Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent, Kasa-Vubu et Lumumba divisent l’ONU

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kasav_lumu_225Après avoir momentanément marqué une parenthèse dans l’affaire de l’assassinat de Lumumba, en ouvrant ses colonnes à d’autres dossiers ficelés il y a plus de 20 ans par la «Commission des crimes et assassinats» de la CNS (Conférence Nationale Souveraine), Le Phare revient à la charge. Fidèle à sa ligne de conduite fondée sur la lecture  correcte et sans complaisance de l’histoire nationale, le quotidien de l’avenue Colonel Lukusa laisse parler les documents. Dans le témoignage sous examen émanant du chef d’Antenne de la CIA en 1960 à Léopoldville (Kinshasa), la thèse du complot international ourdi contre Patrice Emery Lumumba est évidente. La volonté de grandes puissances d’empêcher le jeune Etat congolais de se contruire en vue de faire le bonheur de ses filles et fils ne fait l’ombre d’aucun doute. Le décor de 1960, avec des Congolais incapables de gérer leurs ambitions politiques et agissant sous la dictée de leurs parrains des blocs Ouest et Est, fait penser à celui du Congo du 3ème millénaire, prisonnier des mêmes maîtres.

L’histoire semble se répéter 50 ans après, avec des troupes onusiennes qui dépassent la barre de 20.000 hommes mais qui peinent à protéger les civils et à rétablir une paix durable dans les zones troublées de l’Est. Pendant que les malentendus se multiplient entre Congolais quant à la vision de l’avenir du pays, les mouvements rebelles et groupes armés soutenus par des pays voisins créent et recréent des «Républiquettes» qui plantent le décor de la balkanisation. Le passé ne semble pas instruire les Congolais, visiblement décidés à ne pas baliser la voie de la réconciliation nationale. Comment réaliser la «cohésion nationale» dans un contexte où les uns revendiquent la direction unilatérale des affaires publiques au nom de leur triomphe électoral et les autres continuent à leur contester la légitimité institutionnelle ? Est-il possible de s’entendre quand certains autres, fatigués de ne pas être écoutés, ont choisi le langage des armes ? Comme en 1960, le démon de la division a repris son travail de sape au sein de la maison «Congo», pour un nouveau feuilleton de marche à reculons sur tous les plans.

A) Partisans et adversaires

 Le Conseil devait se réunir du g au 17 septembre 1g60. Dès le premier jour, il repoussait un projet de résolution soviétique visant, conformément au désir manifesté par Lumumba, à faire réunir immédiatement le Conseil de sécurité à Léopoldville, en séance spéciale. Dès ce vote, le front afro-asiatique représenté par l’Union Ceylan-Tunisie, qui n’avait jamais fait défaut au secrétaire général, se rompait et annonçait la rupture dans le même front, mais à un niveau élargi, qui devait se manifester parmi les États du Tiers-monde peu de temps après, lors de I ‘Assemblée générale : en effet le projet soviétique fut repoussé par six voix (Argentine, Chine, France, Italie, Royaume-Uni, États-Unis; contre trois (Ceylan, Pologne, URSS) avec deux abstentions (Équateur, Tunisie) (u). Le représentant de Ceylan se joignait au camp soviétique; celui de Tunisie se cantonnait dans une abstention prudente, à caractère négatif cependant (u). La crise était ouverte.

L’heure était venue de choisir entre Kasavubu et .Lumumba, entre ce dernier et I’ONU. Comme l’écrivait le chroniqueur du journal britannique, the Guardian, «  les deux Afro-asiatiques du Conseil de sécurité doivent faire un choix net ». L’un au moins de ceux-ci venait très expressément de faire connaître où allait désormais sa sympathie.

Lumumba et Kasavubu, quant à eux, multipliaient les prises de position à l’égard du Conseil de sécurité ; la plus importante, qui visait à obliger I’ONU à faire un choix net, se concrétisa par I’envoi à New York de deux délégations représentant respectivement chacun des deux pouvoirs que chaque partie estimait légal ou illégal selon son entendement : c’est ainsi que Lumumba annonça la composition et l’arrivée pour le 12 de sa délégation ; Kasavubu avait, le même jour, annoncé la composition de sa délégation et déclaré que « toute autre délégation ne représentait pas le pouvoir légal ».

