Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent, assassinat des nationalistes

0
570

lumumba-et-kabilaLarry Devlin, chef de la section C.I.A. au Congo, en 1959, est l’un des témoins clé de la fin de la colonisation et des machinations internationales qui l’ont entourée. Dans un ouvrage exceptionnel intitulé : « Chief of Station, Congo », il dévoile les coulisses de la guerre froide sur le territoire du jeune Etat ; guerre qui a mis aux prises la C.I.A., le KGB et l’O.N.U. Par sa plume, on apprend l’étendue et les soutiens dont bénéficiait le complot monté contre le Premier ministre Lumumba le lendemain même de la proclamation de l’Indépendance. Et il donne des détails sur les diverses initiatives mises en chantier pour l’abattre en vue de placer au Pouvoir des hommes à la solde de l’Occident.      

Larry Devlin ne se contente donc pas de suivre les événements, il est constamment sur le terrain de l’action où, après le limogeage de Lumumba du poste de Premier ministre par Joseph Kasa-Vubu, grâce au double contreseing de Justin Marie BOMBOKO et Albert DELVAUX, il va s’attacher à amplifier l’animosité de ceux-ci à l’égard de Lumumba, en leur faisant croire que le Premier ministre préparait leur assassinat. C’est le même Devlin, avec l’ambassadeur TIMBERLAKE qu’on va retrouver la nuit, toquant à la porte d’Ileo pour lui demander de former le nouveau gouvernement la nuit même. Tout cela dans l’objectif de gagner la course de vitesse engagée avec Moscou et qui devait se terminer avant le passage de Nikita Kroutchev à l’Assemblée générale des Nations Unies, au mois de septembre 1960. La neutralisation de Lumumba dans les délais prévus par la C.I.A. et l’interruption de sa fuite désespérée vers Stanleyville ont changé radicalement le destin du Congo.

         L’ouvrage de Larry Devlin a l’avantage d’être précis en ce qui  concerne l’implication des politiciens congolais. Il donne des noms, cite des dates et définit les rôles des uns et des autres. En attendant d’y revenir avec des extraits significatifs, Le Phare – qui milite pour la fin de la falsification de l’Histoire nationale – publie aujourd’hui à l’intention de ses nombreux lecteurs le « Rapport de la Commission des Assassinats de la Conférence Nationale Souveraine (C.N.S.) » concernant la mort des nationalistes.                                                                          LP

Période allant de 1963

 à 1965

            Marquée par la fin de la période de la tumultueuse épopée de l’Etat autonome du Sud-Kasaï et celle du Katanga, le retour aux commandes des affaires de l’Etat de monsieur Moïse Tshombe, revenu d’exil, faisant suite à la chute du Gouvernement Adoula, le conflit Kasa-Vubu et Tshombe exacerbé par le refus du premier à reconnaître l’éclatante victoire électorale de l’autre en 1965, cette période est dominée par des mouvements insurrectionnels qui finissent par s’étendre sur les trois-quarts de la superficie nationale.

            Prenant prétexte du désaccord entre politiciens, le Général Mobutu réussit son coup de force le 24 novembre 1965 et met ainsi fin à cette période dans un contexte mondial fécond en coups d’Etat militaires surtout en Afrique sur une toile de fond de guerre froide symbolisée par la manipulation des dirigeants du Tiers-Monde, dans cette impitoyable lutte d’hégémonie que se livrent les deux grandes puissances.

A. Contexte national

            Au Congo (Zaïre), la complexité de la situation sur le terrain permet néanmoins de dégager les grandes dynamiques. Le tout s’inscrit dans l’alternative de deux forces qui s’affrontent. D’une part, le bloc lumumbiste incorporé au gouvernement  Adoula, après le Conclave de Lovanium tenu en août 1961, et d’autre part, le lobby pro-occidental dont la plaque tournante est le Groupe de Binza. L’éphéméride de la coalition suscitée par des différends idéologiques est émaillée de frictions multiples sur le terrain et ne tardent point à concrétiser la cassure.

            On comprend l’exil des lumumbistes à Brazzaville et la création du CNL (Comité National de Libération) qui va jeter les jalons d’une guerre civile qui secouera le pays près de deux ans.

