Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent : massacres du pont Kasa-Vubu

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2079173019_small_1Le peuple congolais a le droit de connaître, dans le moindre détail, sans ajout ni retrait, tous les faits liés à son «Histoire» passée, présente et à venir. S’agissant singulièrement de son passé, il se trouve des individus visiblement décidés à falsifier des pages pourtant infalsifiables de l’histoire nationale.

C’est dans le souci de replacer les faits dans leur vrai contexte que «Le Phare» s’est résolu à mettre le holà à l’entreprise de tripatouillage des «vérités» historiques. Compte tenu des circonstances et des attentes actuelles des millions de compatriotes, les pages d’histoire ainsi rouvertes ont eu pour point de départ l’assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito. Et la restitution de la longue série des crimes politiques qu’a connus le pays depuis les années’60 va se poursuivre jusqu’à l’épuisement total des archives à la portée du quotidien de l’avenue Lukusa. Sa démarche ne vise qu’un objectif : amener les générations présentes et futures à connaître leur «Histoire», la vraie.

I. Victimes

a) Les morts

01. Monsieur Ntumba Tshinyama, avenue Lundula n°7, zone de Kimbanseke/Kinshasa

02. Monsieur Tshimanga Kazadi, rue Makongo n° 2627, zone de Lemba/Kinshasa

03. Monsieur Kapena Nyembo, rue Fidami, zone de Ngaba/Kinshasa

04. Monsieur Ngandu Tshilunda Mutombo Honoré, avenue Lulonga n°5, zone de Lemba/Foire/Kinshasa

05. Monsieur Tshimuanga Mwepu Pierre, avenue Bembezi n° 1 bis/6541, zone de Lemba/Foire/Kinshasa

06. Monsieur Ilunga Lubilandji, C/° Monsieur Mutombo Lubilandji Stanis, avenue Nkongolo n°6, quartier Gombele, zone de Lemba Kinshasa

b. Les blessés graves

01. Monsieur Etienne Tshisekedi, blessé à la tête

02. Monsieur Mulolo wa Mulolo, opéré d’un hématome sous-dural, suite aux coups reçus, souffre de traumatisme crânien.

03. Nkamba Omer, deux côtes cassées, quatre opérations chirurgicales et ablation du poumon gauche.

II. Plaignants

01. UDPS/DPR, Parti Politique agrée par l’arrêté n°91-149 ;

02. Monsieur Mulolo wa Mulolo Ngoimbo ;

03. Monsieur Mutombo Ngandu ;

04. Veuve Tshidibi Tshimanga ;

05. Monsieur Katende Kalongo ;

06. Monsieur Nkongolo Kateta ;

07. Monsieur Ilunga Mulamba Jean ;

08. Monsieur Tshibengabo Mukuta ;

09. Mademoiselle Mbombo Kapena ;

10. Pasteur Ntumba Boniface ;

11. Monsieur Nkamba Kabwe Kantanda Omer.

III. Faits Incriminés

Le 17 janvier 1988, une manifestation organisée par l’UDPS est réprimée avec brutalité et sauvagerie par des éléments de toutes les forces de l’ordre confondues : les militaires en tenue ou en civils, des agents du SARM, de l’AND, de la Garde Civile et des CADER.

L’usage  d’armes à feu et de passage à tabac entraîne des morts et plusieurs blessés graves dont certains mourront plus tard des suites de leurs blessures.

Plusieurs arrestations furent opérées. Plus ou moins 1500 manifestants furent incarcérés et puis libérés sans jugements. Ils subirent des sévices corporels et leurs biens furent saisis.

