Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent : l’assassinat de Pierre Mulele

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President Mobuto Sese Seko of Zaire Speaks at Press ConferenceLe peuple congolais a le droit de connaître, dans le moindre détail, sans ajout ni retrait, tous les faits liés à son «Histoire» passée, présente et à venir. S’agissant singulièrement de son passé, il se trouve des individus visiblement décidés à falsifier des pages pourtant infalsifiables de l’histoire nationale.

C’est dans le souci de replacer les faits dans leur vrai contexte que «Le Phare» s’est résolu à mettre le holà à l’entreprise de tripatouillage des «vérités» historiques. Compte tenu des circonstances et des attentes actuelles des millions de compatriotes, les pages d’histoire ainsi rouvertes ont eu pour point de départ l’assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito. Et la restitution de la longue série des crimes politiques qu’a connus le pays depuis les années 1960 va se poursuivre jusqu’à à l’épuisement total des archives à la portée du quotidien de l’avenue Lukusa. Sa démarche ne vise qu’un objectif : amener les générations présentes et futures à connaître leur «Histoire», la vraie.

1. Victime

Pierre Mulele, ancien membre fondateur et Secrétaire Général du PSA (Parti Solidaire Africain), ancien Ministre de l’Education dans le Gouvernement Lumumba.

Ambassadeur du gouvernement de Stanleyville au Caire, il gagna Pékin après le Conclave de Lovanium en 1962. Il revint au Congo (Zaïre) pour y animer le mouvement insurrectionnel et demeura dans le maquis de 1963 à 1968. Date à la laquelle il se rendit au Congo-Brazzaville d’où il fut transféré pour trouver la mort par assassinat à Kinshasa, en octobre de la même année.

2. Les Plaignants

Votre Commission a été saisie de l’affaire Mulele par :

– Le rapport de la Commission de l’Ordre du jour dans ses annexes I, p.24 et II, p.8 ;

– La plainte de la famille Mulele au Bureau de la CNS en date du 6 juillet 1992. Celle-ci accuse le régime de la deuxième République et plus particulièrement son maître, le Président Mobutu, de l’avoir poursuivi d’une haine tenace, se traduisant par :

a. de multiples arrestations de madame Mulele, épouse et de son assassinat maquillé en accident de circulation en 1966, car le véhicule l’ayant tamponnée à mort ne portait pas de plaque d’immatriculation ;

b. de l’assassinat odieux de leur père en 1968

c.) de l’assassinat de leur grand-mère, lâchement tuée à Idiofa en 1978 et mutilée par des soldats de l’ANC ; 

d.) de multiples arrestations dont fut victime leur tante, sœur unique de Mulele et qui conduirent le mari de cette dernière à divorcer par crainte de subir le même sort.

Votre Commission, sans minimiser tous ces crimes à l’encontre de la famille Mulele, s’est appesantie sur l’assassinat de Pierre Mulele, autour de qui ont tourné tous ces faits de haine et de vengeance.

3. Les faits incriminés

3.1.  Le 2 septembre 1968, Pierre Mulele de son maquis de Kwilu apprend la concentration des lumumbiste au Congo-Brazzaville et décide de s’y rendre en vue de se concerter sur la lutte. Arrivé au Congo, le 13 septembre 1968, il est récupéré à partir de Ngabe par la gendarmerie qui le conduit à Brazzaville et le met en résidence surveillée. Il a un entretien le 14 septembre 1968 avec le président Marien Ngouabi, entretien durant lequel il met le président congolais au courant de son projet. Celui-ci par respect du principe de bon voisinage le dissuade et le convainc de la nécessité de négocier son retour au pays avec les autorités de Kinshasa, dans le cadre de l’amnistie générale qu’elles venaient d’accorder à tous les opposant politiques. En accord avec Mulele, le président Ngouabi en fait part à monsieur Akafomo, alors chargé d’Affaires du Congo-Kinshasa au Congo, à qui il demande de transmettre ce vœu au gouvernement congolais.

3.2. Sur rapport d’Akafomo, Kinshasa réagit favorablement et délègue son ministre des Affaires étrangères, monsieur Justin-Marie Bomboko pour négocier le retour de Pierre Mulele. Dans ce dernier pays, fort de l’amnistie proclamée par le président Mobutu et des engagements formels pris par notre pays auprès de l’OUA d’accueillir sans esprit de vengeance tous les opposants au régime militaire, monsieur Bomboko réussit à convaincre les autorités congolaises qui lui cèdent Pierre Mulele.

