Président de la République, et réciproquement, va plonger le pays dans un vide constitutionnel et économique, absolu. Pour remplir ce vide, ou plus précisément pendant qu’il s’accomplit, l’Onu poursuit son plan d’assistance civile et militaire sous l’égide de Dag Hammarskjöld.

1. L’action de l’ONU

A. Le Comité consultatif pour le Congo

 

            Au cours de sa déclaration qui avait ouvert la première séance du Conseil de Sécurité tenue le 21 août, M. Hammarskjöld avait déclaré : « Je serais heureux qu’existent des arrangements plus  formels et plus réguliers pour les consultations extrêmement utiles que j’ai actuellement avec les pays fournissant des unités à la Force des Nations Unies. Si le Conseil n’y fait pas d’objection, j’aurais donc l’intention d’inviter les représentants de ces pays à faire partie d’un Comité consultatif, qui assisterait le secrétaire général personnellement, selon la formule établie par le Comité consultatif fonctionnant pour la Force d’urgence des Nations Unies au Moyen-Orient. »

            Le Conseil n’ayant élevé aucune objection et laissant, somme toute, au secrétaire général le soin de prendre à son corps défendant, avec I’assentiment plus ou moins tacite de I’organe exécutif des Nations Unies, toutes les mesures que réclamait la situation sans cesse déclinante au Congo, le secrétaire général réunit ce Comité consultatif pour le Congo, pour la première fois le 24 août. Ce Comité consultatif, au sein duquel des consultations régulières devaient avoir lieu au sujet des activités des Nations Unies au Congo, comprenait les représentants des quinze États suivants : la République Arabe Unie, le Canada, I’Ethiopie, le Ghana, la Guinée, I’Inde, I’Indonésie, l’Irlande, le Libéria, la Fédération du Mali, le Maroc, le Pakistan, le Soudan, la Suède et la Tunisie. Il s’agissait des représentants des Etats ayant fourni des contingents à I’ONUC. Ce Comité, ainsi que l’avait déclaré le secrétaire général, trouvait un précédent dans le Comité consultatif pour la Force d’urgence à Gaza.

La création de ce Comité avait été préconisée, lors des événements d’Égypte, par Dag Hammarskjöld dans son « deuxième et dernier rapport concernant le plan pour une force internationale d’urgence des Nations Unies ». L’assemblée générale avait adopté par une résolution 1001 le projet déposé par sept pays » pour faire approuver par l’Assemblée le rapport du secrétaire général, dont I’approbation de la création de ce Comité restreint.

Comme son prédécesseur, le Comité consultatif qui se réunit auprès de Dag Hammarskjöld le 24 août ne pouvait manquer d’évoquer le Comité d’Etat-major, relativement à la Force des Nations Unies prévue au chapitre VII de la Charte et qui ne fut jamais établie. Mais alors que ce Comité devait assister le Conseil de sécurité, le Comité consultatif assiste le secrétaire général Et cela est normal puisqu’en ce qui concerne la Force d’urgence, c’est le secrétaire général qui établit les plans relatifs à la Force et son le Conseil de sécurité.

Pour différencier le Comité consultatif qui a fonctionné auprès du secrétaire général tout au long du déroulement de l’affaire congolaise et celui qui a fonctionné en Égypte en liaison avec la présence de I’UNEF, il faut noter que le premier fut établi par l’action directe  du secrétaire général et non conformément à une résolution d’un organe des Nations Unies, comme cela avait été le cas lors des événements d’Égypte ou intervint la résolution 1001  de l’Assemblée générale du 7 novembre 1956.

