Congo-Zaïre, l’empire du crime permanent : affaire Moïse Tshombe, Mobutu au coeur du complot

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President Mobuto Sese Seko of Zaire Speaks at Press ConferenceLe peuple congolais a le droit de connaître, dans le moindre détail, sans ajout ni retrait, tous les faits liés à son «Histoire» passée, présente et à venir. S’agissant singulièrement de son passé, il se trouve des individus visiblement décidés à falsifier des pages pourtant infalsifiables de l’histoire nationale.

C’est dans le souci de replacer les faits dans leur vrai contexte que «Le Phare» s’est résolu à mettre le holà à l’entreprise de tripatouillage des «vérités» historiques. Compte tenu des circonstances et des attentes actuelles des millions de compatriotes, les pages d’histoire ainsi rouvertes ont eu pour point de départ l’assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito. Et la restitution de la longue série des crimes politiques qu’a connus le pays depuis les années 1960 va se poursuivre jusqu’à l’épuisement total des archives à la portée du quotidien de l’avenue Lukusa. Sa démarche ne vise qu’un objectif : amener les générations présentes et futures à connaître leur «Histoire», la vraie.

I. Victime

Moïse Kapend Tshombe :

– ancien président du Katanga (1960-1963)

– ancien Premier Ministre de la République démocratique du Congo (1964-1965)

– victime d’un procès politique, d’enlèvement et de mort suspecte.

II. Plaignants

 La Commission des Assassinats et violations des droits de l’homme a reçu les plaintes suivantes :

– la famille Tshombe, plainte signée par ses fils Jean Ditend et André Njimbu Tshombe ;

– Maître Kyola Mashamba, président de l’Assemblée régionale du Shaba.

Les plaignants demandent:

1. l’enquête sur les circonstances de l’enlèvement et de la mort de monsieur Tshombe à Alger.

2. La réhabilitation de la mémoire de l’ancien Premier Ministre souillée et déshonorée par la deuxième République.

3. Le rapatriement des restes du feu Tshombe dans la terre de ses ancêtres.

4. La restitution des biens meubles et immeubles confisqués après le procès de mars 1967, biens de Moïse Tshombe et de ses frères Mwant-Yav Mbumb et Mwant-Yav Kawel.

5. La réhabilitation de la mémoire des colonels Ferdinand Tshipola et Léonard Monga, du capitaine Damase Nawej et de leurs compagnons d’armes ainsi que celle de Luther Kateng et Bertin Muteb, victimes d’assassinat politique.

III. Les faits incriminés

– A l’occasion du procès Tshipola en mars 1967, Moïse Tshombe est cité, jugé et condamné par contumace pour les faits suivants :

– Avoir proclamé la sécession du Katanga, avoir aliéné l’indépendance économique du pays en qualité de Premier Ministre en signant les accords sur le contentieux belgo-zaïrois ; avoir entrepris de constituer une armée de mercenaires et maintenu la subversion dans les unités katangaises de l’Armée nationale congolaise en vue de renverser le nouveau régime.

– Le 29 juin 1967, le président Tshombe, en exil en Espagne, fut enlevé d’Ibiza dans les Balares par un sujet français Bodenan agissant, selon ses dires, pour le compte du gouvernement congolais (Zaïrois). De là, il fut emmené à Alger où, fait prisonnier, il mourut le 30 juin 1969.

– Pendant son emprisonnement, le gouvernement congolais demanda son extradition en vertu du jugement le condamnant à mort par contumace. Une délégation conduite par monsieur Mungul Diaka, par ailleurs ambassadeur du Congo en Belgique au moment de l’enlèvement, fut dépêchée à cette fin à Alger. Elle comprenait, en dehors du précité, le procureur général monsieur Kabeya, le Chef de la Sûreté, le général Singa, de madame LutayKanza, membre du Bureau politique du MPR et de 3 agents, messieurs Saïdi, Kakuta et Kambele, cameramen de son état.

– Malgré l’avis favorable de la cour suprême d’Alger, le président Boumediene refuse l’extradition de

Tshombe.

IV. L’analyse des faits

1. Les témoins

 Votre Commission a eu à entendre :

– Monsieur Jean Ditend Tshombe, fils du Premier Ministre

– Monsieur Mungul Diaka, ancien ambassadeur du Zaïre en Belgique et Chef de la délégation à Alger ;

– le général Singa, ancien Administrateur en chef de la Sûreté ;

– Monsieur Alidor Kabeya, ancien ministre des Affaires étrangères.

Les personnes suivantes n’ont pas daigné répondre à l’invitation de votre Commission :

– Madame Lutay-Kanza, monsieur Saïdi, monsieur Kakuta et monsieur Kambele.