Le 29 septembre, Pierre Mulele est embarqué dans le bateau présidentiel et ramené à Kinshasa où il sera fêté par les autorités civiles qui voyaient en son retour l’amorce d’une réconciliation nationale et sera logé chez monsieur Bomboko.

3.3. Le Président Mobutu qui avait pourtant envoyé Bomboko à Brazzaville et permis le rapatriement de Mulele à bord de son bateau, rentre le 02 octobre 1968 d’un voyage à Rabat et comme il en avait l’habitude, tient un meeting populaire au Parc de la Révolution.

Au cours de ce meeting, il désavoue son ministre, car dit-il, c’est lui et non le ministre qui était le chef de la Diplomatie.  Il ajoute que Mulele, pour avoir été l’instigateur du soulèvement armé au Kwilu et à cause de nombreuses tueries conséquentes à ce soulèvement, devra être traduit devant des juridictions militaires. Il regrette que son bateau ait été souillé pour cette opération d’extradition.

3.4. Alors que le Président Mobutu parlait encore, le général Bobozo, fort de la position que venait d’exprimer monsieur Mobutu, ordonnera illico au général Singa de procéder à l’arrestation et au transfert de Mulele au camp Kokolo. Ce qui fut fait. Le matin 10 octobre 1968, l’opinion apprendra, par la voie de la radio que Mulele avait été jugé par un tribunal militaire et qu’il avait été passé par les armes.

4. De l’Analyse des faits

a. Les témoins

En vue d’éclairer la Nation en Conférence sur cet ignoble assassinat, votre Commission a entendu les personnes suivantes :

Mulele Jeannette, fille de Pierre Mulele, plaignante

Monsieur Bomboko Lokumba, à l’époque ministre des Affaires étrangères

– Le Général Singa Boyenge Mosambay, alors Administrateur général de la Sûreté nationale

– Monsieur Akafomo Antoine, à l’époque Chargé d’Affaires de la République Démocratique du Congo auprès de la République sœur du Congo-Brazzaville.

– Monsieur Mibamba Muanga Zénon, compagnon d’infortune de Mulele arrêté avec lui, mais relâché après l’odieux assassinat

– Monsieur Lumbuele Jacques, à l’époque exilé politique vivant au Congo-Brazzaville.

– Monsieur Mukulubundu Félix, à l’époque exilé politique et chef des lumumbiste au Congo, ancien compagnon de Mulele dans le maquis.

b. Du retour au pays de Mulele

1. D’après Akafomo, interrogé par la Commission, c’est Pierre Mulele lui-même qui, fatigué par cinq ans d’une vie de maquis, a pris l’initiative de contacter les autorités zaïroises en vue de son retour au pays.

L’amnistie accordée par Kinshasa à tous les opposants l’encourageait dans cette démarche. Cette assertion est confirmée par monsieur Bomboko et le général Singa, et surtout par monsieur Nicolas Mondjo, à l’époque ministre des Affaires étrangères du Congo-Brazzaville lorsque dans une interview publiée à l’Agence Congolaise de Presse (ACP) du 05 octobre 1968, il déclare : « nous sommes un gouvernement et nous avons accueilli monsieur Pierre Mulele conformément à la convention de Vienne sur les réfugiés politiques. Monsieur Pierre Mulele nous a exprimé son désir d’entrer en contact avec l’ambassadeur du Congo-Kinshasa à Brazzaville pour fixer les modalités de son retour, d’une façon légale au pays natal. ».

            L’examen des faits à la lumière de la déposition de monsieur Mukulubundu démontre le contraire. Mulele n’a jamais pris l’initiative, de lui-même, de son retour au Zaïre, car s’il en avait envie, il lui était loisible à partir de Kikwit de se rendre à l’autorité publique et dans le cadre de l’amnistie, revendiquer ses droits. D’ailleurs, lors de son séjour congolais, il n’a pas bénéficié du traitement réservé à tous les exilés politiques de surcroit anciens ministres de leurs pays. C’est plutôt en criminel de droit commun qu’il a été arrêté à Ngabe et transféré à Brazzaville où il fut détenu pendant plus de quinze jours au camp de la gendarmerie sans contact avec les lumumbistes qu’il voulait voir et dans les conditions indignes d’un homme de son rang.

            Pendant ce temps, le président Ngouabi qui avait besoin d’appui extérieur pour légitimer son coup d’Etat trouva là une occasion de normaliser les relations déjà mauvaise entre les deux pays de par l’appui apporté par le régime Massamba Débat aux insurgés zaïrois. C’est lui qui a persuadé Mulele de rentrer au pays prenant appui sur la loi d’amnistie proclamée par le Zaïre (Congo) à cette époque et en vertu du principe de bon voisinage.