Tout au plus pourrait-on dire que le pouvoir pour le secrétaire général d’établir, lors de l’affaire du Congo, un Comité consultatif découlait du paragraphe 2 de la résolution du 14 juillet 1960 (« Décide d’autoriser le secrétaire général de prendre les mesures nécessaires … en vue de fournir au gouvernement (congolais) l‘assistance militaire dont il a besoin »…)

En tout cas, comme l’indique son nom, le Comité consultatif n’a pour fonction que de donner des avis au secrétaire général en ce qui concerne les options à prendre concernant l’utilisation de la Force. Strictement, le secrétaire général n’est pas obligé de consulter le Comité, mais en fait les divergences d’attitudes qui sont le propre des participants à cet organe, en fonction de leur position par rapport à tel ou tel bloc mondial, devaient inciter le secrétaire général à ne jamais  passer de l’avis de ses « conseillers ». L’usage des consultations est ainsi passé dans la pratique des Nations Unies. Les délibérations du Comité et du secrétaire général sont toujours demeurées confidentielles, sans aucune forme d’enregistrement et il apparaît normal que le fonctionnement d’un tel système de consultation, pour être effectif et efficace, se passe de publicité.

B) Le concours des Organisations spécialisées.

            Dag Hammarskjöld, en même temps, se dépensait auprès des Organisations spécialisées pour apporter au Congo toute l’aide dont il pouvait avoir besoin, dans le cadre du programme d’assistance civile qu’il avait lancé dès la mi-juillet, avant même que le Conseil de sécurité fût saisi de la plainte en agression déposée par le gouvernement du Congo contre la Belgique et à la suite de l ‘accord de base conclu entre le secrétaire général et le gouvernement congolais à la date du 27 juillet 1960, lequel déclarait qu’il s’appliquait « également le cas échéant aux aspects non militaires de l’opération des Nations Unies au Congo ». A partir de cette date, I’Organisation des Nations Unies allait collaborer, dans des conditions jamais encore rencontrées auparavant, avec l’ensemble des institutions spécialisées.

C’est ainsi qu’à la fin d’août 1960, I’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) coordonnait déjà au Congo les travaux de dix-neuf équipes médicales et sanitaires occupant au total 121 personnes envoyées sur place par les Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ainsi que par les gouvernements, alors qu’en juillet le Congo ne disposait pas d’un seul médecin congolais. Au cours d’une conférence de presse qu’il donnera le 30 novembre à Léopoldville, le Dr M. G. Candau, directeur général de I’OMS, fera un bilan satisfaisant de l’activité sanitaire entreprise au Congo, avec le concours du personnel international des sociétés de Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (n). En même temps, I’Organisation Mondiale de la Santé entreprendra un programme à long terme pour la formation de médecins congolais. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et L’agriculture (FAO), en concordance avec le Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF ou FISE), entreprendra dès le mois de décembre de fournir des secours pécuniaires et en nature aux populations menacées par la famine.

A la fin de juillet, un groupe de spécialistes du Bureau International du Travail avait été envoyé au Congo pour être mis à la disposition des services de I’ONU. Un mois plus tard, des plans concernant I’aide de I’Organisation Internationale du travail (OIT) au Congo dans un certain nombre de domaines avaient déjà été élaborés lors d’une réunion tenue à Genève. De même, milieu août, Dag Hammarskjöld faisait appel à I’UNESCO pour fournir à la République du Congo des professeurs d’expression française pour les enseignements secondaire, normal, technique et agricole, en vue d’assurer la rentrée scolaire et universitaire. L’organisation de I ’aviation civile internationale (OACI) fut à son tour appelée par les Nations Unies à participer au fonctionnement des services de contrôle de la circulation aérienne et des aéroports du Congo ; la mission de I’OACI qui devait comprendre, au début de 1961, cinquante-huit experts recrutés dans dix États membres de l’Organisation eut ainsi pour tâche de maintenir les services de circulation aérienne des principaux aéroports, organiser un centre d’information de vol à Léopoldville, fournir des avis techniques aux autorités congolaises et commencer à assurer I ‘instruction du personnel congolais.

            Les activités d’assistance déployées par les institutions spécialisées allaient, tout au long de l’opération Congo, être coordonnées par le Chef des Opérations civiles, placé directement sous les ordres du représentant spécial du secrétaire général (jusqu’au 25 mai 1961), puis de « I’officer-in charge ».

