Comment la CIA a plongé le Congo dans le chaos : la mort de Lumumba

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Au cours des dernières semaines de l’administration Eisenhower, la politique américaine au Congo était dominée par la peur que Lumumba allait retourner la situation contre ses bourreaux, revenir aux affaires et qu’ainsi les Russes finiront par gagner la partie. Malgré tous les avantages mis à leur disposition, Kasa-Vubu et Mobutu étaient incapables de contrôler les lumumbistes, plus particulièrement leur force grandissante sur le plan militaire comme sur le plan politique. Les officiels américains de Léopoldville quant à eux faisaient des recommandations urgentes pour que le problème Lumumba soit réglé une bonne fois pour toutes.

            Parmi les officiels américains qui géraient le dossier Congo, il n’y en avait pas un seul, en dehors de Wordsworth, qui maîtrisait la question avec assurance. Ils donnaient tous l’impression que le temps leur manquait et que les événements passaient tellement vite. Ils seraient dans l’incapacité de contrôler la situation. Cette sensation de l’urgence atteignit son apogée à une semaine de l’entrée en fonction de Kennedy lorsque pour quelques instants il était devenu évident que Lumumba pouvait rentrer au pouvoir au matin du 13 janvier. La garnison de Thysville (à 120 Km de Léopoldville) où Lumumba était emprisonné se révolta. Elle demandait une augmentation de solde. Au soir, l’Ambassadeur Timberlake alerta le Département d’Etat. Timberlake venait tout juste d’être informé par la CIA que Kasa-Vubu, Mobutu, Bomboko et le Chef de la sécurité Victor Nendaka s’étaient rendus en catastrophe à Thysville pour essayer de mâter la mutinerie avant que la nouvelle ne se répande dans d’autres unités.

            Malgré les précautions prises par Kasa-Vubu pour empêcher l’ébruitement de la mutinerie, la presse était bien au courant de son déplacement et selon Timberlake, elle (presse) suivait déjà la piste. Léopoldville fut secoué par des rumeurs selon lesquelles Lumumba avait été relâché et qu’il était en route pour la capitale à la tête des certaines troupes désaffectées.

Des centaines d’Européens et des Congolais anti-lumumbistes, visiblement pris de panique, couraient à travers la ville.

            Ce jour-là, les bacs pour la traversée à Brazzaville avaient fonctionné à leur capacité maximale. Malgré tout, lorsque le trafic fut interrompu à la tombée de la nuit, un certain nombre de sujets belges qui étaient complètement désespérés, prirent le risque de louer des vedettes pour effectuer dangereusement des traversées nocturnes. Au soir dans la capitale, on apprit que Kasa-Vubu avait mâté les mutins en leur promettant des augmentations substantielles de leur solde et que Lumumba était de nouveau aux arrêts. Il avait été en liberté pendant quelques heures seulement. Lorsque Kasa-Vubu et ses collègues lui proposèrent un poste ministériel dans le gouvernement Iléo, il refusa de composer avec eux. Il insista sur le fait qu’il n’accepterait la liberté qu’en tant que chef du gouvernement légitime. C’était une position de principe très courageuse mais qui par la suite, se révéla être le plus désastreux et politiquement téméraire qui conduisit Lumumba à sa perte. Les adversaires de Lumumba n’étaient pas tout à fait surpris par cette mutinerie. Depuis un certain temps, Kasa-Vubu et ses plus proches alliés entretenaient des doutes quant à la fidélité des troupes de Thysville. Ils étaient perturbés par le fait qu’à Noël, Lumumba avait dîné avec les officiers et surtout les rapports selon lesquels, ils se familiariseraient bien avec les soldats. Ils savaient quel genre d’orateur convaincant il était et ils ne pensaient pas qu’il lui serait impossible de retourner la situation une fois de plus et d’organiser une descente sur la capitale. En plus, depuis quelques jours, il y avait une certaine tension en ville à la suite d’une réclamation d’augmentation de salaires par les militaires Devlin, le chef d’antenne CIA qui avait compris que cette tension allait inévitablement renforcer les lumumbistes, attira l’attention de Kasa-Vubu et ses collègues que l’armée et la police étaient toutes les deux prêtes pour la révolte, à moins de prendre certaines mesures énergiques dans le sens de satisfaire leurs demandes. Même si l’on ne peut pas dire que les événements du 13 janvier étaient totalement inattendus, est-il que lorsqu’ils se produisirent, ils ébranlèrent sérieusement le Président Kasa-Vubu.