Au cours des trois séances que le Conseil tint le 14 septembre, en présence des représentants du Ghana, de I’Indonésie, de la Guinée et du Maroc, qui avaient demandé à prendre part à ses travaux, I’accord ne put se faire sur la question de la représentation de la République du Congo : I’URSS, la Pologne et Ceylan marquèrent clairement leur soutien à Lumumba et exprimèrent l’opinion que la délégation désignée par lui représentait le seul gouvernement légal. Les huit autres puissances au Conseil de sécurité s’abstinrent de prendre position et leur attitude peut être résumée par celle des États-Unis dont le représentant fut d’avis qu’il ne convenait pas, vu la confusion de la situation à Léopoldville, de prendre une décision sur ce point. Derrière cette attitude se dissimulait moins une sympathie active à l’égard de Kasavubu et de son (coup d’état) que le désir, selon les règles de la diplomatie internationale, au sein du conseil de sécurité, de ne pas précipiter le conflit entre I’URSS et les puissances de

I’Ouest, en envenimant les relations sur ce point.

L’accalmie était cependant de courte durée’ L’URSS entendait porter le débat sur la place publique, c’est-à-dire au sein de l’Assemblée générale où elle espérait que le soutien des Etats nouvellement promus à l’indépendance ne lui ferait pas défaut : le représentant de I’Union soviétique, M. Zorine, attaqua violemment M. «  H », dans la mesure où son abstention au Katanga et son refus de coopération avec le gouvernement central auraient facilité les menées belges. A ce sujet M. Zorine reprocha au secrétaire général de n’avoir pas fait preuve de l’objectivité nécessaire et de traiter le gouvernement central comme « I’une des parties au conflit ». A ce sujet, I’action entreprise par le Commandement de la Force des Nations Unies, et M. Zorine visait ici les récentes « neutralisations » de Radio-Léopoldville et des principaux aérodromes congolais par l’ONUC’ était violemment condamnée comme aux décisions antécédentes du Conseil de sécurité.

Aussi, le représentant de I’Union soviétique déposa-t-il le 15 septembre un projet de résolution qui visait essentiellement à voir révoquer le Commandement de la Force des Nations Unies et prenait par là même expressément parti contre la politique suivie par Dag Hammarskjöld, qui aux yeux de I’Union soviétique se concrétisait par une intervention dans les affaires intérieures du Congo, I’attitude passée de I’ONUC s’analysant pour I’URSS en une ingérence dans des affaires internes : en somme, la non-intervention de I’ONUC, revêtant un caractère éminemment actif, correspondait en fait à une intervention d’un genre « passif » tout à fait spécial :

«  Le Conseil de Sécurité,

Rappelant ses résolutions des 14 et 22 juillet et du 9 août 1960, et notamment la disposition de la résolution du 9 août qui prévoit que « la Force des Nations Unies au Congo ne sera partie à aucun conflit interne, constitutionnel ou autre, qu’elle n’interviendra en aucune façon dans un tel conflit ou ne sera pas utilisée pour en influencer l’issue »,

Constatant la situation difficile de l’économie de la République du Congo, qui résulte de la longue domination et de l’agression belges contre ce pays,

Invite le secrétaire général de I’ONU et le Commandement de la Force des Nations Unies au Congo à mettre fin immédiatement à toute intervention dans les affaires intérieures de la République du Congo, afin que le Gouvernement congolais puisse exercer sans entrave ses droits souverains et son autorité sur tout le territoire du Congo et, en particulier, à évacuer sans tarder les forces armées dont dispose le commandement de I’ONU de tous les aérodromes qu’elles occupent actuellement et à mettre, complètement et s’ans restriction, les stations de radio nationales à la disposition du Gouvernement central congolais;

Prie le secrétaire général de révoquer le commandement actuel de la Force des Nations Unies, dont les actions constituent une violation flagrante des décisions du Conseil de Sécurité relatives à la question du Congo.

            Fait appel à tous les Etats Membres de l’ONU pour qu’ils prêtent d’urgence, par des contributions volontaires, une assistance financière à la République.

