Comment la CIA a plongé le Congo dans le chaos … : la fuite désespérée de Patrice-Emery Lumumba

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Les craintes entretenues par Timberlake au sujet de la convocation du Parlement étaient aussi partagées par le Chef d’antenne de la CIA à Léopoldville. Le 26 octobre, quand tout avait l’air d’indiquer que Mobutu était en mauvaise position, le Chef d’antenne signala à son Q.G. que si jamais le Parlement était convoqué en session et que les adversaires de Lumumba n’obtenaient pas la majorité, les « pressions » pour la réhabilitation de celui-ci seraient terribles et personne ne pourrait y résister. Ainsi donc, le seul moyen sûr pour éviter ce danger était d’éliminer Lumumba de la scène. Devlin avait une préférence pour une arrestation opérée par des Congolais mais avec les gardes de l’ONU postés autour de sa résidence. Cette éventualité étant jugée impossible, il restait l’autre alternative : l’assassinat. A ce point, Devlin n’avait pas tellement progressé avec son complot d’assassinat mais il continuait à le peaufiner en informant ses chefs sur les progrès réalisés. En date du 28 octobre, il les mit au courant que l’un des adversaires congolais de Lumumba avait confié à son contact de la CIA qu’il était en train d’essayer de faire tuer Lumumba. Mais il ajouta que cela risquait d’être très difficile étant donné que le boulot devrait être exécuté par un africain sans engagement connu avec n’importe quel blanc.

            Le jour suivant, Devlin fut informé par le QG que l’officier supérieur dont ils avaient déjà discuté via le canal secret PROP arriverait bientôt à Léopoldville pour l’avancement de ce projet. Plus tard, le Chef d’antenne se confia en disant qu’il était très possible « qu’il eût considéré le fait de lui ajouter un agent supplémentaire comme étant une indication de la part du QG de son insatisfaction de la manière dont il avait mis en application les instructions de Gottlieb. S’agissant de l’officier supérieur, O’Donnell avait ses propres réserves quant à l’idée d’assassiner Lumumba. Dans son témoignage devant la Commission de sécurité du Sénat, il expliqua que vers mi-octobre, Bissel l’avait appelé et avait demandé d’éliminer Lumumba. O’Donnell témoigna : «Je lui ai dit que je n’aurai absolument  rien à voir dans l’assassinat de Lumumba. Bissel lui suggéra de discuter avec Gottlieb qui lui avait bourré la tête avec différentes techniques mortelles pour se débarrasser de Lumumba. O’Donnell se rappelle que l’une de ces méthodes était un virus et les autres comprenaient des poisons. Bissel répéta qu’il ne sera pas impliqué dans un projet d’assassinat. Il prit le soin de faire enregistrer ses objections en répétant le même point de vue à tous ceux de la CIA qui étaient disposés à l’écouter : Richard Helms qui était l’assistant de Bissel et le Chef d’opération de la division des services clandestins, Tweedy et son propre chef William Harvex, le Chef d’une unité extra-secrète au sein du Conseil d’administration des Plans. Selon le témoignage de Bissel, O’Donnell avait la conviction que l’assassinat n’était pas une action convenable et que l’objectif visé pourrait être mieux réalisé par d’autres méthodes. O’Donnell établit une nette distinction avec une opération des Nations-Unies visant à arrêter Lumumba pour le remettre aux Congolais afin qu’il soit jugé et puni. Pour cela il était d’accord d’agir. Il dit à Bissel qu’il irait à Léopoldville et essayerait de « neutraliser » Lumumba en tant que facteur politique. Il expliqua à la commission : « je voulais… le faire sortir, le sortir par ruse si je le pouvais et le livrer… aux autorités légales, le placer devant un jugement O’Donnell confirme qu’il n’avait pas de remords à livrer Lumumba au jugement de ses pairs malgré qu’il était conscient qu’il y avait une forte, très forte possibilité de le voir condamné à mort pour ses crimes. Je ne suis pas opposé à la peine capitale, disait-il. O’Donnell arriva à Léopoldville le 3 novembre, soit un jour après la publication du rapport Dayal. Devlin était alarmé à cause de son implication dans l’affaire. Aussi, il attira une fois de plus l’attention de ses chefs sur le fait que si les Nations Unies convoquaient le Parlement, il était fort probable que celui-ci remettrait Lumumba au pouvoir, Devlin rencontra O’Donnell qui ne manqua de le surprendre par son manque d’enthousiasme pour l’accomplissement de sa mission. Devlin comprenait que la mission était « similaire » à la sienne, c’est-à-dire l’enlèvement ou la neutralisation de Lumumba. Il confia à O’Donnell qu’il y avait un « Virus » dans le coffre. A la suite des discussions qu’il avait eues avec Gottlieb, O’Donnell comprit que le virus en question était un agent mortel destiné à l’utilisation contre Lumumba.