2. Le Congo perdu

            Pendant que l’œuvre de redressement et de sauvegarde de la paix mondiale s’accomplit au cœur de I’Afrique, le Congo continue de se démanteler. Le 5 septembre, la rupture entre Lumumba et Kasavubu est consommée en même temps que le prestige du Premier ministre comme leader est atteint. La chute et la fin de Lumumba sont proches.

Cependant le premier ministre va tenter d’empêcher la dislocation du Congo, au profit du gouvernement central; en même temps, il tentera de reconquérir la fraction de popularité qu’il a perdue au cours du mois écoulé. Ce sera pratiquement le dernier acte de sa carrière éphémère d’homme d’État, qui se concrétisera par un échec cuisant.

A) L’isolement de Lumumba : la Conférence panafricaine de Léopoldville

            L’Organisation des Nations Unies avait refusé, contre l’espérance de Lumumba, de mettre la Force militaire internationale à la disposition du gouvernement central pour réduire la sécession katangaise et refaire l’unité du Congo, Patrice Lumumba, confiant dans le prestige qu’il pouvait avoir aux yeux du tiers monde, fort du soutien qu’il avait reçu du Gouvernement soviétique, avait essuyé un échec retentissant. Sa position, au sein même du Congo, n’était plus celle de juillet : le 08 août, il avait perdu la majorité au Parlement, ne comptant plus à la Chambre que 53 voix contre 71 recueillis le jour de son élection, et au Sénat plus que 35 voix sur 96. Quelques jours auparavant, le 2 août ; M. Bourguiba, qui s’était montré jusque-là un de ses supporters les plus convaincus déclarait sans ambages : « Le différend Lumumba-Hammarskjöld est contraire à l’intérêt de l’Afrique, du Congo et des peuples africains non encore libérés, dont il ne hâte pas l’indépendance… ». Par la résolution du 9 août, dernière en date, le Conseil de sécurité avait refusé de suivre les exigences soviétiques en intervenant par la force au Katanga. Les Afro-asiatiques au Conseil, sur lesquels pouvait espérer compter fermement Lumumba, loin de se rallier à l’opinion de l’URSS, avaient au contraire donné leur adhésion à la politique de non-intervention qu’avait défendue vigoureusement Dag Hammarskjöld et avaient à nouveau exprimé leur confiance au secrétaire général à la suite du différend qui venait de l’opposer au premier ministre du Congo, différend lui-même consécutif à la visite faite par M. Hammarskjöld à Moïse Tshombe.

            Lumumba accusait coup sur coup. Il est certain que l’affaiblissement de sa position aux yeux du monde, le succès de Tshombe à l’intérieur qui, au contraire, semblait consolider sa sécession et même avoir convaincu M. Hammarskjöld du bien-fondé de sa politique qui visait, disait-il, à un rapprochement avec les thèses occidentales contre celles des pays de l’Est, tout cet ensemble d’éléments conjugués ne pouvait qu’accélérer la perte de prestige que le leader du MNC devait accuser auprès du peuple congolais. Les luttes tribales qui se déchaînaient en liaison avec les profondes fissures du Congo accusées par les rébellions de Tshombe et de Kalondji, devaient encore absorber la popularité que le premier ministre avait obtenue jusque-là malgré elles : les luttes de tribus et d’ethnies devaient peu à peu faire perdre de vue la constitution de l’union des forces politiques autour d’un gouvernement central qui était de moins en moins respecté et soutenu, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Sous ce dernier rapport, le gouvernement de Lumumba accumulait maladresse sur maladresse, particulièrement dans le domaine économique et social : dès l’indépendance acquise, de graves conflits sociaux avaient éclaté, spécialement à Léopoldville : or, de façon maladroite, le gouvernement central réprima ceux-ci par la force des armes prétextant qu’ils étaient l’œuvre d’ « intrigues impérialistes ». Ces mesures de répression n’eurent pas la conséquence qu’en attendait Lumumba : au contraire, les ouvriers se firent plus exigeants dans leurs revendications, tout en continuant à réclamer du pain et du travail. Le départ des belges accentuait en même temps la fermeture des entreprises, donc le chômage. Privé des ressources des provinces « riches » (Katanga et Kasaï) le gouvernement central affrontait des difficultés économiques grandissantes. L’Abako, parti de M. Kasa-Vubu, s’empressa de mobiliser tous les mécontentements à son profit contre le parti de M. Lumumba. Le 20 août, une délégation de l’opposition, dirigée par Moanda, vice-président de l’Abako, rencontre Tshombe à Elisabethville. Moanda n’hésite pas à déclarer qu’il faut se débarrasser du Premier Ministre « par tous les moyens ». Le 25 août, à la suite de la grève de 1500 ouvriers d’une importante entreprise de Léopoldville, la police tire sur la foule avant que les forces de l’ONU n’aient le temps d’intervenir pour désarmer celle-là.