Le 4e rapport de M. Dag Hammarskjöld n’obtenait pas droit de cité aux yeux de I’Union soviétique. Toute I’activité de I‘Organisation était au contraire remise en cause, aussi bien sur le plan politique que sur le plan financier : à ce dernier point de vue, le dernier paragraphe du projet de résolution soviétique est révélateur :  I’URSS, sans dire mot d’une assistance fournie par le canal de I’Organisation, préconise bien un système d’assistance bilatérale de chaque État membre au jeune État congolais.

Tout autre était le projet de résolution que déposa au même moment le représentant des Etats-Unis : celui-ci exprimait sa confiance au secrétaire général et réaffirmait la nécessité de poursuivre la politique préconisée et poursuivie par celui-ci; dans le domaine financier, la proposition du secrétaire général de voir créer un Fonds spécial des Nations Unies alimenté par les contributions des États membres, donc l’exclusivité à I’Organisation de réaliser I’assistance au Congo, était totalement soutenue. « Le quatrième rapport du secrétaire général sur le Congo, ainsi que l’exposé verbal qu’il nous a fait, donnent Conseil la juste perspective », déclara le représentant des Etats-Unis. Aussi déposa-t-il le projet de résolution suivant (e) :

Le Conseil de sécurité,

Rappelant ses résolutions des 14 et 22 juillet et du 9 août 1960,

            Prenant note des rapports du secrétaire général sur les faits nouveaux survenus dans la République du Congo et sur les besoins d’assistance financière urgente de la République.

Prenant note de la situation économique et politique peu satisfaisante qui continue d’exister .au Congo,

1) Prie-instamment le secrétaire général de continuer à donner vigoureusement effet aux résolutions du Conseil ;

2) Invite les gouvernements des Etats membres à verser des contributions financières volontaires à un Fonds des Nations Unies pour le Congo, qui sera utilisé sous le contrôle de l’Organisation des Nations Unies, dans les conditions fixées par le secrétaire général, pour couvrir les dépenses publiques nécessaires, qui, du fait de la désorganisation actuelle de I‘administration et de la vie civile, ne peuvent être couvertes par des recettes publiques ;

3) Prie instamment toutes les parties aux conflits internes à l’intérieur de la République du Congo, dans l’intérêt de I’unité et de l’intégrité de la République, de rechercher un règlement rapide par des moyens pacifiques, avec telle assistance du secrétaire général qui pourra être nécessaire ;

4) Etre à nouveau tous les États de s’abstenir de toute action qui pourrait tendre à empêcher le rétablissement de l’ordre public et, en particulier, de s’abstenir d’envoyer au Congo du personnel, des fournitures ou du matériel destinés à des fins militaires, si ce n’est pas l’intermédiaire de l’Organisation des Nations Unies conformément aux responsabilités qui incombent à l’Organisation en vertu des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité ;

5) Affirme à nouveau que la Force des Nations Unies doit continuer à agir pour rétablir et maintenir l’ordre public selon ce qu’exige le maintien de la paix et de la sécurité internationale ».

Finalement le projet de résolution des États-Unis ne sera pas mis aux voix, l’auteur du projet n’ayant pas insisté en ce sens, car les principales dispositions de son texte figuraient dans un projet cingalo-tunisien. Comme cela avait été fait jusqu’à lors on pensait qu’un texte de compromis présenté par les deux puissances afro-asiatiques (comme pour les trois résolutions précédentes) recueillerait l’assentiment des grandes puissances. Mais c’était là raisonner en fonction d’une situation antérieure qui avait, entre temps, considérablement évolué : l’ONUC avait déjà eu le temps de faire ses preuves, le Congo central était maintenant divisé entre deux autorités dont l’une était ouvertement soutenue par le bloc de l’Est, l’autre étant appuyée, de manière moins apparente, il est vrai, par le bloc de l’Ouest. En même temps, l’attitude de l’URSS s’était considérablement durcie en l’espace d’un mois : c’était le bien-fondé de la continuation de l’opération sur ses bases précédentes qui était remis en cause par sa délégation. Dans ces conditions, un texte de compromis, présenté par des puissances non engagées, reprenant d’ailleurs presque littéralement le texte du projet américain, ne pouvait que se heurter à un refus net de la délégation soviétique. C’est ce qui se produisit le 17 septembre après que le projet soviétique eut été lui-même rejeté par sept voix contre deux (Pologne, URSS), avec deux abstentions (Ceylan, Tunisie).