            L’insistance des jeunes officiers congolais du CNR sera telle que le 27 août 1968, recevant une délégation des lumumbistes réfugiés au Congo, lesquels ne voulaient pas entendre parler d’un transfert de Mulele, le Premier Ministre de l’époque Alfred Raoul, déclare, selon monsieur Mukulundu :   « nous avons déjà décidé que Mulele devra partir. Demain Bomboko viendra pour conclure des accords concernant sa rentrée au pays. Mobutu nous a donné sa parole d’honneur. La lutte à l’extérieur ne présente pas grand-chose. Il vaut mieux de rentrer. Nous entretenons de rapport de bon voisinage avec les pays voisins. Si vous n’acceptez pas son retour, nous serons contraints de traiter avec la délégation de Kinshasa sans votre consentement ».

            On ne sera surpris d’apprendre lors de la CNS-Congo que ce dernier pays a réclamé en 1972 à Mobutu la livraison de Diawara en compensation du service lui rendu en 1968 lors de l’affaire Mulele.

2. Monsieur Akafomo, contacté par le président Ngouabi se présente à Mulele, non seulement comme chargé d’Affaires d’un gouvernement, mais aussi comme un ancien lumumbiste. Ce qui met Mulele en confiance et lui fait miroiter une issue heureuse. Fort de cette rencontre, monsieur Akafomo porteur d’une lettre du président Ngouabi, se rend à Kinshasa où il informe, selon lui, le Comité responsable des affaires du pays en l’absence du chef de l’Etat. Ce comité est composé des généraux Bobozo, Bumba, des colonels Singa, Malila et Nkulufa et de monsieur Bomboko alors absent du pays, se réunit instantanément, et à l’issue de cette réunion, monsieur Akafomo déclare avoir entendu le général Bobozo dire : « de gré ou de force, Mulele doit être ramené ici ».

            Un télégramme est vite adressé, par le biais des Affaires Etrangères, au président Mobutu qui se trouvait à Rabat.

            Votre Commission n’a pu s’expliquer comment monsieur Akafomo a réservé la primeur de son rapport aux autorités militaires, alors que sur place, même en l’absence du chef de l’Etat et du ministre des Affaires étrangères, il y avait bel et bien un gouvernement. A cette préoccupation, s’est ajoutée celle de savoir pourquoi monsieur Akafomo, à moins d’être naïf, ait assuré le président Ngouabi et Mulele, sur les bonnes intentions de Kinshasa, surtout après avoir entendu la phrase fatidique de Bobozo ! N’avait-il pas compris qu’il envoyait Mulele à la potence ? Ses réponses n’ont pas satisfait la curiosité de votre Commission, laquelle tient à relever que monsieur Akafomo agissait plus en agent de Sûreté qu’en diplomate relevant des Affaires Etrangères.

            A ces questions, l’ancien Chargé d’Affaires répond en effet que c’est le fameux comité Bobozo qui assurait la réalité du pouvoir et non le gouvernement et donc, c’est à lui que revenait la primeur de l’information.

3. De Rabat, monsieur Mobutu trouve l’occasion toute faite d’attiser sa vengeance. Il se souvient de la parole qu’il avait lancée trois ans auparavant (reproduite par le Haut Commissariat à l’Information dans un ouvrage intitulé « le Président nous parle : 24.11.1965 – 24-11-1966) et au terme de laquelle à propos des anciens insurgés, il disait ; « les suiveurs peuvent sortir de la brousse. Par contre, je ne consentirai jamais au retour des chefs rebelles ». Monsieur Bomboko est vite obligé de regagner le pays et dès lors il se charge personnellement du dossier Mulele.  Il se rend à Brazzaville et réussit à rassurer les autorités congolaises de la bonne foi du gouvernement de son pays évoquant pour cela deux causes : d’une part, l’engagement pris par la République Démocratique du Congo à Nairobi devant les chefs d’Etat réunis sous l’égide de l’OUA, d’autre part, l’amnistie qui venait d’être proclamée et qui offrait la chance à tous les Congolais de participer à la reconstruction de leur pays.

            Monsieur Monjo, dans son interview à l’ACP dira que : « c’est fort de la substance de la loi d’amnistie générale prise par le général Mobutu et réaffirmée par le ministre Bomboko au nom et pour le compte de son président que Mulele rejoint Kinshasa.