            Il s’agit notamment du mouvement insurrectionnel populaire du Kwilu dirigé par monsieur Pierre Mulele, ancien ministre de l’Education nationale du Gouvernement Lumumba et député national, le mouvement insurrectionnel de l’Est du pays dirigé conjointement par Gaston Soumialot, ancien président national du MNC/L chargé de la propagande et presse et par monsieur Olenga Nicolas, Kabila Laurent…

            Au cours de la même période, un contact se rétablit entre le groupe des lumumbistes et monsieur Moïse Tshombe, en exil en Espagne, en vue d’un accord politique visant une unification des forces combattantes sur terrain. Cela signifierait l’anéantissement du pouvoir central qui contrôlait moins du tiers de l’étendue nationale.

            Ayant eu vent de cet accord, le groupe pro-occidental au pouvoir à Léopoldville prend panique et décide d’annihiler toute velléité de mise en commun des forces adverses. Mobutu, une des figures marquantes du Groupe de Binza, entre en négociations avec Moïse Tshombe par le biais de son ami Pierre Davister. Des promesses plus alléchantes notamment la prise de la direction du gouvernement central ne laissent point Moïse Tshombe indifférent.

            Rentré au pays, Moïse Tshombe est nommé Premier Ministre par le président Kasa-Vubu qui a préalablement déposé le Gouvernement Adoula.

            Le nouveau Premier Ministre s’attèlera sans atermoiement à liquider tous les mouvements insurrectionnels populaires. Au demeurant c’est ce que ces nouveaux alliés attendaient. Il y met le paquet en utilisant les gendarmes katangais, des mercenaires blancs sud-africains, des nazis et quelques éléments de l’Armée nationale congolaise.

            Un coup de massue porté aux mouvements insurrectionnels est l’opération dénommée « OMMEGANG » préparée minutieusement avec le Groupe de Binza pour la reprise de Stanleyville, le 24 novembre 1964. La reconquête de Stanleyville, capitale de la République Populaire du Congo, est déterminante dans la reprise du contrôle par le Gouvernement central des territoires occupés par les insurgés.

            Ayant réussi sa tâche dans une large mesure, monsieur Tshombe et son parti, Conaco, gagnent haut la main les élections organisées après l’adoption de la Constitution de Luluabourg faite le 1er août 1964.

            Il est opportun de signaler que la dimension politique de plus en plus grandissante qu’acquiert monsieur Moïse Tshombe porte progressivement ombrage au président Kasa-Vubu et à ses partisans, notamment le Groupe de Binza. De nombreuses frictions et critiques politiques naîtront sur ce fond de lutte sournoise que se livrent impitoyablement les deux tendances.

            Le Groupe de Binza déploiera une stratégie de déstabilisation du gouvernement Tshombe. L’insécurité atteindra son comble et de nombreuses personnalités lumumbistes seront enlevées de leurs domiciles pour la plupart et disparaîtront jusqu’à ce jour. Il s’agit de Massena Joachim, Kitenge Jean, Moso Nestor, Tshimanga Antoine,…

            Le conflit latent s’extériorisa et se confirme en rupture totale à l’issue de la proclamation du résultat du scrutin dominé de bout en bout par le Premier Ministre Tshombe. Le président Kasa-Vubu refuse le vainqueur des élections pour investir monsieur Kimba Evariste à la tête du Gouvernement.

            C’est de cette crise constitutionnelle que profitera le général Mobutu pour réussir le putsch militaire du 24 novembre 1965.

b. Contexte international

            La période de 1963 à 1965 s’inscrit dans une mouvance marquée par une exacerbation de la guerre froide entre les deux super puissances. L’assassinat de John Kennedy ajoute un aspect aggravant dans une Amérique où le sud est en proie à toutes sortes des mouvements de libération d’obédience marxiste. Le défi cubain, aux portes des USA, ainsi que les guérillas implacables enclenchées en Amérique Latine préoccupent le monde occidental, surtout leurs services secrets sur l’inexorable expansion du communisme.

            Le continent asiatique trouve son point de prédilection de la guerre froide dans la crise vietnamienne où les deux super puissances se livrent un combat dont la cruauté est considérable. La crise congolaise, pour sa part, constitue le point névralgique en Afrique. L’élimination physique de Patrice Emery Lumumba n’a pas permis aux Occidentaux d’éradiquer le pays de toute renaissance nationaliste révolutionnaire ou tout simplement gauchisante.