            Le projet de résolution présenté par Ceylan et la Tunisie était libellé comme suit :

« Le Conseil de sécurité,µ

            Rappelant ses résolutions des 14 et 22 juillet et du 9 août 1960,

            Ayant examiné le quatrième rapport du secrétaire général en date du 7 septembre 1960,

            Prenant note de la situation économique et politique peu satisfaisante qui continue à exister dans la République du Congo,

            Considérant que, afin de préserver l’intégrité territoriale et l’indépendance du Congo, de protéger et de favoriser le bien-être de son peuple et de sauvegarder la paix internationale, il est essentiel que les Nations Unies continuent de prêter assistance au Congo.

1) Réaffirme ses résolutions des 14 et 22 juillet et du 9 août et prie instamment le secrétaire général de continuer à les mettre vigoureusement en application ;

2) Invite tous les Congolais à l’intérieur de la République du Congo à rechercher une solution rapide, par des moyens pacifiques, à tous leurs conflits internes au nom de l’unité et de l’intégrité du Congo ;

3) Affirme de nouveaux que la force des Nations Unies doit agir pour rétablir et maintenir l’ordre public selon ce qu’exige le maintien de la paix et de la sécurité internationale ;

4) Invite instamment les gouvernements de tous les Etats membres à verser d’urgence des contributions volontaires à un  fonds des Nations Unies pour le Congo, qui sera utilisé sous le contrôle de I’Organisation des Nations Unies et en consultation avec le gouvernement central congolais, afin de fournir toute l’assistance-possible pour atteindre les objectifs susmentionnés ;

5) En particulier,

A) prie à nouveau tous les États de s’abstenir de toute action qui pourrait tendre à empêcher le rétablissement de l’ordre public et l’exercice de son autorité par le Gouvernement congolais et aussi de s’abstenir de toute action qui pourrait saper l’intégrité territoriale et l’indépendance politique de la République du Congo, et de fournir au Congo aucune assistance à des fins militaires, si ce n’est dans le cadre de l’action des Nations Unies ;

B) Invite de nouveau tous les États membres, conformément aux articles 25 et 49 de la Charte, à accepter et à exécuter les décisions du Conseil de Sécurité et à s’offrir mutuellement assistance dans l’exécution des mesures décidées par le Conseil de Sécurité.

Le représentant de l’URSS, tout en rendant hommage aux intentions des auteurs de ce projet de résolution, déclara que ce texte ne pouvait pas à son avis, dans sa présente forme, servir de base à une discussion positive, et il proposa d’y apporter les amendements ci-dessous :

1) Au quatrième alinéa du préambule, après les mots «  prêter assistance au », ajouter les mots «  Gouvernement central ».

2) Au paragraphe 1 du dispositif remplacer les mots «  continuer à les mettre vigoureusement en application » par les mots « les mettre strictement en application » et ajouter à la fin du paragraphe le membre de phrase « en n’admettant aucune intervention dans les affaires intérieures de la République du Congo ».

3) Au paragraphe 3 du dispositif, supprimer les mots « continuer à » et remplacer les mots «  selon ce qu’exige le maintien de la paix et de la-sécurité internationales » par le texte suivant :

« Afin d’aider le Gouvernement central congolais à exercer ses pouvoirs et à assurer I ‘intégrité territoriale et l’indépendance politique du Congo ».

4) Au paragraphe 4 du dispositif, remplacer le mot « consultation » par le mot « coopération ».

5) Alinéa A) du paragraphe 5 du dispositif, après les mots « s’abstenir de toute action », ajouter les mots «  et notamment de toute assistance militaire et supprimer le membre de phrase et décide qu’aucune assistance à des fins militaires ne soit envoyée au Congo si ce n’est dans le cadre de l’action des Nations Unies ».

            L’heure des accommodements était passée pour faire place à celle de I ‘intransigeance : en somme, les amendements que proposait I’Union soviétique, concrétisés par un certain nombre d’adjonctions et de suppressions, ne visaient rien de moins qu’à faire à passer dans sa globalité l’essentiel des thèses soviétiques exprimées dans son propre projet : assister de façon active le gouvernement central de Léopoldville, ainsi que I’avait déjà réclamé Patrice Lumumba. Pour le reste, I’URSS acceptait le principe de la contribution financière des Etats membres affectée à un Fonds des Nations Unies pour le Congo.

