Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent, massacres dits de l’Île d’Idjwi et de Kabare

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2079173019_small_1Le peuple congolais a le droit de connaître, dans le moindre détail, sans ajout ni retrait, tous les faits liés à son «Histoire» passée, présente et à venir. S’agissant singulièrement de son passé, il se trouve des individus visiblement décidés à falsifier des pages pourtant infalsifiables de l’histoire nationale.

C’est dans le souci de replacer les faits dans leur vrai contexte que «Le Phare» s’est résolu à mettre le holà à l’entreprise de tripatouillage des «vérités» historiques. Compte tenu des circonstances et des attentes actuelles des millions de compatriotes, les pages d’histoire ainsi rouvertes ont eu pour point de départ l’assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito. Et la restitution de la longue série des crimes politiques qu’a connus le pays depuis les années’60 va se poursuivre jusqu’à l’épuisement total des archives à la portée du quotidien de l’avenue Lukusa. Sa démarche ne vise qu’un objectif : amener les générations présentes et futures à connaître leur «Histoire», la vraie.

1. Exposé des faits

Les massacres dits de l’Île d’Idjwi ont été perpétrés au cours de l’année 1985 sous l’administration de feu Yogo Pa-Lasso, commissaire de zone de cette entité administrative.

Ces faits ont été dénoncés par monsieur Kalegamire Nyirimingo, conférencier, suivant ses lettres n° K.NY.R/625/92 respectivement des 27 avril et 6 juillet 1992. Le plaignant stigmatise l’indifférence, le mutisme, l’attentisme des autorités hiérarchiques qui n’ont pas sanctionné ce fonctionnaire. Elles l’ont, par contre, gratifié par une mutation à Kabare.

Les personnes ci-après ont répondu à notre invitation :

– Messieurs Mwando Nsimba, ancien gouverneur de la région du Sud-Kivu, Ntambuka Zagabe, commissaire du peuple représentant l’Île d’Idjwi.

A l’époque des faits, il y a eu dans l’Île un déferlement du banditisme dont le cerveau était un certain Kisala. Celui-ci, condamné à mort, fut libéré par feu Inonga Lokonga Lome, alors commissaire d’Etat à la Justice, à l’occasion de sa visite à la prison centrale de Bukavu.

Au moment où l’autorité régionale s’attèle à combattre énergiquement le banditisme dans la région Kisala, libéré, élit domicile dans l’Île d’Idjwi où, à la tête d’une bande, terrorise la paisible population.

Arrivé dans l’Île au mois de novembre 1984 en remplacement de son prédécesseur Mbaya a Kaboza, Yogo se comporte en véritable potentat et se livre à des arrestations arbitraires avec tortures, aux extorsions de vaches, chèvres et autres biens ainsi qu’à des violations des droits de l’homme notamment la destitution illégale du chef de collectivité Rubenga et ses collaborateurs.

A la mi-février 1985, Yogo informe les membres du Conseil populaire de zone avoir reçu de l’autorité régionale l’ordre d’éradiquer le banditisme dans l’Île. Ainsi, une dizaine de jours plus tard, soit le 24 février 1985, Kisala et ses deux compagnons Kigumbu et Ilunga sont arrêtés et sommairement exécutés.

Si la mort de ces trois bandits a provoqué au sein de la population une pleine satisfaction, celle-ci s’est vite transformée en deuil. En effet, suite à son excès de zèle, Yogo envoyait à la mort plusieurs victimes innocentes, sur simples présomptions n’excluant pas des règlements de comptes. Il en est ainsi du cas du défunt Kampeti, chargé de garder les chèvres de Yogo qui eut la tête décapitée et le corps jeté dans le lac uniquement pour avoir égaré une chèvre, laquelle chèvre, ironie du sort, fut retrouvée après l’exécution sommaire.