            Etant donné qu’il avait refusé de participer à tout ce qui pouvait avoir un rapport avec une mission d’assassinat, il était surpris de constater que le virus était quand même là. En plus, Gottlieb n’avait jamais fait état du fait que lui-même avait convoqué le virus à Léopoldville. Quelques temps après son arrivée à Léopoldville, O’Donnell se mit à l’œuvre pour l’exécution de son plan. Il rendait régulièrement compte au QG et le chef d’antenne était tenu au courant de ses activités. La première chose, qu’il fit, fut de louer un poste d’observation de la villa où Lumumba résidait en toute sécurité. Ensuite, il se familiarisa avec un garde Onusien qu’il espérait recruter pour l’aider à extraire Lumumba de sa résidence. Afin de dissimuler le rôle américain dans cette opération, il prit l’option d’utiliser un « ressortissant du Tiers monde ». Un agent du nom de code QJ/Win. QJ/Win était répertorié dans les annales de la CIA comme un sujet étranger ayant un passé criminel. Recruté en Europe – il avait très peu de scrupules si pas du tout et était capable de faire n’importe quoi, y compris les assassinats. Apparemment, c’est le boulot qui lui était destiné au départ par la CIA, surtout que lorsque Devlin s’était aperçu que son agent local était incapable d’accéder à la résidence de Lumumba et par conséquent, dans l’impossibilité de lui administrer le poison.

            En date du 2 novembre, l’antenne de Léopoldville reçut un message du QG concernant QJ/Win. Le message était tellement sensible que les instructions suivantes étaient écrites dessus « ce message est à considérer comme notes strictement confidentielles et à détruire après première lecture ». Le message informait Devlin que QJ/Win était en route pour le Congo pour une mission qui pourra présenter un grand risque personnel pour lui-même. Et il poursuivait : «compte tenu de l’extrême sensibilité de l’objectif… on ne l’a pas informé sur ce que nous voulons qu’il fasse. Par contre, nous lui avons raconté que nous voulons qu’il cherche, examine et nous recommande des gens bien pour notre utilisation. Nous avons jugé nécessaire de garder secret le véritable but de notre mission jusqu’à la dernière minute, c’est-à-dire quand la décision de l’utiliser sera prise».

            Comme il l’expliqua, O’Donnell avait à l’esprit un autre projet pour QJ/Win : «Pourquoi?, je voulais l’employer. C’était… contre l’espionnage… je tenais à camoufler la participation des Etats-Unis dans l’affaire… en utilisant un sujet étranger que nous connaissions, en qui nous avions confiance et qui avait travaillé avec nous… l’idée pour moi était de l’utiliser comme un alter ego ». Evidemment, QJ/Win a eu du retard en cours de route, le 11 et encore le 13 novembre, alors l’antenne CIA de Léopoldville insista pour son expédition immédiate à Léopoldville. Il n’arriva pas à Léopoldville avant le 21 novembre. Devlin passa le message suivant par le canal PROP» : L’objectif n’est pas sorti de la maison depuis plusieurs semaines. La maison est gardée nuit et jour par les troupes congolaises et onusiennes. Les troupes congolaises sont là pour empêcher objectif de s’enfuir et de l’arrêter si jamais il essayait.

            Les troupes des Nations Unies sont là pour empêcher les Congolais de prendre la maison d’assaut. Concentration des corridors de garde rend impossible l’installation d’un poste d’observation… Essayons d’obtenir couverture de tout mouvement d’entrée ou sortie par les Congolais… objectif ayant congédié la plupart des domestiques, installation par cette voie semble incertaine.