Le soutien actif au gouvernement central congolais, que demandait la représentation soviétique au Conseil de sécurité, était la pierre d’achoppement sur laquelle devait buter le projet cingalo-tunisien. Cette position avait d’ailleurs été déjà exprimée le 21 août, mais sans qu’aucun projet de résolution eût été mis aux voix. Cette fois, le conflit entre I ‘interprétation de Dag Hammarskjöld qui refusait de soutenir matériellement et activement le gouvernement central en vertu du principe de non intervention qu’il avait eu l’occasion d’exposer dès le début de l’affaire congolaise, et I ‘interprétation tout opposée que donnait I’Union soviétique du mandat du Conseil de sécurité qui visait selon elle à aider le gouvernement central. Cette fois, le conflit était ouvert. A I’occasion d’un vote par division, les amendements soviétiques au projet de la Tunisie et de Ceylan furent écartés à des majorités variant de neuf à six voix avec une ou deux abstentions.

B) La rupture soviétique et I’utilisation de la résolution Acheson.

            Le projet de résolution cingalo-tunisien, tel qu’établi primitivement, ne put être adopté, I’URSS faisant usage de son droit de veto. Pour la première fois depuis que le Conseil de sécurité s’était saisi de I’affaire congolaise, un texte de compromis élaboré par des puissances non-engagées se heurtait au refus soviétique. La crise était ouverte au sein de I’organisation des Nations Unies.

            A la suite de l’utilisation du veto par l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, qui empêchait l’adoption, aux termes de la Charte, d’une résolution par le Conseil de sécurité, on pouvait penser raisonnablement que ce dernier, passant outre à I’opposition de I’URSS, utiliserait la résolution Acheson 377 du 2 novembre 1950 pour porter le débat à l’Assemblée générale en assemblée extraordinaire. C’est ce qui se produisit effectivement, après que M. Zorine eut annoncé que son gouvernement demandait l’inscription à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations Unies « de la menace que font peser les Nations colonialistes sur l’indépendance de la jeune République du Congo, et sur son intégrité territoriale. Le représentant des États-Unis, quant à lui, déposa un projet de résolution par lequel le Conseil « tenant compte du fait que I’absence de l’unanimité des membres permanents » l’a empêché d’exercer sa responsabilité principale en ce qui concerne le maintien de la paix et de la sécurité internationales, décide de convoquer une session extraordinaire d’urgence de l’Assemblée générale, ainsi que le prévoit, la résolution 377 A (V) du 2 novembre 1950, afin de formuler les recommandations appropriées ».

Mis aux voix, le projet de résolution des Etats-Unis portant convocation  de l’Assemblée en session extraordinaire d’urgence fut adopté par 8 voix contre 2 (URSS et Pologne)  et une abstention (France), après que le représentant de I’URSS eut contesté la nécessité d’une convocation de I’Assemblée en session extraordinaire d’urgence (5), par la raison que la session ordinaire de I’Assemblée  allait s’ouvrir ; que I’URSS y avait porté la question du Congo et que treize .nouveaux Etats africains allaient être admis aux Nations Unies.

Cette dernière raison alléguée par I’URSS est importante : elle signifiait que I’URSS comptait bien, grâce au soutien qu’elle pensait devoir lui être apporté par les treize nouvelles puissances prochainement admises, faire adopter par l’Assemblée une résolution conforme à ses vues et à ses desseins. La convocation de l’Assemblée en session extraordinaire d’urgence, avant qu’il n’eût été statué sur I ‘admission des treize Etats en question, risquait fort d’amenuiser le rang des partisans que I’Est pouvait espérer gagner à sa cause. Et l’avenir allait montrer que les craintes de M. Zorine étaient fondées. Cette raison de I’admission prochaine de nouveaux membres à I’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies semble bien présenter une valeur plus grande, sur le plan politique, que tous les arguments juridiques qui purent être avancés par I’Union soviétique et la Pologne. Le représentant de I’URSS avait objecté en effet sur le fond que  la résolution « Union pour la Paix » avait été adoptée en violation de la Charte qui selon lui, requérait I’unanimité des cinq membres permanents du Conseil afin de convoquer une session spéciale urgente; il déclara que son  gouvernement considérerait donc comme illégale I’adoption d’une telle décision à moins qu’elle ne fût approuvée par les votes affirmatifs de tous les membres permanents du Conseil. On peut noter à  cet égard que la position de « contestateur » de I’URSS, en ce qui concerne la légalité de I’action du Conseil de sécurité, avait considérablement varié depuis 1950 : à cette époque en effet, I’Union soviétique avait dénié toute constitutionnalité de la résolution Union pour la Paix sur le motif que la compétence de I’Assemblée générale était déterminée et limitée par I’article II, parag. 2 et I’article 12 de la Charte. L’article II, avait dit à cette occasion M, Vychinski, montre clairement que si une recommandation appelle une action, I’Assemblée générale ne peut I’entreprendre et par conséquent ne peut recommander ce qu’il convient de faire ; dire que I’Assemblée générale peut recommander une action en vertu de la Charte, en ce qui concerne le maintien de la paix et de la sécurité internationales, serait enfreindre ouvertement les dispositions du paragraphe 2 de I’article II qui investit explicitement le Conseil de sécurité de cette prérogative.