            A la suite de cas de ces tueries sauvages, plusieurs missions d’enquête s’étaient rendues dans l’Île d’Idjwi : une commission de la 7ème Circonscription militaire de Bukavu au mois de mars 1985, une visite du commissaire sous-régional du 11 au 20 avril 1985, l’OPJ Batupa Museseka Kamulete en date du 5 mai 1985, une commission mixte composée du commissaire sous-régional, un représentant de la JMPR, un magistrat du Parquet général de Bukavu, un responsable de l’AND.

2. Preuve des faits

            Nonobstant l’absence des rapports d’enquête au dossier, la réalité des faits est prouvée par monsieur Mwando Nsimba précité qui, devant votre Commission, a noté que cette affaire a été amplifiée outre mesure par le plaignant Kalegamire pour des visées politiques.

3. Difficultés rencontrées

            Hormis l’exécution des quatre personnes ci-haut citées et la destitution illégale du chef de collectivité Rubenga et ses collaborateurs, le plaignant et les personnes entendues à titre de témoins, n’ont pas fourni à votre commission les renseignements sur le nombre exact et l’identité des personnes victimes d’assassinats, d’extorsion et violation des droits de l’homme dans l’Île d’Idjwi.

            De plus, votre Commission n’a pas pu entendre les chefs des missions d’enquête envoyées sur l’Île ni avoir accès à leurs différents rapports.

Massacre dits de Kabare

            Les massacres dits de Kabare ont eu lieu à la suite de l’exclusion du trône de l’héritier coutumier, le véritable et accepté par la population, ce qui a provoqué la colère de celle-ci et l’intervention des Forces armées zaïroises, causant la mort de plusieurs personnes.

            Dans cette affaire, votre Commission a eu à entendre messieurs Weregemere Bingwa, Kengo wa Dondo et Safiri Mugaruka.

            A la suite de la mort, le 13 septembre 1980, du Mwami Kabare Rugemanizi Alexandre de la collectivité de Kabare dans la région du Sud-Kivu, deux personnes, toutes fils du défunt Mwami, ont des prétentions à la succession du trône : le docteur Kabare Ntaitunda Albert, fils aîné, et son cadet du nom de Mami Mami. Le premier jouit de l’estime de la grande majorité de la population et des faveurs de la coutume, le second n’est considéré que comme enfant de la cour.

            Lorsque le Mwami Kabare Rugemanizi Alexandre était dans le coma, des rumeurs circulaient déjà dans la ville de Bukavu selon lesquelles ce dernier aurait laissé un testament en faveur du jeune Mami Mami dont l’exécuteur serait le président Mobutu, parrain de baptême de ce dernier.

            En vue de régulariser la situation maritale, monseigneur Mulindwa, archevêque de Bukavu, aurait marié religieusement, dans la chambre d’hôpital, le mwami agonisant à la nommée Nabintu M’Makalekera, mère de Mami Mami.

            C’est ainsi que, lorsqu’intervint sa mort, le mwami sera précipitamment enterré et dans les conditions contraires à la coutume, en l’absence de l’héritier coutumier, le docteur Kabare, qui se trouvait en session parlementaire à Kinshasa, malgré que ce dernier ait demandé que soient retardées les obsèques. Le testament désignant le jeune Mani Mami en qualité de successeur du défunt fut ensuite tendu public.

            A son arrivée à Bukavu, venant de Kinshasa, l’autorité régionale empêchera le docteur Kabare de rejoindre la collectivité de Kabare et ce, sur instruction de la hiérarchie. Elle le renverra plutôt auprès du commissaire d’Etat à l’Administration du territoire aux fins de revendiquer son droit à la succession. Il fera ensuite l’objet d’une mesure d’éloignement.

            Le 5 juin 1985, monsieur Mozagba, chef de ce Département, signera un arrêté portant désignation du jeune Mami Mami comme successeur du défunt mwami. L’installation du nouveau mwami intervenue un mois plus tard provoquera la révolte de la population.