            Par ailleurs, les pays de l’Est ont la nette conviction de perdre pied au Congo depuis la mort de Patrice Lumumba. Ainsi, de nombreux compagnons de lutte de ce dernier, à savoir Pierre Mulele et Gaston Soumialot, bénéficieront de formation spéciale respectivement en Chine Populaire et en Tchécoslovaquie. Ces formations visent l’endoctrinement idéologique et militaire des Congolais pour la reconquête de leur souveraineté nationale.

            Che Guevara lui-même, figure marquante de la guérilla viendra au Congo et prendra contact avec Gaston Soumialot dans le maquis. Les enjeux politiques sont donc de taille.

            Nous parlerons successivement de :

I. Des mouvements insurrectionnels populaires de 1963-1965 avec la prise de Stanleyville comme étape importante.

II. La reconquête de territoires occupés par les insurgés avec la prise de Stanleyville comme symbole.

III. Assassinats et violations des droits de l’Homme au Kivu

I. Des mouvements insurrectionnels de 1963-1965

a) Les victimes

            Les noms cités ci-dessous ont fait l’objet d’un examen individuel. La liste totale des victimes connues (en annexe) qui comporte 391 personnes n’est nullement exhaustive au vu des témoignages reçus au cours de l’instruction de l’affaire.

01. Monsieur Makada Gaspard (dos. 6/A) : Administrateur de territoire à Titule dans le Bas-Uélé.

02. Monsieur Sylvère Bondekwe (dos. 15/A) : président provincial PNP

03. Monsieur Okitoleka Benoît (dos. 22/A) : Chef de poste administratif à Lokombe I, District de Sankuru

04. Monsieur Riba-Riba Lupia (dos. 55/A) : chef coutumier.

05. Monsieur Owandjolela Michel (dos. 89/A) : Administrateur de territoire à Lubefu.

06. Monsieur Mabe Sabiti (dos. 102/A : chef coutumier à Stanleyville

07. Monsieur Eyonga Dominique (dos. 104/A) : Service provincial à Paulis (Isiro)

b) Les plaignants et leur qualité

01. Makada Bawela Jean-Pierre, fils du défunt Makada Gaspard.

02. Bakwa Itemankoy, oncle de feu Bondekwe Sylvère.

03. Famille feu Okitoleka Benoît représentée par madame Kassongo Okitoleka Adiyo Constantine.

04. Furaha Riba-Riba (Conférencière) : fille de feu Riba-Riba Shabani.

05. Victor Assasse Lotongo, Conférencier.

            Nangole Kapaki : député honoraire

06. Docteur José-Bavon Okito Onowandolela, fils du défunt Michel Omandjolela.

07. Bofola Balokela, député, neveu de feu Eonga Dominique.

08. Famille feu Joseph Tabalo, représentée par Tabalo Makabi et Tabalo Eponga.

c) Personnes entendues et leur qualité

– Pour assassinat Okitoleka Benoît : Madame Nakwiye Véronique.

– Pour assassinat Owandjolela Michel : madame Lusukula Véronique.

– Pour assassinat Eyonga Dominique : Monsieur Bofola Ayoke.

– Pour assassinat Tabalo Joseph : Monsieur Bambulala Adyombake

– Monsieur Christophe Gbenye : Président de la République Populaire du Congo.

– Monsieur Gaston Soumialot : ministre de la Défense de ce Gouvernement.

– Monsieur Victor Nendaka : chef de la Sûreté nationale.

Récit des faits incriminés

            Makada Gaspard, Enzamine Louis, directeur de l’école primaire de Bambesa, Mozikatebe, Modo, chefs Enkolo Pongi, Nomi, ont été arrêtés et exécutés par les insurgés respectivement à Titule et à Bambasa au mois d’août 1964 après avoir été soumis aux tortures corporelles atroces durant trois jours ; leurs biens ont été ensuite emportés par les insurgés. Le plaignant, Makada Bawela, fils de feu Makada Gaspard, affirme que son père a été enterré sans tête. Seul monsieur Gbenye en connaît la destination.