A l’époque d’ailleurs, le délégué soviétique, comme il le fît le 17 septembre 1960, avait formellement contesté, en outre, le pouvoir pour le Conseil de sécurité de convoquer une session extraordinaire de l’Assemblée, sans I’unanimité des votes des membres permanents. On peut penser que le rappel, lors de I’affaire du Congo, de ce seul argument juridique s’explique par le fait que I’URSS avait eu l’occasion de voter en deux précédentes occasions pour convoquer une session spéciale d’urgence de l’Assemblée sur la considération que le conseil de sécurité avait été empêché, par le manque d’unanimité de ses membres permanents, d’exercer ses responsabilités primordiales pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales : la première fois s’était présentée le 31 octobre 1956 relativement à l’intervention armée en Égypte, d’IsraëI, de la France et du Royaume-Uni; la seconde s’était située le 7 août 1958 en ce qui concerne une proposition de résolution se rapportant aux menaces à la paix au Liban et en Jordanie. En tout cas l’argument soviétique visant à l’exigence de I’unanimité des membres permanents n’avait pas été invoqué en 1956, à propos de l’affaire de Suez, alors que les deux membres principalement intéressés, au surplus ayant la qualité de membres permanents au Conseil de sécurité, la Grande-Bretagne et la France, avaient fait usage de leur droit de veto.

Le représentant de la Pologne, quant à lui, ne contestait pas la validité de la résolution Union -pour la paix, mais affirmait plutôt que les conditions prescrites par cette résolution pour son application n’avaient pas été satisfaites et qu’en conséquence le Conseil de sécurité n’avait pas été empêché d’exercer sa responsabilité principale pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales, puisque le Conseil avait déjà adopté sous ce rapport trois résolutions pour sauvegarder, en ce qui concerne le Congo, la paix internationale. Sans répondre à cette argumentation quelque peu fallacieuse (qui visait à faire abstraction de toute discontinuité dans le domaine de la responsabilité dans le maintien de la paix internationale), l’attitude des sept membres du Conseil qui estimèrent que le veto opposé à un projet de résolution nouveau empêchait le Conseil de remplir sa mission dans le domaine du maintien de la paix, permet de dire que les conditions légales, ainsi remplies, étaient à elles seules suffisantes pour qu’une Assemblée extraordinaire d’urgence pût être convoquée un mois sur le fond en ce qui concerne le bien-fondé de la politique suivie en matière d’utilisation de la Force des Nations Unies venait de se résoudre sur le plan de la procédure par I’usage du droit de veto de la part de I’URSS, alors que cette puissance n’avait pas encore jugé opportun de le faire jusqu’alors, relativement aux résolutions prises par le Conseil en juillet et en août.

La crise était ouverte et le débat qui jusqu’alors était demeuré circonscrit à I’intérieur du Conseil de sécurité était désormais porté sur ce forum qu’est I’Assemblée générale.

La session extraordinaire d’urgence fut convoquée le 17 septembre et se tint jusqu’au 20 septembre, c’est-à-dire jusqu’au jour de l’ouverture de la quinzième session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies. Le 20 septembre, I’Assemblée adoptait une résolution qui entérinait les différents points que venait de présenter dans son quatrième rapport le secrétaire général.