            Votre Commission a disposé également de l’interview faite par monsieur Bodenan dans la revue « Jeune-Afrique » n° 772 du 24 octobre 1975 intitulée « le Rapt de Moïse Tshombe».

2. De l’analyse de toutes les dépositions et des documents, votre Commission a relevé le film des événements, comme suit :

a) Du procès Tshipola

            Il s’agit du procès des chefs des gendarmes katangais qui s’étaient mutinés à Stanleyville après la destitution de Tshombe, en compagnie des mercenaires.

            Revenus au pays après les négociations de réconciliation menée au Rwanda par le général Mulamba, ils furent arrêtés, jugés et condamnés à mort et exécutés.

            Au cours du procès, le pouvoir enjoignit au Tribunal d’inclure Tshombe et de le condamner à mort pour haute trahison et atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’Etat. Il restait à trouver l’occasion de l’extrader.

            Interrogé au sujet de ce procès, pour le rôle de ministère public, monsieur Alidor Kabeya, a confirmé que c’est sur injonction des autorités militaires qu’il avait siégé et que l’ambiance au cours de ce procès tenu en public au camp Kokolo ne lui a pas permis de jouer pleinement et efficacement son rôle.

b) L’enlèvement

            Ainsi que décrit plus haut, l’enlèvement de Moïse Tshombe a été réalisé par Francis Bodenan, un repris de justice français introduit dans le sillage de l’ancien Premier Ministre par les instigateurs du crime.

            A ce sujet, dans une interview à « Jeune Afrique » Francis Bodenan déclare avoir été engagé par monsieur Bernardin Mungul Diaka, ambassadeur du Congo en Belgique. Ce dernier l’aurait chargé de surveiller Tshombe pour l’empêcher de regagner le Katanga. Et c’est le même qui, devant un projet précis du retour de Tshombe au pays, lui aurait ordonné de l’enlever et de le conduire en Algérie.

            Nous citons monsieur Bodenan : « un rendez-vous avait été pris pour moi avec monsieur Mungul Diaka, ambassadeur du Congo à Bruxelles. Un homme charmant et très avenant. Après m’avoir expliqué que l’ex-président Tshombe était un traître à l’Afrique, il m’a chargé de l’affaire » (op. cit. P. 61).

            « Avec l’argent que me donnait l’ambassadeur du Zaïre à Bruxelles, il m’était facile d’acheter son entourage ».

Ayant conquis la confiance de Tshombe à qui il était présenté en homme d’affaires et corrompu son entourage, Bodenan organisa un faux voyage d’affaires immobilières dans l’Ile de Palma Majorque. De là, il distrait le Premier Ministre dans un autre voyage touristique à Ibiza. C’est au retour de cette ville qu’il détourne l’avion sur Alger. Sur ordre de qui ? Bodenan déclare : « ce jour-là, j’ai téléphoné très tôt à Bruxelles pour entrer en contact avec le relais… Après une heure de vol, nous avons atterri à Ibiza. Alors que le groupe déjeunait, dans un restaurant, je me suis éclipsé pour téléphoner… » « C’est à ce moment-là que Mungul Diaka m’a dit qu’il fallait absolument le neutraliser. J’entends encore les mots qu’il a utilisés résonner dans mes oreilles : « Tshombe, c’est la peste pour l’Afrique, vous êtes notre sauveur, fais tout pour le neutraliser » (op.cit. P. 64). C’est dans ces conditions que Tshombe est livré aux autorités algériennes. Bodenan poursuit, une fois à Alger :

« Mungul Diaka est venu me voir deux ou trois jours après… Au cours d’un long entretien en tête à tête, Diaka m’a vivement félicité. Il m’a dit que j’avais rendu un précieux service à son pays et que je pouvais me considérer comme le frère de tous les Africains ».

Monsieur Mungul Diaka nie avoir organisé l’enlèvement de Moïse Tshombe. Voici ce qu’il a déclaré à la Commission. « Je vous dis qu’on n’a jamais téléphoné à l’ambassade du Congo à Bruxelles et Mungul Diaka est un homme pur et qu’il n’a jamais été impliqué dans tout ça et qu’il n’a pas rencontré ces messieurs,  sauf Davister qui était l’ami personnel du président ».

            A propos de l’interview de Bodenan, il a déclaré : « Je peux vous dire que moi, à mon tour, j’avais lu cet article et je vous précise que ce monsieur était contacté par d’autres gens. Votre Commission doit savoir que s’il y a eu enlèvement, c’était le problème d’un Etat à un autre… »

c) Tentative d’extradition

            Monsieur Mungul Diaka, ambassadeur du Congo en Belgique au moment du rapt, s’est trouvé à la tête de la délégation envoyée en Algérie.

