Cimetière de Kinsuka : les morts traqués !

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     Une situation insoutenable prévaut depuis plusieurs mois au cimetière de Kinsuka. Il s’agit de la pratique consistant à profaner les tombes, en les éventrant tout bonnement et en éliminant tout ce qui est de nature à rappeler leur existence. Une fois toutes les traces d’une sépulture effacés, il s’ensuit l’émergence d’une parcelle de terre, prête à accueillir une construction.
Au centre de cette opération se trouvent des chefs coutumiers et des éléments en uniforme, qui vendent aux tiers des espaces couverts par des documents délivrés par eux-mêmes, comme titres de propriété provisoire, en attendant ceux de la commune de Mont-Ngafula.

 

    Le vendredi 16 juillet 2010, nous avons effectué le déplacement du cimetière de Kinsuka, au quartier CPA Mushie, sur l’avenue du Fleuve, dans le cadre d’une enquête-minute. Nous avons effectivement dénombré un nouveau « lotissement » truffé de maisons fraîchement construites. A en croire un résident du coin, la chasse aux morts a commencé il y a environ trois ans, de manière fort timide, avant de s’intensifier au cours de cette année 2010.

    Selon des informations en circulation à Kinsuka et ses environs, le site abritant le cimetière aurait été officiellement désaffecté à une date non précisée. Ce qui explique l’activisme des chefs coutumiers et éléments en uniforme dans la vente des parcelles aux tiers, qui se ruent littéralement sur les tombes pour les casser. Il y a manifestement une grande confusion entre la décision d’un ancien gouverneur portant «fermeture» de plusieurs cimetières de la ville et la «désaffectation».

 

Kinsuka n’est pas désaffecté

 

    Reçue le même vendredi 16 juillet 2010 par le préposé au cimetière de Kinsuka, qui travaille dans un réduit à moitié tollé, celui-ci a marqué sa surprise d’apprendre que ce lieu d’inhumation était désaffecté. A sa connaissance, aucune décision n’est encore intervenue dans ce sens au niveau de l’autorité urbaine. D’où, les familles frappées par le deuil continuent de solliciter des espaces pour enterrer leurs proches, en remplissant auprès de lui les formalités administratives et financières requises.

    Il nous a montré aussi plusieurs espaces réservés aux familles les ayant acquis d’avance pour prévenir une crise de tombes pour des êtres chers. En guise de preuve de la viabilité du cimetière de Kinsuka, nous avons visité plusieurs fosses prêtes à accueillir des morts ainsi que plusieurs tombes dont les mottes de terre indiquaient qu’elles venaient de recevoir de nouveaux « occupants ».

A la question de savoir pourquoi il ne s’opposait pas à la profanation des tombes, il a laissé entendre qu’il était impuissant face aux réseaux maffieux constitués des chefs coutumiers et éléments en uniforme coalisés dans des opérations de vente de parcelles.

 

Vendredi noir à Mont-Ngafula

 

    Le préposé au cimetière de Kinsuka nous ayant dit que ce site dépend administrativement de la commune de Mont-Ngafula, nous avons décidé de nous rendre au bureau du bourgmestre de cette municipalité pour avoir sa réaction au sujet de profanation des tombes et du lotissement anarchique qui y prospère. Conformément aux usages, nous nous sommes présentée à son protocole, où nous avons décliné notre identité et expliqué l’objet de notre visite.

     Contrairement à nos attentes, nous avons été l’objet de menaces verbales et même physiques de la part des agents du protocole qui, après nous avoir fouillée de fond en comble, nous ont arraché notre attestation de service et confisqué nos effets personnels, avant de nous conduire manu militari auprès du chef de l’exécutif municipal de Mont-Ngafula.

    Ici aussi, le bourgmestre est sorti de ses gongs, fâché de nous voir fourrer notre nez dans son cimetière sans son autorisation et sans un ordre de mission de notre journal. Jugeant très grave la « violation » par nous du cimetière de Kinsuka, il a ordonné à ses collaborateurs de nous prendre et de nous jeter au cachot. Puis, se ravivant, il nous a interdit d’écrire quoi que ce soit sur la situation du cimetière de Kinsuka et sur ce que nous y avons vu et entendu. En cas de non respect de ses « directives », a-t-il insisté, il allait nous créer de sérieux ennuis.

    C’est sur ces entrefaites que nous avons été « libérée ». Mais, en récupérant nos effets saisis auprès du protocole, nous avons constaté la disparition de notre téléphone portable. Compte tenu de l’humiliation que nous venions de subir et de l’insécurité dans laquelle nous étions placée, il nous était impossible de revendiquer.

 

Le gouvernement provincial en colère

    Selon des sources contactées par Le Phare, le dossier du cimetière de Kinsuka se trouve en bonne place sur la table du gouverneur de la ville, André Kimbuta. Le gouvernement provincial l’a du reste évoqué lors de sa dernière réunion. Pour le conseil des ministres de la ville-province de Kinshasa, ce lieu d’inhumation n’est pas désaffecté. Par ailleurs, il n’est ni à lotir, ni à vendre.

    Par conséquent, tous ceux qui y vendent des terrains ou détruisent les tombes agissent dans l’illégalité la plus parfaite. Des mesures draconiennes sont d’ores et déjà arrêtées. Dans un avenir proche, une opération de démolition de toutes les constructions anarchiques va être déclenchée. Tous les profanateurs des tombes, une fois identifiés, seraient sanctionnés conformément à la loi. Toutes les personnes-chefs coutumiers, militaires, policiers, agents de l’Etat ou autorités municipales-mêlées au lotissement anarchique des terrains et à leur vente s’exposent à la sanction.

    Le Phare espère que Kimbuta et ses collaborateurs vont passer incessamment de la parole aux actes, afin de « sécuriser» les morts actuellement malmenés au cimetière de Kinsuka.

                Reportage de Muriel Kadima

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