Chronique Indépendance : Mutisme sur la presse (II)

0
39

(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

La Loi Fondamentale du Congo à devenir indépendant votée par le Parlement belge le 19 mai 1960, devant servir de Constitution à la jeune République du Congo, est muette sur la liberté de la presse. Cela parait curieux. La Loi Fondamentale comporte 259 articles. Seuls deux d’entre eux peuvent faire penser, de manière indirecte, à la liberté de la presse. L’article 5 : « Aucune des dispositions de la présente loi ne peut être interprétée dans un sens opposé à celui des principes énoncés dans la loi fondamentale relative aux libertés publiques ». L’article 252 : « Aucun acte législatif ou réglementaire n’est obligatoire qu’après avoir été publié dans les formes prescrites par la loi ».

C’est un mois plus tard, le 17 juin 1960, que le Parlement belge vota la deuxième loi, déjà annoncée par la précédente et cette fois-ci relative aux libertés publiques. Cette dernière loi, qui passa totalement inaperçue au Congo, stipulait en son article 1er : « La présente loi traduit l’indéfectible attachement des populations congolaises aux droits de l’homme et aux principes de la démocratie. Elle s’inspire de leur primordial souci d’assurer le respect de la personne humaine sans discrimination aucune(…) Elle a pour objet de définir les droits dont les individus jouissent au Congo et dont les autorités doivent assurer le respect ». Et en son article 12, il est proclamé « le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ».

Puis, plus rien, jusqu’au 30 juin 1960. Ni dans l’une ni dans l’autre de ces deux lois « fondamentales » ne se trouvent mentionnées des références explicites à la presse. Dans la présente chronique, nous allons nous employer à retracer le contexte qui a conduit à ce surprenant état des faits.

Etat des lieux

Revenons à la fin des travaux de la Table Ronde. Nous y découvrons que les Belges et les Congolais ont achevé cette conférence le 20 février 1960 par une déclaration d’engagement sur l’honneur, introduisant le rapport relatif aux seize résolutions qui y avaient été formulées. La déclaration stipulait ce qui suit : « La Belgique s’engage moralement et politiquement à traduire d’urgence en textes légaux les résolutions de la Conférence ; quant aux Congolais, ils se sont engagés à faire respecter les biens et les personnes et à instaurer un régime des libertés démocratiques ».

C’est donc sur la base de ce consensus qu’un groupe de travail fut constitué dès la fin des travaux en commissions et, surtout, après qu’ait été adoptée en séance plénière de la Table Ronde, le 12 février 1960, la résolution relative à l’organisation des structures de l’Etat. Il était ensuite demandé aux délégués congolais de se faire représenter dans un groupe de travail pour la rédaction du pré-projet de la Loi fondamentale. Mais, lorsque ce texte fut déposé au Parlement belge, le 31 mars, les politiciens congolais étaient déjà rentrés au Congo pour préparer la campagne électorale, annoncée pour la période allant du 11 au 25 mai 1960.

 Ainsi donc, les Congolais sont arrivés à l’indépendance sans que leur soit reconnue la liberté de la presse par un texte à dimension constitutionnelle.

Effectivement, la  Charte coloniale promulguée le 15 novembre 1908 avait établi une nette distinction entre les citoyens belges et les habitants de la colonie. Ces derniers ne jouissaient donc pas des mêmes droits que ceux-là. Il en était ainsi notamment en matière de liberté de la presse. Ainsi, les Congolais ne pouvaient pas à l’époque jouir des ouvertures prévues par l’article 2, alinéa 2, de la Charte coloniale en matière de liberté de la presse : « aucune mesure ne peut être prise en matière de presse que conformément aux lois et décret qui la régissent ». Cette disposition ne concernait donc que les citoyens belges, agissant sur le sol de la métropole ou sur celle de la colonie.