IV. Analyse des faits

1. Les témoins

Votre Commission a eu à entendre les personnes suivantes :

1. Monsieur Mpingu Lufuluabo Laurent

2. Monsieur Ngoyi Bomengo

3. Monsieur Etienne Tshisekedi

4. Monsieur Mulolo wa Mulolo

5. Monsieur Katende Kalongo

6. Général Bolozi

7. Général Mahele Lioko

8. Docteur Mampunza

9. Docteur Loseke

10. Docteur Kinsala

11. Monsieur Nsinga Udjuu Joseph

12. Monsieur Kibabu Madiata Nzau

13. Madame Nkoy Mafuta

14. Monsieur Bungana Mbowa, commissaire de zone de Kasa-Vubu

15. Monsieur Kabeya Bundimukana

16. Mademoiselle Campiche Marie-Pierre, du CICP

17. Docteur Mushegera

18. Monsieur Bingoto, alors recteur de l’UNIKIN

19. Veuve Tshidibi

20. Lieutenant Mobao Pona

21. Monsieur Nkongolo Kateta

22. Monsieur Kwadio Nzazi, 1er Vice-Président de la CR du Zaïre

23. Monsieur Tshibengabo Mukuta

24. Monsieur Ilunga Mulamba Jean

25. Monsieur Nkamba Kabwe Kantanda Omer

Personnes invitées ayant refusés de répondre à notre appel :

1. Monsieur Konde Vila Kikanda, ancien Gouverneur de la ville de Kinshasa ;

2. Le Secrétaire Général à la Commission de Gestion des Biens saisis et confisqués ;

3. Monsieur Mobutu Sese Seko, président de la République

2. De la manifestation

a. Les accords de Gbadolite

Selon Monsieur Tshisekedi, leader de l’UDPS, c’est fort des accords de Gbadolite entre le président-fondateur du MPR et l’UDPS qu’il a projeté le meeting du Pont-Kasa-Vubu, afin de tester la sincérité de monsieur Mobutu.

            En effet, le 27 juin 1987, un accord était intervenu entre les deux parties. Le MPR étant considéré comme la Nation Zaïroise politiquement organisée, l’UDPS, enfin reconnue, devenait son aile opposante à l’intérieur. A ce titre, cette dernière devait jouir de toutes les libertés d’expression et de réunion. Certains de ces membres intégrèrent les organes du Parti Etat : notamment le Comité Central, le Conseil Exécutif et les Entreprises étatiques ou paraétatiques.

            Lui-même eut la liberté de mouvement et fit une tournée euro-américaine. Profitant de l’anniversaire de la mort du héros national, Patrice Lumumba, il annonça la tenue d’un rassemblement en vue d’expliquer à ses militants les contenus des accords de Gbadolite et les résultats de son périple.

            Pour rester conforme à la loi, il adresse une demande d’autorisation et une invitation à l’hôtel de ville.

            Monsieur Nsinga Joseph, alors président du Conseil judiciaire et les deux Vice-gouverneur monsieur Kibabu et madame Nkoy Mafuta, déclarent ne pas connaitre les fameux accords qui n’engageaient que le président-fondateur, lequel n’aurait pas jugé bon de leur en parler.

            Au sujet de la demande d’autorisation, les deux Vice-gouverneurs ont renvoyé votre Commission à monsieur Konde Vila Kikanda, ancien Gouverneur.

            Ce dernier a ostensiblement ignoré tous les appels de la Conférence Nationale Souveraine l’invitant à venir donner son témoignage.

            Seul le président fondateur du MPR peut, du côté du pouvoir pouvait nous éclairer sur le contenu des accords. Toutefois, bien que n’ayant pas répondu à la demande d’autorisation de manifester, les autorités urbaines ont tout mis en branle pour dissuader les organisateurs et disperser les manifestants par la désinformation, par l’organisation, aux endroits proches du Pont Kasa-vubu, des festivités de nature à détourner les invités et par la mise sur place d’un dispositif de sécurité impressionnant.

b. De la répression

En dépit des mesures d’intimidation et de dissuasion , 5.000 personnes s’étaient retrouvées, ce dimanche 17 février 1988, à la place du pont Kasa-Vubu.

            Arrivé sur les lieux vers 10 heures, monsieur Etienne Tshisekedi fut empêché de parler à la foule par un militaire. Une bousculade s’en suivit et donna l’occasion aux hommes de troupe et de sécurité de tirer sur la foule et de procéder aux arrestations.