            Devlin a pu mettre la main sur quelques informations utiles mais venant d’un agent ayant accès aux supporters de Lumumba. La seule occasion pour Lumumba de quitter la maison sera quand il aura décidé de rejoindre ses adeptes politiques à Kisangani. Une décision concernant le départ sera peut-être prise bientôt et l’agent sera punie ». Devlin considérait que l’antenne avait plusieurs possibilités à utiliser en cas de fuite et qu’ils étaient en train d’étudier différents plans d’action. Lumumba n’était pas encore prêt à partir pour Stanleyville, mais le cours des événements à plusieurs milliers de km à New-York allait avoir un impact déterminant sur ses plans.

Lumumba prisonnier mais toujours une menace (25 novembre – 25 décembre 1960)

« Si je meurs, tant pis, le Congo a besoin de Martyrs »

            Dans la nuit du 25 novembre, pendant qu’un orage s’abattait sur Léopoldville et que deux cent cinquante invités célébraient le retour triomphal de Kasa-Vubu de l’Assemblée générale de l’ONU, pendant ce temps-là, Lumumba se glissa furtivement à travers les deux cordons des troupes congolaises et onusiennes qui gardaient sa maison. Il sortit dans une voiture noire avec des armes en direction de Stanleyville à quelques mille cents km à l’Est du pays où ses supporters étaient au pouvoir.

            Deux jours avant son départ, il avait essayé de rassurer son ami Kashamura au téléphone. « Ne t’en fais pas pour moi » disait-il. N’essaie pas de te coller à moi pour le voyage. Je suis content de devoir te quitter. Tu vas échapper. En ce qui me concerne, si je meurs, tant pis, le Congo a besoin de martyrs».

            Dans la matinée du 26 novembre, Kashamura partit avec un groupe de supporters de Lumumba. Ce dernier, avec un autre groupe, suivirent la nuit suivante. Jusqu’au 28 novembre, personne n’avait réalisé que Lumumba était parti. Dans la matinée, un garde marocain informa ses supérieurs du départ de la grosse/voiture noire mais il n’y avait pas de certitude quant à savoir si Lumumba était parmi les passagers. C’est seulement au soir qu’ils auront la confirmation lorsque les troupes de l’ONU fouillèrent la maison et la trouvèrent vide. Lumumba avait laissé une lettre expliquant qu’il se rendait à Stanleyville pour assister aux funérailles de sa petite fille qui était mort née à Genève. Il avait demandé aux Nations Unies de lui procurer le transport mais Dayal avait refusé. Lumumba disait qu’il avait l’intention de rentrer après les funérailles et qu’il voulait participer à la Table ronde que Kasa-Vubu allait organiser. Mais les militaires de l’ONU qui inspectèrent sa maison remarquèrent que tout était parti, même les cendriers. «On ne dirait pas qu’il avait l’intention de revenir. D’après Kashamura, le vote de l’Assemblée générale confirmant la délégation de Kasa-Vubu fut le « coup fatal » qui détermina Lumumba à partir.

            Il savait qu’il était dangereux de quitter la sécurité relative dont il jouissait à Léopoldville sans la garantie des Nations Unies. Mais lorsqu’il fut mis au courant des résultats des débats sur l’accréditation du gouvernement, il se dit que ce serait tout aussi dangereux de rester dans la capitale étant donné que les troupes des Nations ne seraient plus responsables de sa sécurité. Dayal essaya de le rassurer à ce sujet au téléphone aussi bien que par le canal des diplomates africains en lui disant qu’en ce qui concernait la protection de sa maison par les troupes de l’ONU, il n’y avait pas de changement de statut. Mais il ne réussit pas à convaincre le Premier ministre en état de révocation.

Quatre jours de

suspense

            Les américains étaient pris de court par le départ de Lumumba. Malgré que deux semaines auparavant, la CIA avait parlé d’une forte possibilité de « fuite », la date exacte de son départ tomba comme une surprise pour tout le monde. Les officiels de l’ambassade américaine étaient les premiers à informer Kasa-Vubu et Mobutu de la fuite de Lumumba. Aussitôt que ces derniers eurent la nouvelle du QG des Nations Unies, ils en touchèrent un mot à l’ambassadeur qui était de l’autre côté du fleuve à Brazzaville avec les autorités congolaises pour célébrer, en compagnie du Président Youlou, l’indépendance de son pays.

