Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent : dossier soulèvement populaire et protestation contre la hausse des prix

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95d43/huch/2147/24Le peuple congolais a le droit de connaître, dans le moindre détail, sans ajout ni retrait, tous les faits liés à son «Histoire» passée, présente et à venir. S’agissant singulièrement de son passé, il se trouve des individus visiblement décidés à falsifier des pages pourtant infalsifiables de l’histoire nationale.

C’est dans le souci de replacer les faits dans leur vrai contexte que «Le Phare» s’est résolu à mettre le holà à l’entreprise de tripatouillage des «vérités» historiques. Compte tenu des circonstances et des attentes actuelles des millions de compatriotes, les pages d’histoire ainsi rouvertes ont eu pour point de départ l’assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito. Et la restitution de la longue série des crimes politiques qu’a connus le pays depuis les années’60 va se poursuivre jusqu’à l’épuisement total des archives à la portée du quotidien de l’avenue Lukusa. Sa démarche ne vise qu’un objectif : amener les générations présentes et futures à connaître leur «Histoire», la vraie.

I. Contexte

 Après l’instauration du multipartisme le 24 avril 1990 dans notre pays, les violons ne se sont pas accordés entre l’opposition nouvellement reconnue, jadis évoluant dans la clandestinité, et le pouvoir en place, engendrant ainsi une tension sociale sans précédent, caractérisée par la hausse des prix des denrées alimentaires sur le marché et autres articles ainsi que la baisse vertigineuse du pouvoir d’achat.

            Nous sommes vers la fin de l’année 90, la population se prépare à fêter, mais les prix des produits vivriers et autres sont inabordables.

            La radio également avait pris à partie les commerçants qui ne faisaient que hausser les prix de leurs marchandises.

II. Plaignants

–  La ligue des droits de l’homme nous a remis à ce titre un rapport détaillé sur ces événements.

– Les familles des victimes citées ci-dessous auprès de qui nous nous sommes rendus pour vérifier la véracité des faits exprimés par la ligue des droits de l’homme, les faits qui se sont par ailleurs révélés à cet effet justes et irréprochables.

III. Faits

            Tôt dans la matinée du lundi 3 décembre 1990, malgré la présence massive des militaires et des miliciens armés dans plusieurs points de la capitale, par milliers, la population de Kinshasa est descendue dans la rue pour protester contre la hausse exagérée des prix des denrées alimentaires, la faiblesse flagrante du pouvoir d’achat ainsi que la forte montée des prix des biens et des services.

            Plusieurs quartiers de la ville de Kinshasa sont entrés en effervescence : Bandalungwa, Lemba, Matete, Limete, Ngaba, Kasa-vubu, Kimbanseke, N’Djili, Masina, etc.

            Comme dans tout mouvement de foules de ce type, il y a eu quelques débordements. On a eu à déplorer çà et là quelques actes de vandalismes et de pillages. Des stations d’essence, des magasins, des maisons commerciales ont été pillés et cambriolés.

            Les gendarmes et les miliciens ont dans un premier temps, laissé faire les manifestants. Ils sont ensuite intervenus pour prendre part eux-mêmes au pillage et ont dévalisé plusieurs magasins et entrepôts.

            Le butin de leurs rapines sera entassé dans des véhicules qui prenaient la direction des camps miliaires sous le regard ébahi de la population.

            En certains endroits, pour pouvoir éloigner les badauds et pouvoir eux-mêmes piller, dévaliser en toute quiétude, les miliciens et autres hommes en uniformes ont abondamment fait usage de leurs armes. Ils seront relayés une ou deux heures plus tard après le déclenchement des scènes de pillages par les forces spéciales de la police politique qui entrent également en action.

            Circulant à bord des véhicules banalisés non immatriculés (Jeep Pajero, Land-Rover, voiture particulière…), armés de mitraillettes et de revolvers munis de silencieux, ces hommes ont eu pour mission de terroriser la population. Au hasard de leurs déplacements, ces escadrons de la mort ont tiré sur les manifestants mais également sur les badauds. L’objectif était, sans doute, de créer au sein de la population une panique qui l’empêchera de descendre dans la rue pour manifester.

            Des policiers politiques (troupes ne dépendant pas de l’Etat-major des FAZ) habillés en uniformes de la Garde-Civile, de la Gendarmerie et de la Police militaire se sont sciemment mélangés aux troupes régulières dans les opérations de maintien d’ordre. Ce sont ces hommes qui font le plus de dégâts et qui s’acharnent le plus sur des civils désarmés.

-IV. Auteurs

– Les éléments de la Garde-Civile ;

– Les policiers Politiques (DSP, SARM, SNIP…)

V. Victimes

1. Balunga Ditakindu Papy :

10 ans, fils de Balunga (homme d’affaires) et de Nkembi, résidant sur rue Muanga n° 52, quartier de la paix, zone de Kisenso.

