Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent, assassinat des nationalistes

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Le peuple congolais a le droit de connaître, dans le moindre détail, sans ajout ni retrait, tous les faits liés à son «Histoire» passée, présente et à venir. S’agissant singulièrement de son passé, il se trouve des individus visiblement décidés à falsifier des pages pourtant infalsifiables de l’histoire nationale.

        C’est dans le souci de replacer les faits dans leur vrai contexte que «Le Phare» s’est résolu à mettre le holà à l’entreprise de tripatouillage des «vérités» historiques. Compte tenu des circonstances et des attentes actuelles des millions de compatriotes, les pages d’histoire ainsi rouvertes ont eu pour point de départ l’assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito. Et la restitution de la longue série des crimes politiques qu’a connue le pays depuis les années 1960 va se poursuivre jusqu’à à l’épuisement total des archives à la portée du quotidien de l’avenue Lukusa. Sa démarche ne vise qu’un objectif : amener les générations présentes et futures à connaître leur «Histoire», la vraie.

A. Les plaignants et leur qualité

1. Madame Limbaya Jacqueline, veuve Sefu Georges

2. Veuve Kigoma Pierre

3. Monsieur Ambana Nzekombe wa Kingis, fils de feu Kingis Alphonse

4. Monsieur Dawe Prosper, fils de feu major Dawe Thadée

5. La société civile du Haut-Zaïre

6. Monsieur Mbatayo Sengilo, Président du Parti Populaire Africain

A. Personnes entendues et leur qualité  

– Monsieur Akafomo Antoine : Sous-directeur à la Sûreté Nationale

– Monsieur Zamundu Alphonse : Secrétaire Particulier de Mr. Nendaka

– Monsieur Bweta Stanislas : Directeur aux affaires Economiques

– Monsieur Amisi Ferdinand : Directeur à la Sûreté Nationale

– Monsieur Duga Kugbetoro : Directeur provincial des Contributions à Stanleyville

– Monsieur Bangala Alphonse : Général Commandant Brigade Mécanisée

– Monsieur Nendaka Victor : Chef de la Sûreté Nationale

– Monsieur Lokombe Michel : Beau-frère du feu Sefu Georges

– Monsieur Dawe Prosper : fils de feu major Dawe Thadée

Faits incriminés 

1. Assassinat Sefu Georges : 59/B

A l’instar de plusieurs personnes, Sefu Georges se trouve au stade Lumumba où la population innocente s’est regroupée en exécution des recommandations de nouveaux maîtres de Stanleyville. L’infortuné est arrêté au Stade le 04 décembre 1964 par Victor Nendaka accompagné de ses collaborateurs Antoine Akafomo, Alphonse Zamundu. Les siens ne le reverront plus jusqu’à ce jour.

2. Assassinat Kigoma Pierre : 66/B

Monsieur Kigoma Pierre est arrêté dès la reprise de Stanleyville par les troupes du Gouvernement Central. Il est acheminé à l’aéroport avec sa femme et quatre de ses enfants. La femme et les enfants apprendront  l’exécution de leur mari et père après leur acheminement à Kinshasa, d’après la veuve.

3. Assassinat Kingis Alphonse : 70/B

Monsieur Kingis est un inconditionnel du MNC/L. il est capturé par le Chef de la Sûreté au Camp Otraco à Kabondo (Onatra), qui le fait mettre à mort et fait transférer son corps à la Zone de Makiso, selon le plaignant.

4. Assassinat Major Dawe Thadée : 87/B

Officier retraité de l’ANC, la victime a été enlevée de son domicile avec son fils aîné à la reprise de Stanleyville sur ordre du colonel Tshipola, Comandant des Forces Katangaises. L’infortuné est fusillé presqu‘immédiatement après relâchement de son fils aîné non sans l’avoir sérieusement brutalisé.