            Immédiatement après, Mobutu rappela Bomboko à Léopoldville avec instructions d’installer des barrages sur toutes les routes. La CIA était comme toujours disponible pour prêter main forte. Devlin informa ses chefs qu’il travaillait en étroite collaboration avec les autorités congolaises pour ériger  des barrages sur les routes et alerter les troupes afin de couper toute possibilité de fuite sur les routes. Pour être plus complet, il faut signaler que la CIA était prête à suivre Lumumba à Stanleyville et s’occuper de lui sur place. L’agent QJ/Win de O’Donnell était arrivé à Léopoldville seulement quelques jours avant et il n’avait même pas eu la chance de mettre en place un plan pour percer les cordons congolais et onusiens afin de faire sortir Lumumba que ce dernier sortit lui-même. QJ/Win n’entendait pas laisser tomber sa mission aussi facilement. Le 29 novembre, Devlin câbla le QG pour leur dire que compte tenu du changement de place de l’objectif, QJ/Win tenait à se rendre incognito à Stanleyville.

            Le jour suivant Tweedy donna suite à la suggestion, il était d’accord avec l’idée mais le seul souci qu’il avait, était de faire tout pour minimiser la présence américaine dans l’opération. Il était d’accord pour que QJ/Win parte pour Kisangani. Il précisait dans son message : «nous sommes d’accord pour que QJ/Win prenne part active à l’opération mais nous insistons pour que vous preniez toutes les dispositions nécessaires de sécurité afin que les Etats-Unis ne soient pas trop visibles de l’action».

            Evidemment, à ce stade de l’opération, le problème posé était purement académique. L’emplacement exact où se trouverait Lumumba est resté inconnu pendant quatre jours pleins. Il y avait beaucoup de rumeurs sur l’évolution de sa fuite. Il semble qu’il avait pris un itinéraire qui ne le menait pas  directement à Kisangani. Il s’arrêtait tout au long du parcours pour haranguer les foules de ses supporters. Un rapport signalait qu’il était arrivé à Kikwit (à environs trois cents km de Léopoldville) entre la population locale et les troupes pro-mobutistes stationnées dans la région. Il y avait aussi des indications selon lesquelles il pourrait, ensuite se diriger vers le Kasaï où les Batetela de sa propre tribu lui accorderaient refuge. Il y avait aussi des nouvelles selon lesquelles on pourrait l’évacuer vers le Ghana ou la Guinée. Les officiels américains suivaient toutes ces informations avec beaucoup d’intérêt, il en était même pour les Russes qui étaient bien au courant de tous ces enjeux.

            Comme le suspense persistait, Dayal se retrouvait sous une très forte  pression venant des deux côtés : Kasa-Vubu et Mobutu lui demandaient de leur fournir des avions et véhicules afin de poursuivre Lumumba, mais il refusa. En même temps, les troupes ghanéennes qui étaient stationnées dans le Kasaï annonçaient leur intention de fournir leur protection à Lumumba au cas où il la sollicitait.

            Le 2 décembre 1960, le suspens fut levé. L’Ambassade américaine à Léopoldville annonça que l’ANC avait capturé Lumumba aussi bien qu’un groupe de ses supporters dans la province du Kasaï. Mobutu envoya un avion pour les ramener dans la capitale. Ils seront emprisonnés sans jugement jusqu’au moment où furent libérés Alphonse Songolo et d’autres députés qui étaient en état d’arrestation à Stanleyville. Songolo qui fut ancien ministre des communications de Lumumba déserta vers la mi-octobre pour rentrer à Stanleyville avec plusieurs de ses collègues en vue d’y raviver le sentiment anti-Lumumba, les Nations-Unies se révèlent incapables d’obtenir leur libération.

            Il y a plusieurs versions au sujet de l’arrestation de Lumumba ainsi que du rôle joué par les Nations-Unies. La version la plus dramatique est sans doute celle de Kashamura, l’ami de Lumumba qui avait réussi à s’échapper jusqu’à Stanleyville. Selon cette version, Lumumba arriva à Mangai le 1er décembre, un jour avant son arrestation. Dans un petit village à l’Est de Léopoldville, Lumumba tint un grand meeting public de cinq heures au cours duquel il dénonça l’Eglise, l’impérialisme, Kasa-Vubu et la sécurité. Mais la police ne put rattraper le fugitif étant donné que la population locale barricadait les routes et sabotait les ponts après le passage de Lumumba. Dans la soirée, Lumumba arriva à Gungu. A ce niveau, il fut stoppé par des tribus qui refusaient de croire qu’il était réellement Lumumba. A la fin, il finit par les convaincre de laisser continuer son voyage. Pendant ce temps, le capitaine Gilbert Pongo, l’homme de la sécurité qui avait la charge de retrouver Lumumba, prit l’hélicoptère pour essayer de répérer les traces du fugitif. D’après Kashamura, c’est Timberlake qui avait convaincu le Président Youlou de Brazzaville de fournir l’hélicoptère.