Il était élève à l’école primaire de Batende à Matete. La balle de la mort a été tirée sur l’enfant à bout portant sur une distance de moins de 2 m par un agent de la Garde civile. Admis à la polyclinique Omeza de Matete à 12h45’, les médecins ont établi le constat de décès des suites d’une balle d’arme à feu qui a percé la base du cou à la hauteur de 1,7m, pour ressortir sous la clavicule droite après avoir sectionné la carotide et broyé la larynx.

2. Mundunga Ngunza

            16 ans, élève en première année secondaire à l’institut de Lemba. Fils de Mutungu Nguza (électricien retraité de l’Onatra) et de Manu Loyinda, résidant sur rue Lonzo n° 2431 dans la zone de Lemba. Sortit du toit paternel vers 11h00’ pour regarder l’agitation des manifestants sur la grande rue vers l’arrêt Tele, aux environs de Lemba Terminus, il a été abattu d’un coup de revolver silencieux par un militaire à bord d’une jeep Land Rover sans plaque d’immatriculation escortant une Peugeot 504. Il est mort d’une balle qui a pénétré par l’abdomen et ressortie du dos avec éjection des intestins. Aussitôt le tueur et son convoi sont revenus sur le lieu du crime pour emporter le corps inanimé, d’abord vers le centre médical de Rukozizi, avant d’être promené vers la route de la Cité Salongo où il sera abandonné dans la rue. Il sera enfin amené à la morgue des cliniques universitaires par les jeunes du quartier.

3. Batena Doudou

            20 ans, élève en 3ème année secondaire à l’Institut de Lemba, résidant sur rue Kimvula n°42, au quartier 3 à Ndjili. Sorti du domicile vers 11h pour aller jouer au PMU, il sera abattu de sang-froid, délibérément avec préméditation à bout portant à moins de 2 m de distance, d’un coup de revolver par un Capitaine de compagnie GDN basée à Ndjili. La balle meurtrière a pénétré par le nombril et est ressortie par la colonne vertébrale, causant la mort instantanée.

4. Ilunga Ndumba Mathieu

            Jeune homme de 25 ans, marié, fils de Ndumba et de Mumba. Résidant sur rue Caniveau n°8 dans la zone de Lemba. Ajusteur (soudeur) de son état, laisse une veuve et deux orphelins : Ilunga (5 ans) et Mambana (3 ans). En service aux établissements Afamelof, propriété de monsieur Imponda Lofono, sise avenue de l’Université n°137, envoyé par son chef d’atelier acheter des baguettes de soudure chez le fournisseur habituel, en face du Rond-Point du côté de Yolo-Ezo. Atteint d’une balle en pleine poitrine vers 10h30’ d’un tireur roulant à bord d’une jeep précédée d’une Mitsubishi, alors qu’il était sur le point de traverser l’avenue de l’université. Il sera autopsié à l’hôpital Mama Yemo pour l’extraction de la balle restée dans la cage thoracique.

5. Lumanya Acingula (Labani)

            25 ans, célibataire et père d’une fillette de 3 ans, résidant sur la rue Mombele dans la zone de Limete. Employé au rang de chef de département, menuiserie à la société Orion-Zaïre, 8ème rue Limete, abattu vers 13h30’ d’un coup tiré d’un revolver silencieux par un tueur roulant à bord d’une Jeep Pajero sans plaque d’immatriculation. Il venait du service en compagnie de 4 collègues quand il a été atteint en pleine poitrine alors qu’il attendait le passage d’un flot automobile pour traverser le boulevard Lumumba, amené à l’hôpital Mama Yemo à bord d’un camion Croix-Rouge du Zaïre. Refus d’autopsie du médecin légiste.

6. Mombuani Kiwa

            Adulte à un certain âge, domicilié à Kisenso. Non autrement identifié. Amené inanimé à la polyclinique OMEZA de Matete vers midi, par des secouristes de la Croix-Rouge. Constat de décès fait par les médecins de l’Omeza : mort d’une plaie ovale frontale droite, avec profusion des méninges et fracture du crâne par une balle sans orifice de sortie.

7. Mbuyi Mukuna Achille

            20 ans, diplômé d’Etat à l’Institut scientifique de Masina. Se trouvait à Matadi en vacances chez son frère Mukuna wa Mukuna, élément de la Garde-Civile. Il a été abattu par une balle alors qu’il ne participait pas à ladite manifestation. L’auteur de cet odieux crime, un élément de la Garde-Civile du nom de Ebai-Balezi, mécano 14.399 F, sera arrêté et mis au cachot de la place. Le rapport du commandant de détachement régional de la Garde-Civile de Matadi adressé à ses supérieurs hiérarchiques, référence n° 238 GC/DET RGN/S3 OPS/90, le 5 décembre 1990 dit : « Mbuyi Achille a été tué par balles par inadvertance d’un élément de la Garde-Civile ». Depuis lors l’affaire transférée au Parquet de Grande Instance de Matadi sous le numéro 6861 LDK est cassée sans suite.