5. Les assassinats de monsieur Bushiri, ministre intérimaire de la Défense de la République Populaire du Congo, de monsieur Aradjabu, ancien Gouverneur de la Province Orientale, Abikwa, membre de l’Assemblée Provinciale de Stanleyville, Lotika Marie, femme-activiste-lumumbiste, n’ont point fait l’objet d’une plainte individuelle. Ils ont été énumérés par la Société Civile du Haut-Zaïre mettant en cause monsieur Nendaka Victor.

Avis et Considérations

            Une fois de plus, votre Commission a dû user de toute sa patience face aux contre-vérités débitées, sans vergogne, par les principaux acteurs de cette tragédie. Beaucoup d’affirmation vont parfois contre le simple bon sens.

Stanleyville, capitale de la République Populaire du Congo, symbolise la résistance à l’Est. L’élimination physique des alliés du pouvoir de Kinshasa n’était pas tombée dans l’oreille des sourds et a fait augmenter les enchères.

La connotation communiste acquise par ce mouvement insurrectionnel y ajoutera une conspiration internationale occidentale pour y mettre un terme définitif. Tout était réuni pour un déchaînement des sentiments vindicatifs les plus abjects sur le terrain.

            C’est donc sans peine que le Premier Ministre Tshombe réunira sa redoutable gendarmerie katangaise, les mercenaires sud-africains et autres, les nazis et les paras belges. Les soldats de l’Armées Nationale Congolaise ayant fait piètre figure lors de tous ces événements ne seront pas utilisés comme fer de lance. Rien n’a été négligé pour réaliser ce grand rendez-vous de l’histoire qui allait sonner le glas pour tous les mouvements insurrectionnels du pays. La reprise de Stanleyville était donc un événement de taille.

            S’il est connu que les mercenaires font peu cas des vies humaines, la cruauté des gendarmes katangais était inégalable. Leur déroute dans la sécession katangaise face aux forces de l’Onu était encore trop fraîche dans leur mémoire que pour ménager le dernier bastion de Patrice Emery Lumumba tenu pour responsable de leur déconfiture au Katanga.

Questionné à ce propos, Monsieur Victor Nendaka dira : «c’était horrible de voir cette scène, les cadavres jonchaient de partout, tellement que les militaires katangais tiraient sur qui que se soit. Suite à cela, j’ai dû faire un petit rapport confidentiel au président Kasa-Vubu sur ces massacres, des pillages, vols, viols, tueries, etc… C’était vraiment une armée d’occupation.

Question : En votre qualité d’Administrateur Général de la Sûreté, avez-vous eu le rapport concernant les victimes ?

Réponse : Non. Mais je sais qu’il y a eu des morts de part et d’autre, à la seule différence que les militaires katangais (DIABOS) ont plus tué, car ils étaient animés d’un esprit de vengeance.

L’horreur de ces événements a aussi été stigmatisée par le Général Bangala qui n’a eu que 48 heures sur le théâtre des opérations en compagnie du Général Mobutu. Il parle de trop de morts et d’une insécurité totale.

            La confrontation de plusieurs éléments montre un fil conducteur qui cerne le rôle déterminant joué par la Sûreté Nationale dans toute cette confusion. Arrivés au lendemain de la prise de Stanleyville, Monsieur Victor Nendaka et ses collaborateurs ne sont pas uniquement venus dans le souci de protéger les leurs comme ils l’ont affirmé devant votre Commission. Il ressort qu’ils ont bel et bien eu la charge de décortiquer la situation en faveur du pouvoir de Kinshasa. Leur connaissance des hommes et leurs appartenances à cette région ont rendu leur tâche terriblement plus efficace.

            Monsieur Zamundu, un des collaborateurs de Victor Nendaka, venu spontanément pour témoigner affirmera que leur premier rôle était la récolte des informations à l’intention du gouvernement sur la situation réelle. Monsieur Duga est allé plus loin. Il a exhibé à votre Commission une photo de l’époque montrant Nendaka s’entretenant avec des journalistes et en second plan on voit le Général Mobutu. Pour lui, c’est monsieur Victor Nendaka, alias, « Oufkir » qui commandait toutes les opérations et l’infraction punie était le fait d’avoir collaboré de loin ou de près avec les rebelles.