            Dans ces conditions, Lumumba, pour reconquérir sa popularité et pour se manifester comme leader incontesté aux yeux de l’Afrique, décide de convoquer pour le 25 août une Conférence des Etats africains à Léopoldville, en même temps qu’il envoyait des renforts de troupes dans le Kasaï à Luluabourg, où les tribus Luluas, acquises à sa personne, venaient de s’opposer violement aux tribus Balubas favorables à Albert Kalonji, lequel au surplus concluait le 25 août un accord de « confédération primaire » avec le Katanga. La sympathie soviétique, naturellement acquise à la Conférence Panafricaine, s’exprima dès l’ouverture de celle-ci : « Qu’il nous soit permis de souhaiter un plein et entier succès aux travaux de la Conférence des Etats indépendants d’Afrique à Léopoldville et d’exprimer la certitude que cette Conférence prendra des résolutions efficaces pour contrecarrer les plans criminels de la conspiration impérialiste contre la République indépendante du Congo.»

            Pourtant, officiellement du moins, la situation au Congo n’était pas au programme de la Conférence : l’ordre du jour suggéré par le gouvernement de Léopoldville visait, selon les propres termes de Lumumba, à « consolider une unité africaine… qui n’a été jusqu’ici qu’un idéal ». Le programme proposé visait la recherche d’une définition commune du « neutralisme politique », la suppression des barrières linguistiques, la signature d’accords commerciaux et culturels, l’attitude de l’Afrique face au Marché Commun. Personne cependant ne s’y trompait : les participants à la Conférence n’ignoraient pas, qu’outre le lustre que Lumumba aurait voulu voir redonner au gouvernement central, celui-là avait tenu à les réunir à Léopoldville pour essayer de les convaincre de prendre fait et cause en faveur de sa position. Les représentants des Etats au contraire, sauf la Guinée, conscients que la position de Lumumba n’était plus aussi forte à l’intérieur qu’il n’avait paru, sachant que prendre parti pour Lumumba c’était prendre parti pour l’URSS contre l’Organisation des Nations Unies, manifestèrent un enthousiasme très modéré à l’annonce de la Conférence. Tous les Etats indépendants d’Afrique y avaient été invités, sauf l’Union Sud-Africaine. En fait, une large désaffection, spécialement des Etats membres de la communauté française, se fit jour. Participèrent seulement à la Conférence : Cameroun, Ethiopie, Ghana, Guinée, Libéria, Maroc, Rau, Soudan, Tunisie, Togo, Somalie ; il y avait de plus une délégation du GPRA et des observateurs de Rhodésie du Nord, Lybie et Angola. Lumumba avait compté sur la présence des chefs d’Etat, spécialement sur celle d MM. Sekou Touré et N’Krumah ; ceux-ci se récusèrent au dernier moment. Les Etats, sauf la Tunisie et le Soudan, n’envoyèrent même pas leurs ministres des affaires étrangères, mais des représentants de moindre importance.