            Dans ce pays, aux dires du général Singa et de monsieur Kabeya, il a mené seul les négociations pour l’extradition. Allant jusqu’à se déplacer dans les pays arabes et européens, dans l’espoir que ces derniers feraient pression sur le gouvernement algérien pour obtenir gain de cause.

            Entretemps, le général Singa, quant à lui, grâce au service secret algérien, parvient à voir et à s’entretenir avec Tshombe dans la villa mise à sa disposition, et en swahili. L’infortuné lui paraît comme un oiseau en cage qui lui dira : « je préfère aller mourir dans mon pays ».

            Malgré l’avis positif de la Cour Suprême, l’extradition n’aura pas lieu. Selon monsieur Mungul Diaka, le président Boumediene tenait à faire juger Tshombe par un tribunal international.

V. Zone d’ombre

            L’affaire Tshombe comporte de nombreuses zones d’ombre que votre Commission a tenté de relever :

– qui a organisé l’enlèvement de Tshombe ? Bodenan indique du doigt son recruteur, mais ne dit pas qui l’a mis en contact avec lui. Tandis que celui-ci dit l’ignorer ;

– des noms ont été cités, Davister, ami du président Mobutu, Hambursin et Sigal, les deux belges de l’entourage de Tshombe qui furent « achetés » par Bodenan et l’incontournable Devlin, chef de l’antenne CIA à Kinshasa. Quel rôle exact ces personnages ont-ils joué ?

– quelle était la mission exacte de la délégation de monsieur Mungul ? S’était-elle limitée à demander l’extradition ? Alors pourquoi la présence du chef de la Sûreté ?

– La grande ombre plane sur la mort du leader katangais. De quoi est-il mort, de la crise cardiaque ou d’une autre maladie ?

            Il serait mort dans son lit selon une version, et suivant l’autre, devant son poste de télévision.

            Votre Commission estime que, seule une enquête plus approfondie, nécessitant un déplacement en Algérie, Espagne, Belgique et Suisse, pourraient lever ces zones d’ombre.

VI. Avis et considérations

1. Le procès

            Monsieur Moïse Tsombe fut inculpé dans le procès Tshipola alors que celui-ci était déjà en cours. L’intention manifeste d’inquiéter l’homme politique ne fait pas de doute, d’autant plus que le pouvoir, à Kinshasa, le soupçonnait de menées subversives. Raison pour laquelle monsieur Mobutu avait fait lever son mandat parlementaire dès 1966.

            Les préventions retenues contre lui ne pouvaient pas tenir à la critique:

– celle de sécessionniste était couverte par l’amnistie que le président Kasa-Vubu lui avait accordée en 1964 afin de permettre à Tshombe d’accéder au poste de Premier Ministre ;

– celle d’aliénation de l’indépendance économique était cynique de la part d’un régime où la corruption et la concussion ont été érigées en système de gestion et de gouvernement et qui a vendu une partie du territoire à des étrangers (affaire Otrag).

            Dès lors, la condamnation à la peine capitale pour haute trahison peut être considérée comme le prétexte pour légaliser le scénario qui allait suivre. Visant à l’élimination physique d’un adversaire politique dont la stature gênait le jeune chef d’Etat.

2. L’enlèvement

            Bien que les tribunaux n’aient pas trouvé d’éléments matériels pour faire endosser le crime du rapt au gouvernement du Zaïre, un faisceau des faits concourant à faire penser que les commanditaires étaient à Kinshasa et à l’ambassade du Congo à Bruxelles.

– Les allégations de Bodenan ont été, jusqu’à présent, déniées, mais jamais réfutées, en particulier les coups de téléphone et les entretiens à Bruxelles et à Alger avec monsieur Mungul Diaka.

– Selon monsieur Ditend Tshombe, les sieurs Bodenan, Hambursin et Sigal étaient en relation étroite avec monsieur Mungul Diaka et Pierre Daviter, ami personnel de monsieur Mobutu.

– Ils étaient également en rapports suivis avec messieurs Devlin et Laciterre, chef et chef-adjoint de la CIA à Kinshasa et amis du président Mobutu. C’est sur la demande de ceux-ci que monsieur Peeters, pilote et garde du corps de Tshombe fut éloigné, au moment du kidnapping.

NB : Votre Commission a été intriguée par ce personnage. Devlin, qui se trouve être mêlé à toutes les péripéties tragiques de notre histoire depuis la mort de Lumumba jusqu’à celle de Tshombe et au-delà, dans l’affaire Kalume.

– Les activités de Bodenan suivant le même déclarant, étaient financées par la société Sedefi, dirigée par deux banquiers suisses Baumberger et Buckler. Ceux-là même qui donnèrent un faux rendez-vous à Tshombe Moïse à Palma de Majorque. Or, il s’est avéré que ladite société était au service de la CIA et qu’elle fut créé principalement pour fournir des armes à l’ANC. Elle sera dissoute quelques jours après l’enlèvement.