– Dossier assassinat Bondekwe Sylvère :

            Monsieur Bondekwe  Sylvère est, dès 1959, président provincial du PNP dans la Province Orientale. Le PNP est ressenti comme un parti à la solde des colonisateurs. Dès l’arrivée des insurgés, le 4 août 1964, la chasse à l’homme commence. Monsieur Bondekwe et ses quatre cousins seront ramenés à Yalufi, son village natal, après leur arrestation à Yanonge où ils s’étaient réfugiés. Ramenés à Isangi, les quatre cousins de monsieur Bondekwe seront jetés dans le fleuve, bras et jambes ligotés. A Kisangani, monsieur Bondekwe fut mis à mort le 14 août 1964 à l’aide des lances, des machettes et des bâtons.

            Le plaignant Bakana affirme que le cœur du défunt fut arraché et mangé cru par un des assaillants.

– Dossier Okitoleka Benoît et consorts

            Monsieur Okitoleka Benoît est promu au mois de juillet 1964 administrateur de territoire de Katako-Kombe au moment où celui-ci est envahi par les insurgés. Il est arrêté la nuit de 4 août 1964 et exécuté sommairement le lendemain en compagnie de ses collaborateurs Ndjonga Ndeke, Benoît Samangua, Jean et André Kuno.

            La famille de feu Okitoleka Benoît affirme que le peloton d’exécution était commandé par le major Ndjadi.

– Dossier assassinat du chef Riba-Riba Lupia et consorts

            Riba-Riba Lupia est un grand chef coutumier tué avec son frère Riba-Riba Ramazani, commerçant à Kindu le 25 juillet 1964 à Lukandu. Les deux autres frères, à savoir Riba-Riba Adolphe et Riba-Riba Shabani, respectivement commissaire de Police et administrateur de Kasongo sont aussi tués à Kindu au cours du même mois.

– Dossier assassinat Kingombe et consorts

            Il s’agit d’une série d’assassinats perpétrés dans la zone rurale d’Opala le 1 août 1962, soit avant l’arrivée des insurgés. Il s’agit notamment de :

01.  Monsieur Albert Osekamonga, chef de collectivité Lobaie

02. Monsieur Selemete, Chef de Groupement Botunga

03. Monsieur Efendja Sadiki, chef de Groupement Yamba

04. Monsieur Jérôme Limbole, administrateur-assistant zone d’Opala

05. Monsieur Bulamatari, directeur de la société Bamboli

06. Monsieur Paul Kingombe, chef de collectivité Tooli

07. Monsieur Victor Sadiki, ordonnateur-délégué/Finances

08. Monsieur Hubert Ekili, secrétaire de l’Athénée de Kisangani

09. Monsieur Ernest Adili, fonctionnaire

10. Monsieur Norbert Bosenge

11. Monsieur Victor Liho, directeur d’école primaire à Yaleko

12. Monsieur Modeste Lokake, fonctionnaire

13. Monsieur Martin Umba, enseignant école primaire Yaleko

14. Monsieur Ofafele Ekili, chef coutumier

15. Monsieur Mbili Mbili, chef coutumier.

            Toutes ces personnalités sont victimes de monsieur Badjoko, ministre de l’Agriculture du gouvernement Gbenye.

            D’après monsieur Assasse, plaignant (conférencier), les sieurs Elalo Pascal, originaire de la Collectivité Kembe et Otenga, petit-frère du ministre incriminé sont des hommes de main de monsieur François Badjoko.

– Dossier Owandjo Lela

            Monsieur Owandjolela était administrateur territorial à Lubefu. Il fut arrêté, ligoté, torturé et brûlé vif publiquement avec l’essence par les insurgés. Tous ses biens furent emportés et sa maison brûlée

– Dossier assassinat Eyonga Dominique

            Monsieur Eyonga Dominique est l’oncle de Bofola Balokela, ministre provincial à l’Equateur. En septembre, les insurgés massacrent tous ceux qui représentent le pouvoir. Le député Boketshu, le député Longomo sont tués dans ce cadre. Ne pouvant mettre la main sur Bofola, les insurgés s’occuperont de son oncle qu’ils enterrent vivant, d’après le plaignant, tous les biens du défunt ont été emportés.