            De notoriété publique à Kisangani, monsieur Nendaka est connu comme assassin et il ne l’a jamais démenti selon le même témoin. Les déclarations de celui-ci de brûler tout Stanleyville pour le transformer en vaste champ de café résonnent encore dans les oreilles de tous ceux qui étaient réunis au stade Lumumba lors de cette tragédie.

Des responsabilités

a. Des responsabilités collectives

            Les institutions de Kinshasa ont levé l’option de reconquérir militairement les territoires envahis. Si le caractère judicieux de pareille décision est soutenu par les uns, les autres se préoccupent de l’épuisement de toutes les autres voies avant de recourir à une mesure jugée être de dernier ressort.

Ce débat apparemment anachronique voire inutile est instructif pour le conditionnement des réflexes des hommes d’Etat de demain qui pourraient être confrontés aux mêmes réalités.

1. N’y avait-il que la solution militaire pour mettre fin aux mouvements insurrectionnels ?

Il est vrai que l’horreur de la rébellion tel qu’amplifier par les médias officiels avait chauffé à blanc plusieurs esprits, même les plus timorés. La tendance générale basculait de plus en plus vers l’alternative de rayer la violence par une autre violence.

            Cependant, une critique objective face à tous ces enjeux détermine que le primum moyen de cette décision est loin d’être la recherche  de la véritable paix pour le peuple. L’échec de toutes les tentatives de réconciliation évoque plutôt l’absence de sincérité dans le chef des leaders politiques de l’époque noyautés par des forces extranationales.

En répondant aux vœux de leurs alliés d’outre-mer, les hommes d’Etat qui animaient nos institutions officielles ont privilégié leurs propres intérêts en ignorant que la brutalité n’a jamais mis fin aux problèmes de fond.

2. Quelle signification peut-on donner à l’utilisation des troupes étrangères et des mercenaires ?

Cette attitude viole un des attributs inaliénable de tout pays indépendant : la souveraineté. Quoique mus par l’étranger, ces actes ont été bel et bien exécutés par des nationaux qui savaient que le sang de leurs compatriotes allait couler.

En tout lieu et en toute circonstance, il s’agit d’une haute trahison dans le chef de :

a. Chef de l’Etat de la République Démocratique du Congo

b. Gouvernement Moïse Tshombe

c.         Groupe de Binza

b.  Des responsabilités individuelles

Par de là toutes querelles politiciennes ou toute haine tribale, votre Commission a d’abord trouvé troublant que tous les témoignages se focalisent sur le service de sûreté. S’agissait-il d’une cible facile sur laquelle toute famille éprouvée pouvait aisément tirer à boulets rouges ?

Les recoupements des faits sont têtus. Ce n’est pas en vain que le nom de Victor Nendaka ou du général Mobutu ont été évoqués par les plaignants :

– Monsieur Lokombe Michel, témoins de l’arrestation de feu Sefu Georges au stade Lumumba, a été entendu par votre Commission et confirme la présence de monsieur Victor Nendaka et ses collaborateurs lors de ce forfait. Ce précieux témoin ne doit sa vie qu’à un concours heureux de circonstance. Arrêté le même jour que Sefu Georges, mais dans l’après-midi et par la même équipe de la Sûreté, monsieur Lokombe Michel sera acheminé dans une salle transformée en cachot pour la circonstance.

            Il y rencontrera plusieurs autres personnes dont feu Bushiri Albert Il. Sans se rappeler clairement la date, il se souvient avoir fait l’objet d’une interpellation par Monsieur Nendaka et ses deux collaborateurs qui n’avaient cessé de le questionner sur la motivation de sa présence à Stanleyville. Il clamera verbalement et par écrit son innocence quant à son implication dans le mouvement insurrectionnel en justifiant sa présence par le simple souci de venir travailler dans sa région.