Ce n’est que 51 ans après avoir colonisé les Congolais que la Belgique consentit, par le décret royal du 17 août 1959, à attribuer aux indigènes la liberté d’expression. L’article 1er de ce texte stipulait : « La liberté de répandre sa pensée par tous les moyens est garantie dans les limites fixées par décret. L’autorisation préalable ne peut être prescrite ». Comme on le sait aujourd’hui, les Congolais ont largement usé de cette liberté nouvellement acquise et se sont rués sur l’espace médiatique, faisant même en sorte que chaque parti politique ait son organe d’expression publique.

Qu’à cela ne tienne, jusque-là, la base juridique générale relative à l’exercice de la liberté de la presse ne s’était toujours pas encore élevée à un niveau qui puisse être considéré comme constitutionnel. Le vide ne pouvait être logiquement comblé que dans le texte constitutionnel fondant le nouvel Etat indépendant, la République du Congo.

Or, ainsi que cela est connu aujourd’hui, les travaux de la Table Ronde de Bruxelles (du 20 janvier au 20 février 1960) avaient pris une allure tellement politique que certains aspects ont dû être relégués à l’arrière-plan. Les aspects particuliers relatifs à la liberté de la presse ont été de ceux qui ne pouvaient nullement préoccuper les délégués congolais au même titre que, par exemple, la date mythique de l’indépendance. Et, en fait, outre la fixation des tous les esprits sur le « jour » de la libération, c’est la question relative aux structures de l’Etat qui constituait le sujet le plus délicat des débats entre Congolais. Car, bien avant leur arrivée à Bruxelles le 20 janvier, les différents regroupements politiques avaient eu l’occasion de livrer leurs points de vue respectifs sur cet aspect, à travers les communiqués ou les résolutions des congrès de partis tenus ici et là. Une ligne de démarcation s’était établie alors entre les « unitaristes » et les « fédéralistes ».

De manière plus pratique et plus concrète, lors des travaux de la Table Ronde, qui furent éclatés en commissions dès le 5 février, c’est précisément la commission relative aux futures structures de l’Etat qui suscita plus d’intérêt. En fin de course, en effet, il y allait non pas seulement de la forme de l’Etat à adopter, mais surtout de la forme de pouvoir à conquérir et à exercer au sein de la République naissante.

Les rédacteurs belges de la Constitution du Congo indépendant n’avaient pas autre choix que de négocier, eux aussi, le tournant que prenaient les affaires politiques congolaises.

Duel entre fédéralistes et unitaristes

Effectivement, il existe deux points de vue tout à fait différents entre Belges et Congolais pendant la Table Ronde de Bruxelles.

Pour la partie belge, cette conférence était perçue, au départ, comme étant singulièrement de portée consultative. Les gouvernants belges n’y venaient que pour recueillir les avis exprimés par les délégués congolais, afin de pouvoir les examiner sur-le-champ, si cela était possible, ou plus tard si la nécessité s’en faisait sentir. C’est pourquoi l’autorité belge avait mis un soin particulier à constituer les listes des délégués congolais, afin qu’un consensus ouvert et décisif ne pût se dégager parmi eux, ce qui aurait donné l’impression que les Congolais y avaient pris une décision à l’unanimité.

Pour les Congolais, cependant, la Table Ronde était vue tant comme une première que comme une ultime instance de décision. Pour une fois, les Congolais pouvaient exprimer ensemble leur point de vue à l’égard de leur sort politique et, surtout, de leurs aspirations à une véritable et réelle émancipation politique. L’heure n’était plus aux actions isolées, d’un leader à un autre, d’une province à une autre, d’un parti politique à un autre. Pour une rare fois, les « évolués » du Congo se retrouvaient avec les chefs coutumiers du pays, tous ensemble face à l’autorité coloniale. Il n’était donc nullement question pour les Congolais d’être simplement entendus, mais vraiment d’être suivis dans leurs décisions.