– Dossier Tabalo Joseph

            Monsieur Tabalo Joseph était président de Radeco dans la Province Orientale après avoir longuement exercé dans le PNP. Le mouvement d’insurrection populaire le surprendra à Isiro. Il sera arrêté à 40 km de Rungu et sera abattu à bord de cette rivière en 1964. D’après la famille, tous les biens ont été systématiquement pillés.

Avis et considérations

            La quasi-totalité des plaintes pointent du doigt accusateur trois personnes : 1°) Monsieur Christophe Gbenye ; 2°) Monsieur Gaston Soumialot ; 3°) Monsieur Olenga Nicolas

D’autres noms tels que le capitaine Ngede, le major Alphonse Ndjadi, monsieur François Badjoko et monsieur Antoine Gizenga ont été aussi cités.

a) Questionné sur l’assassinat de Makada Gaspard et Bondekwe Sylvère, monsieur Gbenye Christophe nie le fait en bloc en arguant qu’il n’était pas physiquement à Stanleyville qu’il n’a pu regagner qu’au mois de septembre 1964. Tout en acceptant qu’il connaissait feu Makada qui était de la même tribu que lui, celui-ci était plutôt son aîné et qu’aucun lien de parenté ne les unissait. Monsieur Christophe Gbenye affirme ensuite la triste réputation acquise par le défunt à Titule qui était considéré comme Katanga 2 et où les lumumbistes étaient expédiés pour extermination (Katanga : étant le lieu où Lumumba a été supplicié). Il ajoute aussi que Makada Gaspard était vomi de ses frères. Selon lui, tout concourrait pour qu’il soit victime d’une vengeance.

            Quant à tous les autres assassinats survenus dans la région de Sankuru, à Kindu et à la zone d’Opala, monsieur Gbenye Christophe utilise le même alibi : son absence sur le terrain.

b) Monsieur Gaston Soumialot reconnaît avoir été à la base du mouvement à l’Est en précisant sa pénétration au pays par Bujumbura. Cependant, il nie avoir été présent quand Makada Gaspard, Bondekwe ont été tués à Kisangani en affirmant qu’il était soit à Albertville ou à Kindu où il a fait longtemps. Il en est de même de tous les autres décès mentionnés.

            Les autres accusés tels que le capitaine Ngede dans le décès de Makada Gaspard et consorts, le major Alphonse Ndjadi dans la mort de monsieur Okitoleka n’ont pu être entendus pour diverses raisons dont la plus importante, est leur résidence à l’intérieur du pays.

            Quant à monsieur Antoine Gizenga, votre Commission a conclu qu’il a été abusivement cité, les données historiques prouvant sans équivoques sa détention à Bulambemba à cette même époque.

            Le nom de monsieur François Badjoko a été singulièrement mis en exergue dans le massacre d’Isangi et de la zone rurale d’Opala.

Des Responsabilités

a) Responsabilité collective

La notion de responsabilité collective implique une prise de décision solidaire liant deux ou plusieurs acteurs dans le contexte d’une institution, d’un parti politique ou même d’une association quelconque. Ces décisions répondent aux vœux et aspirations de leurs initiateurs qui attendent en récolter les effets sur le terrain pour faire évoluer une situation donnée. Aussi est-il fréquent de trouver des personnes qui soit, partagent le même idéal, soit les mêmes visées politiques ou tout simplement défendent les mêmes intérêts dans ce genre d’associations.

            Le Comité de Libération Nationale (C.N.L.) est un regroupement des lumumbistes désabusés par leur naïveté d’avoir mordu trop facilement à l’appât du conclave de Lovanium qui, en fait, n’a été qu’un leurre pour les approcher et les maîtriser par le pouvoir central. La communauté de vue sur la nécessité de recourir à la lutte armée afin de libérer le territoire national est allègrement partagé par tous les leaders politiques du C.N.L. qui réalisent la cruauté du groupe pro-occidental au pouvoir, leur adversaire politique.

            En prenant la décision de libérer le pays par les armes et quelle que soit la noblesse de leur idéal, nos compatriotes ont opté pour une orientation qui, sans nul doute allait coûter cher en vies humaines. Nul ne peut se faire d’illusion là-dessus et votre Commission affirme qu’ils en étaient tous conscient.