            Un jour, profitant de la sortie du cachot de monsieur Lokombe venu chercher du lait que son épouse lui avait amené, monsieur Akafomo lui soufflera avoir subi une pression des Lokele pour le sauver. Le témoin Lokombe Michel  n’oubliera jamais le jour fatidique qu’il décrit en ces termes : « vers 19 heures, on m’a appelé et j’ai été mis à la disposition de feu Hamuri Gabriel dans son pavillon. Quelques heures après, vers 23 ou 24 heures, j’ai entendu qu’on me cherchait partout et Gabriel de me conseiller de rester très calme là où j’étais et de ne pas bouger.

            Comme l’exécution n’était pas loin de l’endroit où j’étais caché, j’ai pu entendre personnellement et avec beaucoup de panique les gémissements mortels de Bushiri Albert. Je ne crois pas qu’il fut tué par balles mais il a été étranglé ou poignardé. J’en ai piqué une grande fièvre… »

–           Monsieur Victor Nendaka donne des indications sur l’assassinat de Monsieur Aradjabu.

Question : Selon Akafomo, la mort de Monsieur Aradjabu était ordonné par Mobutu, alors chef d’Etat-major général de l’ANC, qu’en dites-vous ?

Réponse : C’est exact. J’avais suivi moi-même la conversation entre le Président Mobutu, alors Commandant en Chef et le colonel Bangala à ce sujet.

Même le Général Bangala ne nie pas le fait qu’Aradjabu et Assoumani voulaient parler avec le général Mobutu qui les a conduits et lui aurait fait signe.

Zone d’Ombre

            Votre Commission attache beaucoup de prix à toute vie humaine et se préoccupe du nombre exact de tués. Toutes les approches réalisées sous-estiment la véritable dimension de l’holocauste. Il convient de concevoir une descente sur le site pour mieux évaluer ce paramètre.

De la qualification des crimes

 

            Tous ces morts ne sont pas la conséquence d’un affrontement militaire sur le champ de bataille lors de la reprise de Stanleyville. Ils étaient coupables d’avoir collaboré avec les « rebelles » ou d’être simplement soupçonnés de cette infraction. L’extermination de toute une frange de la population était à l’ordre du jour. Les intentions pyromanes de l’Administrateur Général de la Sûreté l’illustrent mieux.

            La cruauté des gendarmes Katangais s’inscrit avec une circonstance aggravante d’être soutenu par les institutions officielles du pays.

Recommandations

1. Interpeller tous les responsables de cette situation dans un procès dont le but ultime est l’assainissement des mœurs politiques.

2. Dépolitiser et restructurer les services de sécurité qui ne doivent plus jamais être utilisés comme une police secrète.

3. Réhabiliter la mémoire de toutes ces victimes de l’intolérance, restituer leurs biens et dédommager les familles éprouvées.

4. Interdire l’accès aux mandats politiques ou publics aux personnes dont les responsabilités ont été clairement cernées.

III. Enlèvements et disparitions (quelques cas)

A. Les victimes

1. Monsieur Kitenge Jean-Marie, Directeur Commercial et Attaché aux Relations Publiques de la Société Air-Zaïre ;

2.  Monsieur Musoso Nestor, Bourgmestre commune de Limete, Monsieur Mabwato Augustin, Monsieur Nguya Antoine, Monsieur Kosi Bonaventure, Monsieur Muzenzi Pascal, Monsieur Kimputu Baudouin, Monsieur Kayungana ;

2. Monsieur Masena Joachim,  député et ancien ministre de Patrice Lumumba ;

3. Lieutenant Mukadi Prosper, Commandant de la Base Logistique du camp Kokolo à Kinshasa ;

4. Monsieur Tshimanga Antoine, Secrétaire National du MNC/L ;

B. Les plaignants

1. Madame Kitenge Malingwendo, veuve Kitenge Jean-Marie

2. Famille Musoso Nestor représentée par Monsieur Musoso Jean-Marie, fils du défunt ;

– Monsieur Mabwoto Henri, frère de feu Mabwoto Augustin et beau-frère de feu Musoso Nestor

3. Madame Manseke Alphonsine : veuve Masena Joachim

4. Monsieur Tshitenge François, frère du feu Tshimanga Antoine, Madame Odia Hamaweja et Monsieur Billy Antoine Tshimanga, respectivement veuve et fils de feu Antoine Tshimanga.