            Le jour suivant, Lumumba entra dans la province du Kasaï et essaya de traverser la rivière Sankuru mais les préposés au bac refusèrent de le faire passer. Is expliquèrent qu’ils avaient reçu des ordres de Cléophas Kamitatu, le Président de la province de Léopoldville, de transporter n’importe qui, sauf Lumumba.

            Une fois de plus, il devait essayer de convaincre des supporters sceptiques qu’il était bien Patrice Lumumba. Ils avaient déjà vu ses photos en costume et cravate, ce qui les amenait à dire : « vous êtes un menteur ». Nous connaissons Lumumba bien. Il est tout le temps en costume et porte des lunettes. Mais vous ici, vous êtes en chemise sport. Lumumba expliqua qu’il était simplement habillé parce qu’il était en voyage, mais les villageois continuaient à croire qu’il était un espion envoyé par Kasa-Vubu. A la fin, il leur montra sa photo et ses pièces d’identités et c’est alors qu’ils furent convaincus. Ils se mirent à genoux, s’excusèrent et se mirent à chanter. Deux d’entre eux se détachèrent du groupe pour aller appeler leurs amis du village voisin pour qu’ils viennent écouter les paroles du libérateur de leur pays.

            Lumumba parla cependant au moins trente minutes sur le rôle du paysannat dans un Congo indépendant.

            Tout d’un coup les fugitifs aperçurent les soldats de Mobutu. D’après Kashamura, Lumumba pouvait encore traverser la rivière mais il refusa d’abandonner ses enfants et sa femme. Lumumba disait que quand on aime son peuple, on doit s’attendre à une fin tragique. Il se mit alors à convertir les soldats qui étaient venus pour l’arrêter. Ils étaient déjà prêts à partir avec lui à Stanleyville lorsque le capitaine Pongo intervint pour les rappeler à l’ordre et leur devoir.  Brusquement, ils changèrent de camp et commencèrent à taper Lumumba et son fils. Toujours selon Kashamura, les soldats ghanéens qui étaient présents  ne firent rien pour l’aider et lorsque Lumumba fut amené à Port-Francqui où il demanda de l’aide auprès des officiers tunisiens, ghanéens et nigérians, ceux-ci lui répondirent : « Vos affaires ne nous concernent pas ».

            Cependant, les officiels des Nations Unies qui étaient concernés dans l’opération Congo rapportent les faits un peu différemment. Dayal par exemple soutient qu’il y  avait des troupes disséminées dans la région mais que Lumumba ne les avait pas approchées pour solliciter de l’assistance. En même temps, il (Dayal) niait toutes allégations de Kasa-Vubu et Mobutu selon lesquelles les troupes ghanéennes du Kasaï avaient bloqué la route à Pongo pour l’empêcher de mener ses recherches. Il insistait pour dire que les unités en question avaient respecté leurs instructions à la lettre. D’après le général Von Horn, le Commandant des forces des Nations Unies, les troupes  ghanéennes au Kasaï avaient respecté l’ordre de Dayal de ne pas se mêler à l’opération pendant que Lumumba était encore loin de leur région. Mais que leur commandant avait demandé l’autorisation de venir en aide à Lumumba immédiatement après  son arrestation». Je ne connais pas les arguments et les contre-arguments qui ont été avancés dans les conversations téléphoniques avec New York mais le résultat final était assez clair. Nous avons été instruits de rejeter la requête et de donner des ordres aux troupes ghanéennes de ne pas intervenir».

            Brian Urquhart quant à lui, donna un rapport plus détaillé qui était à tous points de vue en contradiction avec celui de Kashamura. D’après Urquhart, Lumumba arriva à Port-Francqui le 1er décembre et il partagea un dîner offert en son honneur par l’Administrateur provincial. Il donnait l’air d’être en bons termes avec les troupes locales de l’ANC. Lorsqu’il demanda aux Nations Unies une escorte pour l’accompagner à Mweka, à quelques cent cinquante kilomètres, le commandant onusien refusa conformément aux directives reçues de Léopoldville. Lumumba se rendit alors à Mweka où il rencontra ses sympathisants, leur fit une adresse et se dirigea vers le grand Hôtel. Le même soir, 40 soldats de l’ANC arrivèrent à Mweka et accusèrent le peloton ghanéen qui y était stationné de protéger Lumumba.