            Plusieurs témoins ont déclaré avoir vu tomber des hommes et des femmes tués ou gravement blessés. Monsieur Etienne Tshisekedi lui-même reçut plusieurs coups et une blessure profonde à la tête.

            Les forces de l’ordre procéderont aux arrestations, y compris celle du leader de l’UDPS et de Monsieur Omer Nkamba, coorganisateur du meeting. La plupart des appréhendés furent conduits au cachot de la circonscription Militaire où les manifestants non Kasaïens furent relâchés. Tandis que les Kasaiens y séjournèrent pendant plusieurs jours, voire des semaines.

            C’est dans le cachot de la Circo que mourut de tortures Ntumba Tshimanga, un vieillard de plus de 74 ans. Son corps fut jeté, anonyme, à la morgue de Mama Yemo où sa famille alla le ramasser le 20 janvier. Interrogé sur ce fait, le Général Bolozi dit ignorer le décès de cette personne dans ses services.

1. Des arrestations

Comme relevé, plus haut, plus de 1500 personnes furent interpellées ; les unes sur le lieu de la manifestation, les eautres dans le quartier ou tout simplement à des endroits aussi éloignés que la 12è Rue à Limete.

a. L’arrestation de Monsieur Tshisekedi

Saisi par les services de sécurité, il fut conduit à la Cour de Sûreté de l’Etat pour un interrogatoire. Ayant refusé de répondre aux questions, il fut enlevé par le général Mahele, Chef d’Etat-Major du SARM, qui après un passage au cachot de ses services, le déposa à la prison de Makala.

            Gardé au Quartier de Haute Sécurité, généralement réservé aux grands bandits et aux condamnés à mort, monsieur Tshisekedi fut incarcéré jusqu’au mois de mars, sans procès. Il sera ensuite relégué au Haut-Zaïre.

            Pendant son incarcération, il fut soumis aux examens neuropsychiatriques et fut déclaré par le Pouvoir malade mental.

            Sur ce point précis, votre Commission a interrogé Monsieur Nsinga Udjuu, les médecins Loseke et Mampunza.

            Le premier cité a affirmé que c’est le Président de la République qui avait demandé qu’on mette Tshisekedi en détention, même s’il n’y avait aucun dossier à sa charge. C’est toujours, selon Monsieur Nsinga, le Président Mobutu qui voulait qu’on se serve d’un rapport médical pour déclarer monsieur Tshisekedi fou.

            Le docteur Loseke et Mampunza ont déclaré avoir examiné Monsieur Tshisekedi avec leur collègue le docteur Mpania. Mais, alors qu’ils avaient déposé leurs conclusions, ils se verront proposer un rapport tout différent pour signature. Le docteur Mpania dû accompagner le Président du Conseil Judiciaire a Gbadolite, avec le rapport signé seulement de lui et du médecin Psychiatre Mampunza.

            De son retour du village du Président de la République, Monsieur Nsinga ordonne l’arrestation du docteur Loseke. Celui-ci sera libéré cinq jours après, sur l’intervention d’Amnesty International.

 

b. L’arrestation de monsieur Omer Nkamba

            Co-organisateur de la manifestation du 17 janvier, monsieur Omer Nkamba fut brutalisé et acheminé avec monsieur Tshisekedi au SARM par le général Mahele lui-même et subit à nouveau des sevices jusqu’à perdre connaissance. De là, et dans les conditions identiques, il fut incarcéré à Makala.

            Libéré, sans procès, il fut admis aux cliniques universitaires où il subit deux opérations chirurgicales. Pendant son hospitalisation, monsieur Nkamba déclare avoir été l’objet d’une tentative d’assassinat de la part des services de Sécurité. Il allègue également que le recteur de l’université, monsieur Bingoto aurait fait pression sur les médecins pour obtenir son expulsion des cliniques ; allégations niées par ce dernier.