5. Madame Matunga Tshianga ; veuve du Lieutenant Prosper Mukadi

c. Les personnes entendues et leur qualité

1. Monsieur Justin-Marie Bomboko, Ministre sortant du Gouvernement Adoula

2. Monsieur Georges Bienga, Premier Substitut du Procureur de la République-Honoraire, Chef de Parquet de Kinshasa/Kalina

3. Madame Kitenge Suzanne : veuve Kitenge Jean-Marie

4. Monsieur Yanga Ikembo (Yangard) : député MNC/L

5. Madame Malingwendo Joséphine : veuve de Kitenge Jean-Marie

6. Monsieur Victor Nendaka : Chef de la Sûreté Nationale

7. Monsieur Mwana Nteba : Sénateur

8. Général Singa Boyenge Mosambay : Commandant de la Gendarmerie de la ville de Kinshasa

9. Madame Musoso Kabamba Tshilomba : veuve de Musoso Nestor

10. Monsieur Cléophas Kamitatu : Président du P.S.A. – aile Kamitatu

11. Monsieur Musoso Jean-Claude : fils de feu Musoso Nestor.

12. Madame Maseke Alphonsine : veuve de feu Joachim Massena.

13. Monsieur Peti-Peti : lumumbiste.

14. Madame Odia Jeanne : veuve Tshimanga Antoine

15. Monsieur Kalonji Albert : Ministre de l’Agriculture du Gouvernement Tshombe Moïse

16. Général Bumba Moaso Djogi : commandant du camp Tshatshi (Binza)

17. Madame Matunga Tsanga : veuve Muladi Prosper.

18. Monsieur Kayemba Matthieu : militaire et ami de feu Lieutenant Mukadi Prosper.

19. Monsieur Basenga Vincent

20. Colonel Bassia commandant de Gendarmerie du territoire de la ville de Kinshasa. Actuellement retraité.

Faits incriminés

1. Enlèvement et disparition de Monsieur Kitenge J.M

            Monsieur Mwana Nteba est venu chercher monsieur Kitenge Jean-Marie à son domicile le 17 janvier 1965 aux petites heures pour que ce dernier aille lui faciliter la tâche à l’aéroport de N’Dili. Monsieur Kitenge Jean-Marie cédera à l’insistance de Monsieur Mwana Nteba.

            Chemin faisant, arrivés au croisement des avenue Charles de Gaule et Lukunga, ils furent interceptés et filés par une voiture de laquelle descendirent des hommes armés menaçant, qui finirent par enlever Monsieur Kitenge. La femme du défunt accourue sur la place après avoir été alertée par l’épouse de Mwana Nteba, n’a réussi qu’à récupérer quelques effets personnels de son mari (une montre et un peu d’argent).

            La plaignante affirmera qu’’à la question de connaitre le motif de cet incident, son mari lui dira : « je ne me reproche rien, ce n’est qu’un coup monté par les hommes de Binza, Victor Nendaka et Justin-Marie Bomboko, qu’ils fassent ce qu’ils veulent puisque le pays leur appartient.

            Monsieur Kitenge Jean-Marie sera acheminé au Camp Kokolo. La dernière fois que la veuve a vu son mari au cachot du Camp Kokolo, celui-ci avait un mouchoir enroulé à la tête suite aux coups et tortures.

2. Enlèvement et assassinat de Monsieur Nestor  Musoso et consorts

Dans la nuit du vendredi 14 août 1964, Monsieur Musoso Nestor, le Premier bourgmestre noir pour la Commune de Limete, est enlevé chez lui par les agents de sécurité et les para-commandos de Binza. Il en sera de même de ses collaborateurs : Antoine Nguya, Receveur Communal, Maboto Augustin, secrétaire-Adjoint, Kosi Bonaventure, commis, Muzenzi  Pascal, Kimputu Baudouin et Kuyungana.