            Le lendemain matin, un officier ghanéen assista au départ de 3 véhicules de Mweka. Lumumba était pris dans l’un des véhicules où il subissait des brimades. Lorsque le ghanéen essaya d’intervenir, les véhicules démarrèrent. Urquhart soutenait la décision des Nations Unies de ne pas intervenir, de ne pas gêner les poursuivants de Lumumba ou de ne pas le prendre pour le placer en détention préventive. Tout d’abord, il faisait remarquer ceci : que la possibilité d’assassinat politique n’était dans l’esprit de personne au Congo au moment de la fuite de Lumumba… Au cours de cinq mois de turbulence politique, il n’y a pas un seul leader politique qui a été tué ou blessé. Par ailleurs, toute action tendant à empêcher l’arrestation de Lumumba ou par la suite de le sauver aurait été considérée comme une interférence flagrante dans les luttes  politiques internes du Congo. Pour terminer, il y avait un obstacle matériel : une telle action (intervention) aurait placé les troupes des Nations Unies disséminées en petits détachements à travers le pays… en situation de confrontation généralisée avec des troupes plus nombreuses de l’ANC. Une confrontation dans laquelle les troupes des Nations Unies seraient certainement battues. Peut-être qu’il y avait d’autres facteurs aussi qui sont entrés en ligne de compte. Mais il faut dire que l’arrestation de Lumumba fut une réelle délivrance pour Von Horn au QG des Nations Unies, les sentiments sur cette arrestation, étaient partagés.

            Une petite minorité était alarmée et déprimée. Mais quant à la majorité d’entre nous, nous pensions que maintenant il y avait réellement une chance pour que le Congo retrouve une certaine tranquillité. A dire vrai, si Lumumba était arrivé à Stanleyville, le Congo entier aurait pris feu.

            Lumumba fut amené à Léopoldville dans la soirée du 2 décembre. Ses mains étaient liées derrière son dos. Son visage était ensanglanté. Sa chemise était déchirée et souillée, ses lunettes étaient cassées. On voyait qu’il avait été battu. Il fut conduit à la résidence de Mobutu. Mobutu attendait dehors, l’un de ses militaires fit un long rapport. Après la lecture, il déchira le papier en petits morceaux qu’il essaya d’enfoncer dans la gorge de Lumumba. Ensuite, on l’amena à la prison militaire de Binza où il fut jeté par terre, les soldats lui marchèrent dessus. Toutes ces scènes étaient suivies et photographiées par les cameramen de Associated Press, United Press, CBS, NBC, Cov Rovie Town et Belga York. Lorsque l’Ambassadeur Timberlake eut des nouvelles sur l’incident venant du correspondant de NBC Iwing B. Luvine, il était en premier lieu préoccupé par l’aspect « relations publiques » de l’affaire. Peut-*être que les Américains ont été un peu perturbés par la manière dont Lumumba avait été arrêté, mais ils étaient tout à fait rassurés par le fait qu’il était arrêté et qu’en conséquence il ne pourrait pas diriger un autre gouvernement séparatiste à Stanleyville. Dans son rapport du 2 décembre au soir, Wordswott indiquait au secrétaire général qu’il ne pensait pas que Gizenga pouvait cristalliser la situation à Stanleyville sans Lumumba. C’est ce dernier seul qui pouvait se réclamer du « statut légal ». Néanmoins, Hammarskjöld ne partageait pas le sentiment de délivrance ressenti par les Américains et le général Vo Horn. Il avait le pressentiment que l’arrestation de Lumumba rendrait peut-être les choses plus difficiles. « Nous sommes en plein dans une situation politique hautement compliquée et dangereuse ». Ici sur le terrain, la tension sur le plan sentimental concernant le cas Lumumba est considérable et si les choses dérapent ou en cas d’une parodie de justice, les conséquences seront catastrophiques et pour les Nations Unies et pour l’opération Congo».

In Le Phare n° 153 du 15/07/1992 (pp 3 et 11) 

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