8. Mulowayi Albert (allias Shomba)

27 ans, célibataire, orphelin de père et de mère. Domicilié chez sa tante paternelle sur rue Koko n° 2 à Bandalungwa. Délégué commercial aux établissements de monsieur Tshieyi, son cousin. Prédicateur, interprète (lingala-français) à l’Eglise Cité Béthel (1ère rue Limete). Sorti de chez lui vers 9 heures acheter du pain du petit déjeuner avec pasteur Kalamba, son coreligionnaire sur la rue Shiloango, voisine. Ils seront poursuivis par une Jeep en compagnie de 4 autres soldats jusque dans la cachette où ils se sont réfugiés et il sera abattu à bout portant d’un coup de revolver par une jeune femme militaire roulant dans la Jeep.

NB : la liste des tués par tirs de balles des FAZ est loin d’être exhaustive, car en dehors de ces sept victimes dont nous avons la certitude d’avoir reconstitué fidèlement la fin tragique. C’est le cas notamment de l’Européen de la rue Cannas à Limete, mort à la suite d’une agression par les pillards. Il est mort d’infarctus.

            Il y a également l’électrocuté de la boulangerie Zongo à Yolo Nord, mort d’une décharge électrique du comptoir frigorifique au moment d’une dispute avec un inconnu.

            Les pillards de la biscuiterie Union de la 1ère rue à Limete, pris comme des rats dans une sourcière, abattus comme des lapins pendant qu’ils vidaient les étagères.

Les blessés graves

1. Iyama Lolingo :

19 ans, élève en 2ème année électricité au Centre professionnel social de N’Djili. Résident sur rue Mbondjamboli n° 13, quartier 2, zone de N’Djili. Il a reçu deux balles à l’abdomen et ses intestins ont été perforés. Il a subi des interventions chirurgicales.

2. Makangu

            24 ans, résidant au n°17 de la rue Musanda, au quartier 9, zone de N’Djili. Il a été atteint d’une balle à la jambe gauche.

3. Mputu Mukanda :

            24 ans, habitant sur rue Kimpakasa au n° 2, quartier Biyela à Kimbanseke. Atteint de deux balles à la fesse et au bas-ventre. Ces balles ont été extraites par intervention chirurgicale.

4. Mintembe Alain

            35 ans, résidant au 17 de la rue Kimbangu, quartier 2, Z/N’Djili. Fracture du bras gauche à la suite d’un violent coup de cross administré par un agent de la gendarmerie.

5. BOFITINDI BAPAYI :

            19 ans, blessures graves et fractures de la jambe.

6. Makuaya Okonda :

            18 ans, élève en 3ème mécanique à l’ITI de Gombe, domicilié sur rue Baluba n° 157, blessé au-dessus du genou, à la face antérieure de la cuisse, par un tir des agents de la DSP.

NB : également pour les blessés graves, la polyclinique Mack à Matete fait état des cas que son service des urgences a admis huit cas des jeunes victimes blessés par balles, un blessé à la clavicule, un jeune homme avec balle plongée dans la cuisse, un cas de fracture, un cas de balle dans la face postérieure de la cuisse d’une jeune fille, un cas de pied grièvement atteint d’un petit garçon de cinq ans.

VI. Avis et considérations

            Etant donné que la motivation de la répression  revêt un caractère d’exécution sommaire, plutôt que de maintien d’ordre, car les prétendus agents de l’ordre dispersaient la population à coup des cordelettes, poignards allant jusqu’à les abattre sommairement en faisant  usage de leurs armes à feu et cela d’une façon préméditée ; les autres véhicules (Jeep Pajero, Land-Rover) faisaient leur cortège et s’arrêtaient chaque fois qu’il y avait une victime qui tombait pour l’embarquer. Il est donc établi que les chefs (responsables) des unités opérant se sont rendus coupables de leur défaillance et de leur irresponsabilité.

VII. Responsabilité

1. Les chefs responsables des unités opérants pour n’avoir pas suffisamment bien encadré leurs éléments qui ont exécuté sommairement la population.

2. Les éléments des unités opérants pour avoir volontairement donné la mort à la population et pour avoir exécuté un ordre mal donné.

VIII. Responsabilités collectives

            Le Gouvernement (Etat Zaïrois) pour n’avoir pas réussi à donner à la population des conditions de vie décentes mais par contre l’a soumis à la misère la plus noire qui l’a poussé à se révolter.

IX. Zones d’ombres

L’identification des unités dont leurs troupes ont réellement opéré.

X. Options à lever

            L’Etat zaïrois doit s’atteler à indemniser les familles des victimes décédées et réhabiliter dans leurs droits les victimes encore en vie  en guise de réparation des préjudices causés et que les chefs responsables des unités opérants soient suspendus de leurs fonctions et traduits devant le Conseil supérieur de guerre pour jugement.

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