            Ils demeurent au Camp Binza jusqu’au 18 août 1964. A partir du 19 août, les militaires dispersèrent toute foule venue au nom de ces détenus en leur expliquant que les intéressés sont acheminés à la Sûreté pour interrogatoire. Et ceci jusqu’à ce jour d’après les plaignants.

3. Enlèvement et disparition de Monsieur Massena Joachim

            Le 21 juillet 1964, le Premier Ministre Tshombe signe une ordonnance ministérielle amnistiant les détenus politiques. Ayant bénéficié de cette mesure, l’honorable Massena Joachim goûte à une liberté éphémère car un mois et une semaine après, il sera enlevé de sa résidence à Limete par six personnes armées en tenue militaire et dont deux en civil. La veuve affirme que des documents importants et un montant de 225.000 francs congolais ont été emportés. Toute tentative d’alerter le voisinage a été découragé. Par une brutalité des assaillants sur la femme et les enfants d’après la plaignante, monsieur Masena Joachim ne sera plus revu par les siens jusqu’à ce jour.

4. Enlèvement et disparition de Monsieur Tshimanga Antoine : Secrétaire National du MNC/L

Quelques mois après le retour d’Europe de l’Est de Monsieur Tshimanga Antoine, Monsieur Joseph Shango, Vice-Président Honoraire de la Chambre des représentants du Parlement de la République Démocratique du Congo, vient le samedi 14 août 1965 à 09h00’ chez son frère Nkumbi Edouard accepta d’accompagner son visiteur qui sollicitait son intervention auprès de monsieur Joseph Alidor Kabeya, Procureur Général Honoraire près la Cour d’Appel de Léopoldville. Environ deux heures après, Monsieur Shango est revenu en hâte alerter la famille en leur indiquant que Monsieur Tshimanga venait d’être enlevé par des inconnus armés de revolvers à bord d’une Kombi V.W. sans plaque d’immatriculation qui leur a bloqué la route. Toutes les recherches menées par la famille seront vaines pendant trois jours.

            Le 17 avril 1965 vers 2 heures du matin, Monsieur Antoine Tshimanga se représentera chez lui accompagné de deux soldats du Camp Tshatshi. Il confirmera la version des faits tel que rapportés par Monsieur Sango en ajoutant qu’il a été conduit chez le Capitaine Bumba Moaso où il a subi un interrogatoire. Il était battu et torturé car on lui reprochait d’avoir vendu le Congo aux Communistes lors de son séjour en Europe de l’Est. Il justifie sa sortie du cachot par des raisons médicales et les deux soldats lui étaient adjoints à cet effet.

            Après quelques soins à l’hôpital Général Mama Yemo, le défunt quoique souffrant tiendra une conférence de presse à une terrasse sur la place Braconnier. Il dénoncera les conditions de détention au Camp Tshatshi, les tortures et les assassinats.

            Deux jours plus tard, il sera de nouveau enlevé nuitamment de l’hôpital. Cette fois avec son épouse et ils seront acheminés au Camp Tshatshi. La plaignante dit qu’ils ont été l’objet de menace de mort du Général Bumba Moaso Djogi alors Commandant du Camp qui les traitait de communistes. La femme sera acheminée à l’hôpital suite aux coups reçus et en profitera pour fuir. Elle contactera le Ministre Kalonji Albert pour implorer son intervention. Celui-ci, après avoir contacté le général Mobutu, dira que cela était trop tard car Monsieur Tshimanga avait déjà été exécuté.

5. Arrestation et disparition du Lieutenant Mukadi Prosper.

Le Lieutenant Mukadi Prosper est arrêté en 1964 dans la vague des Kasaïens complotant pour tuer le chef d’Etat-Major, Mobutu Joseph, selon la plaignante. Il en sera de même du lieutenant Kayembe qui lui aura la chance d’être relaxé ultérieurement.