Aussi, toutes ces pertes en vies humaines, tout le gâchis occasionné par ces douloureux événements n’ont pas à se questionner sur leurs auteurs réels.

            Lors de l’audition du 11 juillet 1992, où il y a eu confrontation des sieurs Gbenye Christophe, Nendaka Victor, Bweta Stanislas, Monsieur Soumialot Gaston dira ceci : « je porte une correction ou rectification sur ce que les gens sont habitués d’appeler vulgairement » Rébellion ou Rebelles.

            Nous n’étions pas des rebelles, mais la Force Révolutionnaire Congolaise. Cette force était sous mon commandement à l’est du pays, en ma qualité du Ministre de la Défense du Gouvernement Révolutionnaire Congolais, et j’assume  seul toutes les responsabilités sur tout ce qui s’était passé pendant cette guerre de libération.  Et il termine en demandant pardon au peuple zaïrois pour toutes ces atrocités.

            Le courage de Monsieur Gaston Soumialot corrobore les données d’analyse de votre Commission sur d’autres responsabilités.

– Monsieur Gbenye Christophe

En tant Président de la République Populaire du Congo, il est responsable moral de l’action qui se déroulait sur le terrain.

– Monsieur Olenga Nicolas

En sa qualité de Commandant en Chef des Forces Révolutionnaires.

a. Responsabilités individuelles

Votre Commission a fait un constat sur la concordance des données sur feu Bondekwe Sylvère qui éclaire sa situation d’un jour nouveau. L’intolérance qui prévalait à l’époque ne pouvait que désigner le Président Provincial de Partit National du Progrès P.N.P. parti adverse, comme victime expiatoire par excellence.

            La chasse à l’homme, l’arrestation et la mise à mort de Monsieur Bondekwe Sylvère parmi les toutes premières tueries sont conséquentes de cette analyse. Quoique de nombreux lumumbistes auraient cherché à se débarrasser de cet homme, de source différente, il apparait que Monsieur Asumbu Jean, alias Kifakio, est l’auteur de cet assassinat. Du reste, il était maître du terrain à stanleyville le 4 août et toute les autres personnalités n’arriveront qu’ultérieurement. Son zèle a conduit à des excès qui n’étaient pas du goût de certains de ses compagnons de lutte. Aussi, est-il établi par les témoignages de Soumialot et Gbenye qu’il sera passé par les armes sur décision du commandant en chef des Forces révolutionnaires, monsieur Olenga Nicolas. Il se dégage ici une responsabilité individuelle de ce dernier. Car, votre Commission n’est jamais entrée en possession d’un quelconque jugement fait à ce propos.

            Militant convaincu du MNC/L, monsieur Badjoko François gérera la zone rurale d’Opala de singulière manière. Il n’empêche que celui-ci renie toute responsabilité dans ses auditions émaillées de nombreuses contradictions.

– D’une part, il nie avoir fait partie des Simbas et d’autres part, il reconnait avoir réussie à faire fabriquer une arme locale redoutable contre l’ANC. Elle pouvait décimer près d’un bataillon entier, selon ses propres termes et qu’il l’avait surnommé « Likobeba ».

– Questionné sur la mort des chefs coutumiers, il rejette la responsabilité sur un certain Ndjali placé par les Simba qu’il accuse d’avoir été à la base de plusieurs actes incontrôlés et qu’il a été désigné à Opala avec mission de maîtriser celui-ci. Par ailleurs, il affirme avoir été le chef d’une grande armée qui, a taillé en pièce l’ANC à cause de son arme redoutable (bataillon d’Ubundu).

Si monsieur Badjoko affirme avoir sauvé quelques personnes pendant son règne à Bamako (nom donné au lieu de refuge où ils se trouvaient), votre Commission pense qu’il impliqué personnellement dans plusieurs atrocités décriées pendant cette période.

b. Zones d’ombre

1. Plusieurs personnes mourront pendant cette période. La liste de 391 personnes (en annexe)  est loin d’être complète. Outre les dossiers en attente, votre Commission est persuadée que toutes les plaintes ne lui sont pas parvenues ou tout au moins de nombreuses familles ne se sont pas manifestées pour différentes raisons.

            Le déplacement d’une équipe de votre Commission sur les lieux concernés pour pallier à cette insuffisance n’a pu être concrétisé, comme mentionnée dans notre méthodologie de difficultés rencontrées.