– Tous les passagers de l’avion, y compris le ravisseur furent libérés, excepté monsieur Moïse Tshombe, contre qui l’Algérie n’avait formulé aucun grief.

– L’attitude pour le moins suspecte de la délégation congolaise : Mungul Diaka, ambassadeur au moment du rapt est chargé de réclamer le colis déposé en Algérie ; la précipitation à s’y rendre surprend.

            A ce propos, l’intéressé a déclaré : « le choix était porté sur moi parce que le président trouvait en moi un pur nationaliste et surtout quelqu’un qui était contre la politique de Tshombe ».

– La pression faite par le gouvernement de Kinshasa sur les pays amis, notamment l’Espagne, pays d’exil du feu Tshombe, de ne pas accueillir ses dépouilles mortelles.

– Enfin, il y a cette étrange lettre de monsieur El Hadji Nourou Tall, marabout de Dakar, envoyée au président Mobutu en date du 23 septembre 1991 et que la famille Tshombe a remise à votre Commission. On y trouve écrit :

« Je me souviens de l’audience mémorable que vous nous avez accordée… Satisfait de l’hospitalité… Mon père vous demande avec insistance de lui faire part présentes et futures, afin qu’il implore le Tout-Puissant dans la réalisation de votre destin national avant qu’il ne rentre à Dakar.

            C’est ainsi que j’ai chuchoté à mon père que vous avez un ennemi politique puissamment aidé par les colonisateurs et qu’il faut systématiquement débarrasser de votre chemin…

            Quelques jours plus tard, toutes les stations radio du monde entier annoncent la mort de Moïse Tshombe. Je n’oublierai jamais tous les biens faits que vous n’avez cessé de procurer à mon père et singulièrement les voitures Mercedes que j’avais le privilège de réceptionner au port de Dakar ».

Sans commentaires !

VI. Des responsabilités

            Bien que plusieurs zones d’ombre sont encore à éclairer dans ce dossier, votre Commission pense établie la responsabilité :

– du président Mobutu qui, contre toute loi, a cru bon de faire condamner Tshombe pour des infractions déjà levées par l’amnistie accordée par le président Kasa-Vubu. Par ailleurs, à la lumière des déclarations de Bodenan et de la lettre du marabout sénégalais, il apparaît dans l’état actuel de la question que le président Mobutu n’est pas étranger dans l’enlèvement et la mort suspecte de Moïse Tshombe.

– de monsieur Mungul Diaka Bernardin, en se réfugiant derrière la formule « affaire d’Etat » n’a pas encore dit toute la vérité : on le trouve au four et au moulin à l’enlèvement et à la tentative d’extradition, alors que dans ce dernier cas, il n’était pas magistrat.

– du gouvernement algérien pour avoir détenu abusivement Moïse Tshombe alors que ce dernier n’avait commis aucune infraction au regard de la loi de ce pays frère.

VII. Recommandations

            Etant donné les irrégularités qui ont entouré la condamnation à la mort par contumace de monsieur Tshombe en mars 1967 alors qu’il n’a pas été légalement cité à comparaître :

            Considérant que dans l’état actuel de nos investigations, monsieur Moïse Tshombe a été victime d’une cabale montée de toutes pièces et qui a abouti à sa mort physique ;

            Considérant les zones d’ombre qui persistent encore dans ce dossier :

Votre Commission recommande :

1° la révision du procès Tshipola en vue de la réhabilitation de la mémoire de moïse Tshombe ;

2° le rapatriement de sa dépouille mortelle avec les honneurs dus à son rang ;

3° la restitution des biens immobiliers de la famille Tshombe et l’indemnisation des autres biens confisqués à l’issue du procès arbitraire de mars 1967 ;

4° l’évacuation des maisons de Daniel Muteb Tshombe et Thomas Kabwit Tshombe, frères de l’ancien Premier Ministre, maisons illégalement occupées par les Forces armées zaïroises à Sandoa et à Kapanga ;

5° l’intégration du gouvernement algérien par le biais d’une Commission rogatoire en vue de :

– donner les raisons de l’incarcération de Tshombe durant deux ans alors qu’il n’avait commis aucune infraction contre la loi algérienne ;

– expliquer les circonstances de sa mort ;

– communiquer les résultats de l’autopsie confiée au professeur Olivier de la Faculté de médecine de Marseille en France ;

– remettre à a famille les notes manuscrites qu’écrivait le défunt pendant sa détention ;

6° poursuivre l’enquête sur les circonstances de son enlèvement et de sa mort.

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