            La veuve cite le capitaine Bumba Moaso Djogi comme un des instigateurs qui aurait dit « en suivant l’interrogatoire de ces Baluba que de telles personnes méritent la mort ».

            Les deux premiers jours, le défunt était détenu au camp Kokolo. La veuve affirme qu’au troisième jour on lui dira que son mari a été envoyé au Parquet et depuis lors toutes les recherches, les contacts avec le Ministre de la Justice, sont restées infructueuses. Le Capitaine Singa aurait dit à la veuve que son mari s’est enfui de la prison.

           

Avis et Considérations de la Commission

            Il n’est aucunement agréable d’essayer de démonter le mécanisme des événements dont les initiateurs ne jouent pas toujours franc jeu ou mieux brouillent les cartes en prétextant l’oubli, compte tenu de l’ancienneté des faits. Les figures de proue dans les grandes tragédies nationales sont, peu s’en faut, restées sensiblement les mêmes. La matérialité de certains actes relevés par les plaintes, les conditions et les confrontations des personnes entendues dévoilent que tous les enlèvements et les disparitions obéissent au même schéma et leurs victimes avaient commis le crime de ne pas partager les mêmes opinions politiques que leurs bourreaux.

1. Monsieur Kitenge Jean-Marie : Etait connu pour son antipathie contre le groupe de Binza, ses prises de position ne faisaient pas l’objet d’une quelconque réticence et son jugement de la personne de Général Mobutu notamment était extrêmement sévère.

Monsieur Akafomo Antoine, un des collaborateurs de Nendaka, a été entendu à cet effet.

Q. : Vous avez suivi l’enlèvement ou disparition de Kitenge J.M. ?

R. : Dira suivre, non. Ce sont les militaires de Mobutu qui l’ont enlevé. Il y avait un conflit entre lui et Mobutu. C’est ce que nous avons appris.

2. Monsieur Musoso Nestor avait des opinions politiques qui se rapprochaient plutôt du Parti Lumumbistes Unifié dont les prises de position n’étaient point les bienvenues sur l’arène politique à cette époque.

3. Monsieur Massena Joachim : était déjà étiqueté à l’instar de tous les lumumbistes de la première heure restés fidèles à leur idéal. Son appartenance au  Gouvernement Lumumba en qualité de Ministre de Travail et de la Prévoyance Sociale ainsi que sa préférence portée sur Gizenga lors de l’éclatement du P.S.A. en faisait une victime par excellence pour ces deux causes complémentaires.

            Monsieur Cléophas Kamitatu a été questionné à ce propos :

Q. : Est-ce que vous étiez dans le même parti que feu Massena ?

R. : oui, à la création du Parti P.S.A. nous avons été ensemble.

Q. : Est-il vrai que le parti P.S.A. s’est éclaté en trois ailes ?

R. : Non en deux ailes. Aile Gizenga et aile Kamitatu.

Q. : il nous arrivait de fréquenter Massena ?

R. : Non, étant donné son appartenance au groupe Gizenga

4. Monsieur Tshimanga Antoine assumait les fonctions de Secrétaire National du MNC/L. Cette fonction a haut risque à cette époque, était aggravée par son séjour en Europe de l’Est. Sa détermination à relever la vérité même au moment où il était dans une situation très désespérée (conférence de presse tenue à la sortie du Camp Tshatshi ont davantage assombri son pronostic.

            Le scénario d’enlèvement est identique : soit une capture à domicile après entrée avec effraction, brutalisations et intimidation de la femme et des enfants, soit un enlèvement sur la route et, en pleine journée par des agents de sécurité armés et flanqués de quelques soldats.

            Ceux-ci viennent avec leur véhicule, barrent la route à leurs victimes et enlèvent les personnes qu’ils recherchent en menaçant l’entourage de leurs revolvers en plein jour.

            Toutes les plaintes auccusent le service  de sûreté et la personne de monsieur Victor Nendaka et l’élargissent au groupe de Binza ; monsieur Justin-Marie Bomboko, le général Mobutu Joseph-Désiré sont aussi cités.