C’est précisément dans cet état d’esprit qu’a été consigné l’engagement ayant servi de préambule à la publication des résolutions de la Table Ronde. Et, concrètement, un projet de loi préparé par le gouvernement belge fut déposé rapidement au Parlement pour consacrer l’indépendance du Congo. En quelque sorte, le Parlement belge s’était transformé, très exceptionnellement, en une sorte d’organe « d’entérinement » des résolutions délibérées et adoptées par la conférence de la Table Ronde. Aussi, la loi qui devait en sortir avait-elle épousé l’allure de ces résolutions, à savoir : priorité était à accorder aux structures du nouvel Etat congolais.

Or, en cette matière précise, les « fédéralistes » passaient pour être innovateurs, d’autant plus que le Congo imaginé par le roi Léopold II et colonisé par la Belgique n’avait existé jusque-là que comme Etat unitaire. Les « unitaristes » étaient ainsi perçus, plus à tort qu’à raison, comme prolongateurs du régime ultra-centralisé et du pouvoir colonial paternaliste.

De ce point de vue, l’Abako de Joseph Kasavubu suscitait à la fois de la considération auprès de l’autorité coloniale, sinon une certaine crainte, surtout lorsque l’Abako entretenait volontairement la confusion entre le fédéralisme qu’il prônait et la restauration de l’ancien royaume Kongo sous forme d’Etat autonome. De son côté, la Conakat de Moïse Tshombe avait remis depuis le 2 février 1959 au ministre des Colonies à Elisabethville un « programme politique » préconisant pour le Congo le confédéralisme : « on peut envisager autant d’Etats qu’il y a actuellement de provinces ».

Pas d’intérêt pour la presse

Il est bien vrai que ce document présenté par la Conakat entendait établir un lien entre son confédéralisme et le développement économique du pays, donnant à chacune des provinces l’opportunité de l’autogestion et la possibilité d’exploitation maximale des ressources propres et spécifiques. Mais en réalité, la Conakat tablait principalement sur l’industrie minière créée au début du xxème siècle au Katanga, non pas par les autochtones mais par les capitalistes étrangers. Et ce sont ces derniers qui attisaient davantage l’ardeur des confédéralistes de la Conakat. Et pourtant, somme toute, les intérêts de ces derniers ne coïncidaient pas forcément avec ceux de leurs ouvriers indigènes.

Cette réalité transparait d’ailleurs nettement dans le point 3° de ce « programme politique » qui, de manière explicite, annonce le maintien du cordon ombilical avec l’ancien tuteur belge, « sous la forme d’une communauté monétaire, économique et politique ». La différence avec ce qu’on appellera plus tard « néocolonialisme » n’était pas très grande.

Cela dit, en ce qui concerne la plupart des « évolués », le fédéralisme était compris d’une manière nettement plus empirique et plus personnalisée. En effet, ce type de système fédéral impliquait clairement la transformation de la structure politique et administrative centralisée. Autrement dit, les emplois de bureau, les fonctions de cabinets politiques ainsi que les rangs des « excellences ministres » et des « honorables députés » seront multipliés par le nombre de provinces. Les jeunes Congolais instruits pouvaient ainsi bénéficier d’un facile recrutement politique, tribal ou clanique. Les nouvelles institutions provinciales, fonctionnant comment un véritable Etat, étaient dès lors une aubaine pour beaucoup de gens.

Cependant, à y regarder de plus près, les responsables politiques congolais n’étaient pas en mesure de se départir du comportement centralisé hérité de l’époque coloniale. La liste des « ministères » prévus par le document de la Conakat, et surtout la préséance qui y est établie, montre à suffisance le peu de place réservée à la promotion des idées et à l’expression des opinions. En effet, ce texte prévoit le « ministère » de « Information-Radiodiffusion » à la 17ème et toute dernière position.

En d’autres termes et en réalité, il s’agit pour les nouveaux gouvernants de mettre les outils de communication radiophonique simplement au service de la propagande en faveur des dirigeants. Donc, exactement comme à l’époque coloniale. Le mutisme de la Loi Fondamentale n’était donc pas un simple oubli.

Prochaine chronique : La presse dénonce les « Jeunesses »

 

LEAVE A REPLY

*