            Monsieur Nkamba doit sa vie aux efforts d’Amnesty international qui a réussi à le faire soigner en Belgique où une ablation du poumon gauche lui fut appliquée.

V. Avis et considérations

1. Nous sommes encore ici, en présence d’un cas de non-respect de la parole donnée. Les accords de Gbadolite, écrit ou verbaux, n’ont pas été respectés, même s’ils ont connu un début d’exécution dans les nominations au sein de l’appareil du Parti-Etat.

2. Si l’autorité politico-administrative avait pris ses responsabilités pour avertir l’organisateur que le meeting n’était pas autorisé et si un communiqué d’interdiction du meeting était lancé à la radio et à la télévision, plusieurs personnes se seraient désintéressées de se rendre ou de se diriger vers le lieu.

            Mais ne l’ayant pas fait, la population se basant sur le dicton « qui ne dit mot consent », s’est dirigée nombreuse vers le lieu.

3. La répression du meeting constituait un acte inconstitutionnel, violant l’article 18 de la Constitution comme signalé ci-haut.

4. Mettre des personnes en état d’arrestation, les soumettre à la torture, aux traitements inhumains et dégradants violaient également l’article 15 de la Constitution qui stipule : « toute personne accusée d’une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été établie par un jugement définitif ».

5. En outre, même si ces personnes étaient jugées pour avoir tenu ou assisté à un meeting non autorisé, la loi prévoyait un emprisonnement de 2 mois au maximum et non la peine de mort (ordonnance n° 25/505 du 5 octobre 1959 sur les manifestations et réunions politiques qui, par ailleurs est inconstitutionnelle, car contraire à l’article 18 de la Constitution).

6. La préméditation visant à nuire à la réputation de monsieur Tshisekedi est indéniable : il fallait le déclarer fou pour diminuer son crédit à l’extérieur. D’où les coups reçus à la tête et les coercitions exercées sur les médecins pour établir un faux rapport médical et les communiqués à la radio et à la télévision, faisant état de ce rapport.

7. Même si les différents échelons du MPR Parti-Etat avaient reçu un ordre de monsieur Mobutu, cet ordre était manifestement illégal. Ce qui engage la responsabilité de chacun.

VII. Responsabilités individuelles

1. Monsieur Mobutu, président de la République :

– pour avoir ordonné l’arrestation de monsieur Tshisekedi, même en dehors de tout dossier à sa charge;

– pour avoir initié des examens médicaux en vue de déclarer monsieur Tshisekedi malade mental, ce qui constitue une imputation dommageable.

2.  Monsieur Nsinga Udjuu :

– pour avoir arrêté et détenu arbitrairement messieurs Tshisekedi, Nkamba et le docteur Loseke ;

– pour avoir fait établir un faux rapport médical.

3. Monsieur Konde Vila Kikanda, ancien gouverneur :

– pour avoir refusé de répondre  soit positivement, soit négativement à la demande d’autorisation de tenir un meeting ;

– pour avoir réquisitionné les Forces armées contre une manifestation pacifique.

4. Les généraux Bolozi, Mahele et Baramoto :

– pour avoir donné l’ordre à leurs troupes d’utiliser des munitions de guerre contre des personnes non armées.

5. Le général Bolozi :

– pour le meurtre de Ntumba Tshinyma, décédé des suites des tortures au cachot de la Circo.

VIII. Recommandations

– Votre Commission demande à la Conférence nationale souveraine d’exiger que la classe politique soit respectueuse des engagements pris. Car, la plupart des crimes commis dans ce pays peuvent être attribués au mépris que les hommes politiques ont de la parole donnée.

– Que soient indemnisées les victimes et leurs familles pour tous les préjudices physiques et matériels subis.

– Que la Conférence nationale souveraine exige du général Mahele la remise du film pris par lui sur les lieux des incidents tel qu’il l’a reconnu devant votre Commission afin que l’opinion soit fixée.

– Que soit restituée la voiture Mercédès 280 de monsieur Jean Ilunga Mulamba, confisquée au pont Kasa-Vubu et utilisée par le SARM.

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