            Il ajoutera que son pays avait obtenu de la façon la plus claire, la plus ferme, sans équivoque, à ce que des garanties soient données avant que le désir de Mulele soit suivi d’effet. « Ces garanties, le Congo les aura avec la présence de Bomboko à Brazzaville. Ce dernier a lui-même confirmé avoir donné aux autorité congolaises la parole d’honneur militaire de son président en même temps qu’il expliquait à la radio et à la télévision congolaise la voie et le sens que le Zaïre prêtait à cette affaire ». « La volonté de Mulele étant soutenue ainsi des garanties solennelles données par le ministre des Affaires étrangères porte-parole le plus autorisé de son pays, le Congo-Brazzaville s’estimait heureux de se débarrasser du colis empoisonné. » Dira plus tard à Mukulubundu, monsieur Raoul, ancien Premier Ministre Congolais.

            Mulele fut remis à monsieur Bomboko qui le ramena à Kinshasa où il fut fêté par les autorités en place et logé à la résidence officielle du ministre des Affaires étrangères.

Votre Commission s’est penchée sur le rôle de Bomboko. Etait-ce de bonne foi qu’il avait exécutée la mission lui confiée comme il le soutient ? N’était-il pas déjà au départ de Rabat, au courant des intentions réelles du président de la République ? Et s’il en était autrement comment expliquer qu’il ait gardé par devers lui Mulele alors que ce dernier était censé regagner le pays en homme totalement libre et devait donc en toute logique rentrer dans sa famille.  Interrogé également sur ce point, la famille Mulele a exprimé la même préoccupation, car selon Jeannette Mulele, son père ne comprenait pas le motif de sa détention, sous garde militaire chez Bomboko.

            A ce sujet, monsieur Bomboko proteste de sa bonne foi, ayant été conduit par le   seul souci de la réconciliation nationale. Cependant, telle ne semble pas être l’interprétation donnée à ses démarches par la presse gouvernementale de l’époque, quand elle écrit : « Ils avaient pensé que du moment que le Ministre Bomboko était en personne allé chercher Mulele à Brazzaville, celui-ci devait être lavé de tous ses crimes passés et à venir ».

            Mais la logique et la raison de graves paroles du président ainsi que du geste préventif du ministre Justin-Marie Bomboko étaient justifiées par le commandement moral le plus impératif : celui du sauvetage urgent de la Patrie menacée « Tribune Africaine, billet du jour » la Patrie d’abord, Mulele ensuite » 9 octobre 1968).

c. De l’arrestation

1. Le retour de Pierre Mulele au pays provoque le courroux du Haut-Commandement Militaire, plus particulièrement du général Bobozo. Singa a déclaré devant votre Commission que le climat lors de ce cocktail était tout à fait tendu et que pour le général Bobozo, il fallait à tout prix venger le colonel Ebeya et tant d’autres victimes des guerres mulelistes. Il a ajouté qu’à cette occasion, Bobozo lui demandera de procéder à l’arrestation de Mulele et à son transfert au camp Kokolo où il devait expirer ses forfaits. Le général Singa soutient avoir refusé d’exécuter cet ordre, ne voulant pas engager une épreuve de force contre le gouvernement sous la protection duquel se trouvait Mulele.

2. Survint alors le retour au pays du président Mobutu, le 2 octobre 1968. Une procession des mutilés est organisée devant lui par les soins de Bobozo pour lui signifier qu’il n’était pas question d’accorder le pardon à Mulele.

            C’est ainsi qu’au cours du meeting qu’il tient sitôt après son arrivée au Parc de book (de la Révolution) il lâche : « Mulele est responsable de la mort et des mutilations de plusieurs militaires dont les épouses et les enfants pleurent au camp. Il devra être jugé ». Le président désavoue ainsi l’action de son ministre et nie devant l’opinion l’avoir mandaté pour les négociations en vue de retour de Mulele. Toutes les consciences sont troublées !  Surtout celles des autorités congolaises qui, pour sauver la face, dépêchent à Kinshasa, une délégation dont le chef, monsieur Mondjo dira que : « Le contenu des textes juridique signé par monsieur Bomboko, ministre des Affaires étrangères de la République Démocratique du Congo à Brazzaville et les récents propos tenus par le président Mobutu au cours d’un meeting à son retour du Maroc ne concordent pas « ACP du 5.10.68)

            Monsieur Bomboko a déclaré à votre Commission qu’il n’a pas existé d’accord écrits, mais plutôt des engagements verbaux.