2. Les noms des exécutants qui tuent effectivement en territoire conquis sur ordre de leurs chefs ne sont pas connus dans une conjoncture où la plupart des plaignants n’ont pas assisté à ces meurtres ou étaient, dans la majorité de cas, en bas à cette époque. L’occasion faisant le larron, beaucoup de tueurs occasionnels se sont manifestés pour profiter de cet imbroglio en vue d’assouvir leur vengeance personnelle. La période était propice au règlement des comptes.

3. La concomitance et l’ampleur du mouvement muleliste dans le Kwilu contrastent avec la rareté des dossiers consacrés cette à phase d’insurrection qui, quoique s’inscrivant dans la vie du CNL, n’en était pas moins un front différent ayant ses propres caractéristiques.

1. Les noms des principaux protagonistes tels que Gbenye,  Soumialot ou Olenga, offusquent d’autres personnalités soit au gouvernement soit dans les rangs des Forces Populaires dont l’empreints à été marquante dans cette tragédie.

De la qualification des crimes

Les victimes susmentionnées ont eu en commun un paramètre qui en avait fait des cibles préférentielles de leurs compatriotes. Leur crime est d’avoir appartenu à un parti adverse de ne pas être sur la même longueur d’onde que la mouvance prônée par les insurgés.

Même l’épanchement des passions les plus sordides dans les tueries vindicatives n’a pu avoir droit de citer  que dans une conjoncture favorisée par toute cette effervescence.

Il n’a été nullement mis en exergue un moindre délit dans le chef de toutes les personnes tuées et partout votre Commission n’a pu lever copie d’aucun jugement fait à ce propos.

Il s’agit donc d’une catégorie d’hommes qui ont été torturés et ont succombé essentiellement à cause de leurs opinions politiques. La persécution morale, physique, sociale a persisté dans le chef des familles des infortunés et dans celui de tous ceux qui étaient proches de cette catégorie de la population. Toute une fraction du peuple vivait dans la hantise d’une extermination totale.

Recommandations

1. Ouvrir un procès où tous les protagonistes encore vivants doivent être jugés. Il ne s’agit pas de remuer un couteau dans la plaie mais de décourager toute velléité de récidive et de donner une leçon aux hommes d’Etat de demain.

2. Réhabiliter la mémoire de toutes ces victimes de l’intolérance, restituer leurs biens et dédommager les familles éprouvées.

3. Tous ceux qui sont impliqués soit collégialement soit à titre personnel doivent s’abstenir à briguer un mandat politique ou public pendant au moins deux législatures.

II. La reconquête des territoires occupés par les insurgés avec la reprise de Stanleyville comme étape ultime, le 24 novembre 1964

A. Les victimes

Pour les dossiers traités par votre Commission, ses noms sont :

1. Monsieur Sefu Georges (dos.59/B) : fonctionnaire au service provincial de la Jeunesse et des Sports à Stanleyville.

2. Monsieur Kigoma Pierre (dos.66/B) : Ministre provincial des Finances avant l’arrivée des insurgés. A partir du mois d’août 1964, il a travaillé avec Gbenye en qualité de comptable.

3. Monsieur Kingis Alphonse (dos.70/B) : membre du Gouvernement des insurgés.

4. Major Dawe Thadée (dos.87/B) : officier retraité à l’armée Nationale Congolaise avant la conquête de Stanleyville par les insurgés.

5. Monsieur Bushiri Albert : Ministre intérimaire de la défense de la République Populaire du Congo.

6. Monsieur Aradjabu ; ancien Gouverneur de la Province Orientale

7. Monsieur Abikwa : membre de l’Assemblée provinciale

8. Madame Lotika Marie : femme activiste-lumumbiste.

A. Les plaignants et leur qualité

1. Madame Limbaya Jacqueline, veuve Sefu Georges

2. Veuve Kigoma Pierre

3. Monsieur Ambana Nzekombe wa Kingis, fils de feu Kingis Alphonse

4. Monsieur Dawe Prosper, fils de feu major Dawe Thadée

5. La société civile du Haut-Zaïre

6. Monsieur Mbatayo Sengilo, Président du Parti Populaire Africain.

LEAVE A REPLY

*