            Pour réprimer la révolte, le gouverneur de région, monsieur Mwando Nsimba, sur ordre de la hiérarchie, fit venir à Kabare le 6 juillet 1985, deux camions de para-commandos en provenance de Luberizi dans la plaine de Ruzizi. Ces derniers tuent des paisibles citoyens, pillent les biens, incendient les huttes, violent les filles et ravagent le bétail. C’est notamment le cas de la femme enceinte Nzinzi du groupement Luhishi dans la paroisse de Bivara qui fut pendue par les militaires, un sein et les parties génitales coupés et enfoncés dans la bouche. Une autre victime au nom de Mulanda fut tuée à coups de baïonnette dans sa hutte et devant sa famille.

            Le nouveau mwami organisa une véritable chasse à l’homme contre toute personne manifestant une hostilité à son endroit. C’est ainsi que plusieurs opposants à son intronisation seront inquiétés et arrêtés à Kabare.

            Selon le rapport de Amnesty International, Matabaro Bagula du village Kakongola et le policier retraité Nyongola avaient été brûlés vifs dans la cour de mwami à Cirungo, chef-lieu de la collectivité de Kabare.

            Le pouvoir au plus haut niveau ne demeureapas en reste. Monsieur Weregemere qui fut entendu à titre de témoin a déclaré qu’il a été exclu du Comité central du MPR pour avoir contesté la désignation du nouveau mwami et fait l’objet d’une relégation dans son village d’origine, outre que ses biens meubles et immeubles avaient été tous confisqués. Il a aussi révélé qu’il doit exister à la Fomulac Katana un rapport médical sur les évènements concernés.

            Il sied de signaler que selon la coutume SHI, avant sa mort, le mwami doit confier aux Banjinji le nom du successeur qu’il désigne à la succession du trône. Mais, contrairement à cette coutume, le testament laissé par le défunt mwami reposait uniquement sur la parole du chef de l’Etat Mobutu à qui, de son vivant, Kabare Alexandre se serait confié pour désigner à la succession le jeune Mami Mami. C’est ainsi que toutes les autorités tant régionales que centrales se sont comportées en fonction de la parole du chef de l’Etat.

            Pour votre Commission, les désordres qui ont apparu après la mort du mwami Kabare Alexandre sont dus essentiellement à la confusion entretenue par le pouvoir et à l’intervention délibérée parc celui-ci dans le mode de désignation de l’héritier du mwami défunt.

2. Difficultés rencontrées

            En dehors des victimes Nzinzi, Mulanga, Matabaro et Nyongola tuées dans les conditions décrites ci-haut, votre Commission, au niveau des investigations réduites aux témoignages recueillis, n’a pu dresser une liste exhaustive des personnes victimes d’assassinats et de violation des droits de l’homme.

            Faute de temps, votre Commission n’a pu entendre le mwami Kabare désiré, le docteur Mugaruka, Namegabe Mulanga Léonard, Birumana Mutagara, Mwando Nsimba, docteur Malengreau, Kasongo Mukundji, Kithima bin Ramazani, Mami Buhunda Birere, madame Nabintu M’Malekera.

            Enfin, les personnes ci-après n’ont pas daigné répondre à notre invitation : Mozagba Ngbuka, Mushobekwa Kalimba wa Katana, Nfudiko Lugamba, pasteur Rugamuka, Mandungu Bula Nyati.

            Votre Commission propose que l’enquête soit poursuivie.

3. Responsabilité

            La responsabilité des massacres dits de Kabare incombe à l’ancien commissaire d’Etat à l’administration du territoire, monsieur Mozagba Ngbuka qui a, d’une manière légère et complaisante, pris un arrêté de désignation de Mam imami pour succéder au défunt mwami, en violation délibérée de la coutume Shi.

            L’ancien gouverneur de région, monsieur Mwando Nsimba, doit également être rendu responsable desdits massacres pour avoir exécuté les ordres illégaux de la hiérarchie (obstruction faite au docteur Kabare de rejoindre la collectivité de Kabare).

4. Recommandations

            La Conférence nationale souveraine doit prendre une résolution interdisant les autorités politico-administratives d’intervenir dans la désignation d’un héritier coutumier.

5. Restitution

 

            L’Etat zaïrois doit restituer à monsieur Weregemere les biens meubles et immeubles confisqués sans jugement.

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