            La Conférence s’ouvrit dans une atmosphère extrêmement trouble : le matin même du jour de la première séance, le 25 août, les groupements de l’opposition à Lumumba manifestaient aux abords du lieu de réunion : la police tira sur la foule, pendant que Lumumba prononçait son discours d’ouverture, devant des travées aux trois quarts vides, à un auditoire clairsemé de délégués et de partisans. La Conférence se termina le 31 août sans qu’aucune décision concrète eût été prise, ni pour l’édification de l’Afrique, ni en faveur de l’unité du Congo, comme l’aurait pourtant souhaité Patrice Lumumba ; Seule la Guinée soutint les projets d’intervention militaire de Lumumba au Katanga, les autres Etats observèrent une réserve prudente qui exaspéra Lumumba à un point tel que dès le 27 août, il ne participait plus en personne aux travaux de la Conférence. Celle-ci se sépara donc, après avoir voté une seule et unique résolution appelant les Nations Unies et le Congo à une franche et loyale coopération.

            Malgré son isolement, manifesté lors de la Conférence de Léopoldville, Lumumba remportait un certain succès, mais éphémère, qui devait d’ailleurs précipiter sa chute : grâce à des armes et à des moyens de transport émanant de l’URSS, les troupes envoyées par Lumumba prennent le contrôle, le 29 août, de Bakwanga, la « Capitale » de l’Etat minier du Kasaï ; Albert Kalondji s’était réfugié in extremis à Elisabethville, où Tshombe d’ailleurs lui reprocha d’avoir abandonné son poste, mettant ainsi en péril par sa défection l’indépendance même du Katanga aux frontières duquel les troupes du Gouvernement central affluaient. Les troupes belges, malgré les promesses qu’avait faites le Gouvernement belge à M. Hammarskjöld, n’avaient pas quitté le pays et se préparaient, en accord avec l’armée katangaise, à défendre le territoire contre les troupes du Gouvernement central. Cette défense pouvait d’autant mieux être organisée que, malgré les promesses faites à M. Hammarskjöld de retirer toutes ses troupes du Katanga pour le 31 août, la Belgique, non seulement adoptait en cette matière une attitude de passivité, mais expédiait des tonnes de matériel de guerre au Katanga. Dans un rapport spécial adressé au Conseil de sécurité le 31 août, dans lequel était traitée la situation relative au retrait des troupes belges au Congo, le secrétaire général exprimait « sa surprise de voir ainsi une différence marquée entre les renseignements reçus de Bruxelles et les faits constatés sur place ». Cette « différence » venait de s’affirmer à propos d’une visite inopinée du représentant de l’ONU à la base de Kitona où ils avaient constaté le maintien de 650 Belges, malgré les promesses formelles de dégagement. Le 8 septembre, Dag Hammarskjöld, dans une note adressée au représentant permanant de la Belgique, signale que « des rapports confirmés ont été reçus selon lesquels on a déchargé hier d’un avion civil DC.7 de la Compagnie Sabena, à l’aéroport d’Elisabethville, une cargaison d’armes marquées « armes belges », ou quelque chose de semblable, dont le poids est évalué à neuf tonnes ». Les Belges répondirent que la commande avait été passée avant l’indépendance et que son exécution « était imputable à un fonctionnaire mal informé ». Ayant demandé le 4 septembre des précisions sur le statut des officiers belges servant dans les troupes katangaises, Dag Hammarskjöld se vit répondre par le gouvernement belge que ces personnels servaient à titre « d’assistance technique » et que « le retrait de cette assistance affaiblirait sensiblement les forces de l’ordre du Katanga.