            Si depuis le 5 septembre lorsque Kasa-Vubu avait annoncé l’éviction de Lumumba, il n’avait pas agi rapidement c’est parce qu’il était préoccupé par la menace de Thysville. Il savait que cette solution n’était que provisoire. Depuis décembre, lui et ses conseillers étaient en train d’étudier la possibilité de transférer Lumumba à une prison plus sûre. Maintenant, ils étaient convaincus que c’était le moment d’agir.

            Le premier choix et certainement le plus évident était Elisabethville, la capitale de Tshombe. Il y avait un précédent qui justifiait l’envoi de Lumumba là-bas. Au mois de septembre Tshombe avait accepté de prendre Lumumba en prison. Mais au début, ils n’étaient pas d’accord d’accepter ses conditions.

            La deuxième alternative c’était Bakwanga, la capitale du Sud Kasaï, l’Etat sécessionniste de Kalonji où Lumumba sera à la merci de ses plus grands ennemis : les Baluba.

            Ces derniers seront heureux de lui faire payer toutes les atrocités qu’ils avaient endurées lors de la campagne du mois d’août.

            Selon certaines sources, les conseillers belges de Kasa-Vubu préféraient Bakwanga qu’ils considéraient moins controversé qu’Elisabethville où la présence belge était plus marquée. Le 14 janvier, tout juste un jour après la mutinerie, Devlin fut informé par ses sources du gouvernement congolais que la décision était prise : Lumumba sera transféré à une prison de Bakwanga.

            Au 16 janvier, tous les arrangements étaient prêts. Le 17 janvier avant la levée du soleil, Nendaka, Ferdinand Kazadi le Commissaire à la défense accompagnés d’un petit groupe de militaire arrivèrent à Thysville. Ils envoyèrent un politicien nommé Jonas Mukamba que Lumumba connaissait et en qui il avait confiance. Mukamba raconta à Lumumba qu’un coup venait d’être réalisé à Léopoldville en sa faveur et qu’il devait rentrer immédiatement pour former un nouveau gouvernement. Non sans quelques difficultés, ils arrivèrent quand même à convaincre les militaires qui gardaient Lumumba de relâcher leur prisonnier ainsi que ses deux camarades qui étaient arrêtés avec lui : Maurice Mpolo et Joseph Okito. Ils se dirigèrent vers Lukala à 30 Km où se trouvait une piste d’atterrissage appartenant à une cimenterie.

            Ils embarquèrent à bord d’un petit porteur d’Air Brousse, une Société aérienne belge, loué pour la circonstance. Ils s’envolèrent vers Moanda, sur la côte, où attendait un DC 4 d’Air Congo.

            Les localités étaient bien sélectionnées : aucune de ces pistes ne se trouvait à proximité des garnisons militaires des Nations Unies dont les militaires pouvaient mettre la main sur le prisonnier.

            Le DC 4 décolla pour Bakwanga avec à son bord Kazadi et les prisonniers.  Mais, arrivés à mi-chemin, les pilotes reçurent les instructions de conduire les prisonniers à Elisabethville au lieu de Bakwanga. Aucune explication n’a été donnée quant au changement brusque intervenu dans les plans. Pendant les 5 heures de vol, le traitement réservé aux prisonniers fut tellement cruel que l’équipage belge, après vaines protestations, s’enferma dans la cabine.

            Lorsque l’avion atterrit à Elisabethville. Il fut immédiatement entouré par des jeeps, des camions, un véhicule blindé et environ 130 militaires katangais. Il n’y avait que six militaires Suédois de l’ONU qui étaient en service. Ils étaient au fond de la piste. Ils observaient à distance et remarquèrent lorsqu’un officiel de haut rang descendit de l’avion suivi par trois prisonniers dont les deux étaient bandés et les mains liées derrière leurs dos. L’un d’entre eux portait une petite barbe. Comme ils sortaient de l’avion, en trébuchant, ils étaient aussitôt accueillis par les soldats katangais avec des coups de pieds et de poings, tout cela en présence de leurs officiers belges, ensuite ils furent jetés dans une jeep qui les amena … pour ne plus être jamais revues.