Les Etats-Unis et I’URSS eurent l’occasion de s’affronter encore, avec le soutien des uns et des autres, sur les grandes lignes de la politique suivie par M. Dag Hammarskjöld et développée dans son rapport, qui avaient justement motivé la rupture entre les deux Grands. L’affrontement, finalement, se réduisit au profit des Etats-Unis, I’URSS n’obtenant pas sur le plan quantitatif une assez grande masse de soutien, sur lequel elle avait pu cependant espérer compter un moment, s’agissant de pays nouvellement accédés à l’indépendance et qu’elle ambitionnait d’entraîner dans son orbite. L’échec russe à I’ONU survenait d’ailleurs dans le même temps que les ambassadeurs des démocraties populaires étaient expulsés du Congo, sur I’ordre du Colonel Mobutu qui venait de prendre le pouvoir. Ce double échec expliquera la virulence peu commune dont fera preuve, dans ses propos, M. Khrouchtchev lui-même à l’égard du secrétaire général et par contre-coup de I’Organisation tout entière, lors de la quinzième session de l’Assemblée générale. Mais le soutien des pays afro-asiatiques à Dag

 Hammarskjöld constituera le dernier affront qu’essuieront les Russes en cette fin de l’année 1960. Seule la mort de Lumumba contribuera à rapprocher les deux grands et I’ONIJ pour arriver à une solution d’ensemble du problème congolais.

A) Ia quatrième résolution onusienne du 20 septembre 1960.

            Appelée pour la première fois à intervenir à propos de la crise congolaise, I’Assemblée générale adoptait le 20 septembre 1960 un projet de résolution déposé par le représentant du Ghana, M. Quaison-Sackey, au nom des dix-sept États d’Afrique et d’Asie suivants : Indonésie, Irak, Jordanie, Liban, Libéria, Lybie, Maroc, Népal, République Arabe Unie, Soudan, Tunisie, Yémen, Arabie Saoudite, Ceylan, Ghana, Éthiopie, Guinée. Aux termes de ses six paragraphes, la résolution entérinait dans ses lignes essentielles le 4e rapport présenté quelques jours auparavant par le secrétaire général devant le Conseil de sécurité.

            Celui-ci devait d’ailleurs à I’issue de la séance déclarer sa satisfaction devant le soutien que lui apportait I’Assemblée délibérative : « J’ai été heureux, dit-il, de noter la correspondance entre l’attitude que reflète la résolution et celle du secrétariat présentée récemment dans mon quatrième rapport. Je ne crois pas me tromper en voyant da4s ce fait un accord fondamental et encourageant avec le monde africain et à I’intérieur du monde africain quant aux buts et à la philosophie même de cette opération majeure des Nations Unies ».

La résolution, présentée par les dix-sept, était ainsi conçue :

«  L’Assemblée générale,

Ayant examiné la situation dans la République du Congo.

Prenant note des résolutions adoptées par le Conseil de Sécurité le 14 juillet  (5/4387), le 22 juillet (S/4405) et le 9 août 1960 (S/4426),

Prenant en considération les conditions économiques et politiques peu satisfaisantes qui continuent d’exister dans la République du Congo,

Considérant que,  afin de préserver I’unité, l’intégrité territoriale et l’indépendance politique du Congo, de protéger et de favoriser le bien-être de son peuple et de sauvegarder la paix inter nationale, il est essentiel que les-Nations Unies continuent de prêter assistance au Gouvernement central du Congo,

1),Appui pleinement les résolutions adoptées par le Conseil de Sécurité les 14 et 22 juillet et le 9 août 1960,

2) Prie le secrétaire général de continuer de mener une action vigoureuse conformément aux termes des résolutions susmentionnées, d’aider le Gouvernement central du Congo à rétablir et maintenir l’ordre public dans tout le territoire de la République du Congo et de sauvegarder son unité, son intégrité territoriale, et son indépendance politique dans l’intérêt de la paix et de la Sécurité internationales.

3) Fait appel à tous les Congolais à l’intérieur de la République du Congo pour qu’ils recherchent une solution rapide-par des moyens pacifiques, à tous leurs conflits internes en vue de l’unité et de l’intégrité du Congo, avec l’aide, en tant que de besoin, de représentants d’Asie et d’Afrique nommés par le Comité consultatif  pour le Congo, en consultation avec le secrétaire général, aux fins de conciliation ;

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