B) L’échec de Lumumba: sa destitution

            Pendant que le Katanga organisait.sa résistance et son armée grâce au personnel et au matériel belges, Lumumba, profondément affecté par ses déboires récents à l’ONU, à la Conférence panafricaine, lesquels avaient entraîné par contrecoup pour lui une baisse manifeste de popularité chez les Congolais, entreprit de jouer sa dernière carte en faisant résolument appel à l’aide soviétique. Malgré les apparences, il ne semble pas que Lumumba ait été résolument communiste ; on a parfois voulu présenter le Premier ministre comme un maillon de la chaîne du « communisme international », qui aurait agi, de longue date, dès avant l’indépendance, selon les impératifs et le « plan mondial marxiste » imposé par Moscou. Il semble plutôt que la politique menée par Lumumba, depuis l’indépendance, consistait à prendre ses appuis où il les trouvait, sans être inféodé à personne. Personnage tumultueux et complexe, d’une ambition dévorante, Lumumba était prêt à se tourner aussi bien vers l’assistance et la politique onusienne que vers le soutien matériel des soviétiques, sinon il n’aurait pas fait appel en juillet à l’assistance militaire et civile de l’Organisation, après s’être d’abord adressé à l’ambassade américaine. On s’explique que, déçu par la politique de l’ONU, qui visait essentiellement à ne pas réduire par la force des armes Tshombe, son ennemi farouche, et ce, au nom de la non intervention, afin de ne pas favoriser plus l’ouest que l’Est, en désespoir de cause Lumumba fit un appel pressant dès la fin du mois d’août à l’aide soviétique. Déjà le 15 juillet, en réponse à un message de Kasavubu et de Lumumba le priant de « suivre heure par heure » le développement de la situation, M. Khrouchtchev avait proposé son aide à Léopoldville. Fin août, dans les circonstances que l’on vient d’évoquer, le gouvernement soviétique ne se fit pas prier : il adressa au Congo, à titre d’ « assistance technique », une vingtaine de turboréacteur Iliouchine de transport avec leur personnel au complet, cent camions et plusieurs centaines de techniciens. Le secrétaire général, informé de cette arrivée massive, demanda par une note verbale du 5 septembre à la délégation soviétique des explications sur cet apport de personnel et de matériel en rappelant que « conformément aux principes approuvés par le Conseil de sécurité et observés par le secrétaire général, aucun transport de troupes ou de matériel d’un point à un autre du territoire du Congo n’est effectué par des unités provenant des membres permanent du Conseil de sécurité, que ce soit directement pour la Force des Nations Unies ou indirectement pour la Force du service d’un gouvernement qui participe à la Force au moyen d’un contingent qui lui est propre.  La délégation de l’Union soviétique répondit le 10 septembre qu’aucune aide militaire n’avait été fournie : il s’agissait seulement de moyens de transport et de personnel civil, et que « le Conseil de sécurité n’a jamais pris de décision interdisant aux membres permanents du Conseil de sécurité de fournir une aide au Gouvernement de la République du Congo en mettant à sa disposition des moyen de transports », aide au surplus expressément demandée par le gouvernement du Congo. A ce titre, selon la thèse soviétique, il n’était pas nécessaire que toute assistance civile fût canalisée obligatoirement à travers l’ONU. Devant cette attitude, Dag Hammarskjöld demandera au Conseil de sécurité que toute aide, soit technique soit financière, soit fournie exclusivement par l’intermédiaire des Nations Unies. En tout cas c’est avec l’aide des avions soviétiques que les troupes du gouvernement central réduiront le 5 septembre les partisans de Kalondji au Sud-Kasaï. Cependant les luttes tribales entre Luluas et Balubas se perpétueront encore un certain nombre de mois, dans ce territoire, avec une sauvage indicible.

            Or, pendant qu’on se battait autour de Bakwanga, siège de la Forminière et capitale du fief de Kalondji, des événements dramatiques se produisaient à Léopoldville : la rivalité et la haine qui n’avaient jamais cessé d’exister entre Kasavubu et Lumumba s’exaspérèrent brutalement : le conflit constitutionnel. Le gouvernement central qui jusque-là avait présenté un front apparemment uni, du moins aux yeux de l’opinion internationale, spécialement quant à l’attitude adoptée par rapport au Katanga et au Kasaï qui visait à s’identifier avec celle de la seule autorité et cette dislocation n’était pas sans rapport avec l’assistance matérielle prodiguée directement par le gouvernement soviétique à ce même gouvernement central, en réalité à Patrice Lumumba.

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