            La matérialité des faits pour déclarer l’implication de ces acteurs a été partiellement facilitée par le sérieux de certains témoins tels que monsieur Bienga Georges, premier substitut du procureur de la République honoraire et Chef du parquet de Kinshasa/Kalina qui a instruit l’affaire Massena Joachim, Musoso Nestor et ses collaborateurs.

Q. : Est-ce que vous connaissiez les gens qui étaient impliqués dans cet enlèvement. Les auriez-vous interrogés ?

R. : Je n’ai pas eu à interroger les gens qui ont opéré cet enlèvement. Je n’ai pas eu le moyen ou la possibilité matérielle pour pouvoir mener une enquête approfondie dans cette affaire car il y a eu chaque fois obstruction de la part du groupe de Binza puisque le but était de déstabiliser Tshombe.

Q. : De la part de qui receviez-vous cette pression ?

R. : J’ai senti l’impuissance de la hiérarchie qui ne pouvait pas obtenir la comparution normale des présumés coupables. Je me rappelle bien que j’avais saisi certaines voitures qu’on disait être de la sécurité, mais en réalité, elles étaient immatriculées au nom de monsieur Victor Nendaka. Nous avons eu un incident assez important avec lui à telle enseigne qu’il m’a envoyé un agent pour me présenter des excuses afin que je libère trois des quatre parmi les véhicules que j’avais saisis qui servaient aux opérations décriées.

Q. En réalité vous affirmez que le responsable de vagues d’enlèvement fut le groupe de Binza ?

            Questionné à propos de tous ces enlèvements et disparitions, monsieur Victor Nendaka dit tout ignorer de ces enlèvements et affirme ne point être concerné.

            Lors de la confrontation Nendaka Victor et Bienga Georges, ce dernier confirmera sa déposition ci-haut.

            A monsieur Victor Nendaka alors :

Q. Qu’avez-vous à dire ?

R. Je connais très bien Bienga. C’est un bon magistrat ; nous avons collaboré étroitement avec lui lorsque je fus administrateur général de la Sûreté nationale. Il m’a rendu bien des services dans mes fonctions. Pour ce qui est de la saisi des véhicules, je ne me souviens plus.

            Pour monsieur Cléophas Kamitatu, il n’y a l’ombre d’aucun doute. Les maisons d’arrêt du camp Tshatshi étaient pleines à craquer des nationalistes arrêtés par la Sûreté nationale, le groupe de Binza en est responsable.

            Votre Commission pense que l’apparence du seul nom de monsieur Victor Nendaka comme pierre angulaire de tous ces événements ne doit pas éluder les débats de fond. Il est évident que l’équipe pensante est plus large et mieux structurée. La désignation du groupe de Binza s’inscrit dans cette démarche malgré le refus catégorique de l’un d’entre eux, en l’occurrence monsieur Justin-Marie Bomboko, cité dans l’affaire Kitenge Jean. Tout porte à croire que le groupe de Binza se partage la responsabilité collective de tous ces événements malheureux.

            Le fait que le ministre Kalonji Albert a recouru au Général Mobutu pourtant non cité comme acteur important, par le plaignant, qui l’informera de la mort de l’une de victime renforce d’avantage le fait que le réseau est bien organisé..

1 COMMENT

  1. Bonjour ,
    Je suis la fille de feu le gouverneur François Aradjabu-Lumalisa.
    Dans le livre que, je suis entrain d’écrire sur l’assassinant de mon père, car, nous n’avons jamais eu de réponse sur qui et pourquoi lui.
    Et plus est de nous prendre notre père, ma mère fut assassinée à son tour nous laissant orphelins dans cet Congo dévasté par la guerre civile.
    Nous n’avons jamais reçu des excuses, ni de témoignages de reconnaissance du fait que mon père , 7ème gouverneur de la Province Orientale fut assassiné crapuleusement pour ses conviction et appartenance au Partie MNC Lumumba.

    Je serrai heureuse de m’entretenir avec votre journal sur ce livre.
    Merci de votre collaboration.

    Mme J M radjabu

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