            Au cours des semaines suivantes il y eut beaucoup de confusion et d’incertitude pour localiser Lumumba. Les autorités katangaises annoncèrent d’abord, sa fuite le 10 février, et ensuite son arrestation et sa mort le 13 février. Leur version de la mort de Lumumba ne fut acceptée par personne. L’enquête de l’ONU menée après n’a su donner des précisions sur sa mort, mais selon les sources les plus dignes de foi, Lumumba et ses compagnons seraient assassinés immédiatement après leur arrivée au Katanga dans la nuit  du 17 janvier par les officiels  katangais et des mercenaires belges. Tshombe aurait personnellement participé ou tout au moins aurait donné son accord avec son ministre de l’Intérieur, Godefroid Munongo.

            Selon une version qui circulait dans les milieux diplomatiques, Munongo aurait donné un coup de mains à l’opération de l’assassinat. Après, il téléphona Tshombe qui était à un dîner pour le tenir informé. Après le coup de fil de Munongo, Tshombe s’employait par tous les moyens à cacher la vérité sur la véritable sort de Lumumba en affirmant que non seulement il était en vie, mais qu’en plus il se portait bien. Mais malgré toutes ces allégations, des spéculations de toutes sortes couraient au nom de Lumumba, même des rumeurs selon lesquelles il serait déjà tué. Les officiels des Nations Unies gardaient une conscience chargée de n’avoir pas su protéger Lumumba du mauvais traitement à l’aéroport d’Elisabethville. Ils espéraient de tout cœur que ces rumeurs se révéleraient non fondées. E fait Wleschoff, l’aide d’Hammarskjöld disait à un diplomate américain à New York qu’il ne croyait pas que Lumumba était en danger de perdre sa vie parce que les Congolais n’avaient pas la réputation de tuer leurs leaders politiques. Is étaient plus portés à manifester leur mécontentement en les tapant, de préférence avec les crosses de leurs fusils. Un jour après l’arrivée des prisonniers à Elisabethville, le représentant local de l’ONU mit Tshombe en garde en lui disant que si jamais Lumumba était maltraité, cela pouvait provoquer une censure internationale sévère à l’endroit du Katanga. Tshombe admit qu’il avait vu Lumumba et ses camarades peu après leur arrivée et il reconnut qu’ils étaient en piteux état à la suite des coups reçus à bord de l’avion. Le jour suivant Tshombe reçut Beredsen avec un message venant du secrétaire général qui lui recommandait à ce que les prisonniers soient traités humainement, qu’ils aient droit à un jugement correct et que les représentants de la Croix Rouge soient autorisés à les visiter. Hammarskjöld avait aussi envoyé u autre message à Kasa-Vubu lui demandant que Lumumba soit ramené à Léopoldville et qu’il ait droit à un jugement correct.

            Pendant que Tshombe continuait à recevoir Berendsen, et à lui mentir à propos des conditions dans lesquelles se trouvait Lumumba, Kasa-Vubu qui avait exigé le rappel de Dayal à New York, refusa d’obtempérer aux recommandations du représentant du Secrétaire général. Pendant ce temps, le Département d’Etat croyait encore que Lumumba était toujours vivant et toutes les actions étaient basées sur cette allégation. Le département demanda à Canup… de vérifier les déclarations de presse selon lesquelles Lumumba aurait été sérieusement battu en présence d’un officier blanc. Au cas où ces nouvelles s’avéraient exactes, Canup devrait informer Tshombe que le gouvernement des USA déplorait ce genre de traitement. Le gouvernement américain espérait que Lumumba avait droit à un traitement humain, des soins médicaux et que son cas sera traité conformément aux lois en vigueur. Lorsque le 20 janvier Canup souleva toutes ces questions auprès de Munongo, le ministre de l’Intérieur assura que Lumumba était en lieu sûr en dehors d’Elisabethville. D’après Munongo, Lumumba recevait le même traitement que n’importe quel prisonnier à travers le monde. Cependant il a omis de signaler que Lumumba était bien traité ou qu’il était en bonne condition physique.

            Enfin de compte, Canup devint quelque peu sceptique au sujet de toutes ces assurances. Il envoya le message ci-après à Washington : « Ne croyons pas possible négliger totalement persistantes rumeurs selon lesquelles Patrice Lumumba est mort peu après son arrivée comme conséquence mauvais traitement ici. Le ministre de l’Intérieur Munongo a nié devant moi toutes ces rumeurs mais le mystère persistant quant à l’endroit où il se trouve ; nous oblige de rester aux aguets.

(In Le Phare n° 156, du 28 juillet 1992, p. 3)

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