3. Le Général Bobozo saute sur l’occasion. Il interpelle le colonel Singa et lui lance : « Yo oleki motu makasi. Oyoki ndenge kulutu na yo alobi ? Kende sika oyo kotika Mulele au camp kokolo. »

            Tenu par devoir d’obéissance militaire dira-t-il le colonel Singa dépêche son garde de corps Ifeta chez Bomboko en vue de cette mission exécutée avec l’aide des militaires de faction chez le général Bobozo, réquisitionnés au passage. Monsieur Bomboko a déposé à ce sujet que le meeting terminé, le général Bobozo pour s’assurer que l’ordre avait été exécuté, s’est rendu personnellement chez lui où, éprouvant de doutes quant au transfert réel de Mulele au camp Kokolo, il a procédé à l’arrestation de Inonga, son secrétaire, et de son frère, et ce, jusqu’au camp Kokolo où ils n’ont été libérés que lorsqu’il a vu Mulele.

d. L’exécution

            Transféré au camp Kokolo, Pierre Mulele y subira son supplice. Selon la version officielle, un tribunal militaire d’exception l’a condamné à mort en date du 8/10/1968. Et son exécution a eu lieu à l’aube du 10/10/1968, le président de la République ayant, le 9/10/1968 rejeté son recours en grâce. Cependant des doutes persistent sur cette version, car, en août 1982, au cours d’une interview qu’il accorde à Sennen Andriamirado de « Jeune Afrique », le président Mobutu prétendra que l’exécution de Mulele a eu lieu avant son retour du Maroc. Ce qui est totalement faux et amène votre Commission à penser que Pierre Mulele a été assassiné le 2 octobre 1968, date de son transfert au camp Kokolo. Si l’on tient compte de l’empressement avec lequel Bobozo voulait l’avoir, on peut douter que les militaires l’aient gardé plus d’une semaine avant de l’abattre.

            Par ailleurs, il semble que la version du tribunal a été avancée suite aux protestations du Gouvernement du Congo et de plusieurs pays africains auxquels le Président Mobutu avait donné sa parole d’honneur quant aux libertés dont devraient jouir les anciens opposants et exilés à leur retour au pays.

            Quant au corps de Mulele, il a été difficile à votre Commission de vous dire ce qu’on en a exactement fait. Pour certains, on lui a  arraché les organes un à un avant de le jeter au fleuve ; pour d’autres, il a été livré à la colère des mutilés et victimes des guerres mulélistes qui, avec des instruments aratoires, l’ont abattu, devant l’œil approbateur du général Mobutu  et des officiers supérieurs, au camp Kokolo.

            Le Président Mobutu que votre Commission aurait voulu entendre à ce sujet n’a malheureusement pas répondu à notre invitation.

IV. Responsabilité

Votre Commission a établi la responsabilité :

1°.  Du Gouvernement du Congo-Brazza

            Pour avoir pris l’initiative du transfert de Mulele à Kinshasa et l’avoir détenu dans des conditions indignes de son rang, alors qu’il n’avait commis aucune infraction contre la loi du Congo. Le Gouvernement de la République du Congo est aussi responsable du fait de ne s’être pas entouré de toutes les garanties en vue de ce transfert, se contentant seulement d’un engagement verbal. L’on comprendra pourquoi il s’est affolé à l’annonce de l’exécution de Mulele.

2°. Du Haut-Commandement militaire

            Dont les membres ont été animés d’un esprit de vengeance, au mépris de la loi et de la dignité humaine. Dans l’interview à Jeune Afrique évoquée plus haut, le président Mobutu a établi que c’étaient ses collègues de l’armée qui avaient décidé de la mort de Mulele.

3°. Le président Mobutu et le Général Bobozo       

            Sont pour leur part responsable de l’odieux assassinat de Pierre Mulele, pour l’avoir décidé et en avoir assumé la responsabilité publiquement.

4° Messieurs Bomboko et Akafomo

            Pour les raisons évoquées en sus, partagent avec leur chef, la responsabilité de ce meurtre. Ils connaissaient les intentions meurtrières des chefs militaires, mais ont négocié et assuré le transfert de Mulele.

V. Recommandations

– Etant donné que la loi d’amnistie proclamée à l’époque lavait Mulele de tout crime et de toute faute antérieure ;

– Etant donné que la Constitution du 24 juin 1967 a été violée, plus spécialement en ses articles 6,8 et 9 ;

– Etant donné que la mort de Mulele procède d’un esprit de vengeance et que le Tribunal d’exception qui l’aurait jugé n’a existé que dans l’imagination du pouvoir ;

– Etant donné que cette mort a causé de graves préjudices à sa famille, votre Commission recommande :

a) que soit réhabilitée la mémoire de Pierre Mulele ;

b) que soient exhumés ses restes pour un enterrement digne ;

c) que soient indemnisés les membres de sa famille au prorata du préjudice causé ;

d) que les auteurs, co-auteurs et complices soient traduits devant la justice et privés de l’exercice des libertés politiques pendant deux législatures.

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