Chronique Indépendance : la presse divise l’Abako et le MNC

0
74

(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Les partis politiques ne virent le jour au Congo belge qu’en 1958. Cette réalité est une conséquence de l’option coloniale de la Belgique qui consistait à maintenir les indigènes éloignés les uns des autres, se contentant au niveau local de leurs clans respectifs comme référence sociale. Ce sont d’ailleurs ces entités de base qui ont été sublimées sur le plan culturel, à travers les groupes folkloriques de chant ou de danse, les cercles associatifs en milieu extra-coutumier, les tontines claniques, etc. Aussi, lors de l’Exposition universelle de Bruxelles de 1958, où furent invités des centaines des Congolais en provenance de la colonie, les colonisés se rendirent compte qu’ils se retrouvaient là, ensemble pour la première fois, découvrant en même temps l’existence dans leur pays d’une élite non seulement diversifiée mais surtout insoupçonnée.

 

Dans ce contexte, les partis politiques ont été créés sur des bases quelque peu fragiles, en y ajoutant le fait que leur autorisation est intervenue alors que, de partout, se laissaient déjà entendre les revendications pour l’indépendance du pays. Or, cette dernière perspective était chargée d’une énorme symbolique, celle des Noirs devant remplacer les Blancs, en tout et pour tout. D’où, les textes fondateurs, l’idéologie fédératrice ainsi que la discipline propre à un parti politique ne s’avérèrent pas suffisants pour canaliser les ambitions personnelles et matérielles des leaders de ces formations politiques. La presse ne manqua pas, de temps à autre, de jeter l’huile sur le feu, étant donné que les responsables de ces partis n’étaient pas tout à fait en mesure d’évaluer correctement les dégâts et torts que peut causer le côté flamboyant des journaux.

Il en est ainsi particulièrement de l’Abako et du MNC, qui seront traités dans la chronique de ce jour.

Le cas Abako

L’Abako est, comme de nombreuses associations tribales ou ethniques ayant vu le jour au Congo, un regroupement essentiellement urbain. Elle est née en 1948 dans la capitale du pays, en vue d’y promouvoir la langue kikongo. Non pas tant que cette langue ait été l’objet d’une menace particulière, mais Léopoldville développait la tendance de laisser s’imposer la langue lingala sur les autres parlers vernaculaires.

La vérité est que l’autorité coloniale belge reposait principalement sur la Force publique. Or, précisément, le premier noyau à partir de laquelle a été forgée cette troupe congolaise fut constitué des Bangala qui combattirent Henry Stanley déjà lors de sa première descente du fleuve Congo, avec son escorte formée de Zanzibarites.

Cependant, si la défense de la langue kikongo était tout à fait justifiée dans une capitale où, somme toute, la majorité des habitants étaient originaires du Bas-Congo voisin, il y a lieu de préciser que le « kikongo ya Leta » dissimulait des particularités propres à l’hinterland qui va de Léopoldville à l’océan atlantique. Ainsi, même si le fondateur de l’Abako est Edmond Nzeza-Nlandu, le leadership se disputait entre trois groupes dialectaux : les Bayombe, les Manianga et les Bantandu. Dans tous les cas, la plus grande querelle avait dû opposer le muyombe Joseph Kasavubu et le munianga Daniel Kanza.

C’est à Bruxelles, au cours des travaux de la Table Ronde, qu’apparaissent de façon assez manifeste les divergences entre J. Kasavubu et D. Kanza, respectivement président et vice-président de l’Abako. La disparition de Kasavubu des séances de la Table Ronde à la fin janvier est liée, en partie, à cette querelle, que le président de l’Abako tentait désespérément de dissimuler.

En effet, c’est le 1er février 1960, pendant que tous les délégués congolais s’activent encore aux travaux de la Table Ronde, que le quotidien bruxellois La Libre Belgique publia un texte censé être une mise en demeure adressée au président de l’Abako, Joseph Kasavubu. Le document est signé par Daniel Kanza ainsi qu’Edmond Nzeza-Nlandu et Simon Nzeza. Le contenu est assez vif : « Il n’appartient qu’au peuple mukongo de juger de votre attitude dictatoriale. Il est néanmoins de notre devoir de vous rappeler que, depuis un certain temps, le cumul des fonctions vous tient beaucoup à cœur ». Et le texte devient plus menaçant : « Nous nous demandons le mobile qui vous a poussé à emporter la caisse collective, laissant seulement la somme de … ».

Sortant de sa réserve, Joseph Kasavubu va organiser une conférence de presse, à Liège où il s’était retiré, dans laquelle il s’efforce de rappeler à l’ordre ceux qu’il considère encore comme ses « amis politiques ». Entre-temps, l’autre vice-président de l’Abako resté au pays, le muyombe Vital Moanda, prend fait et cause pour le président Joseph Kasavubu et, dès ce jour, lui adresse un télégramme de soutien, que rapporte l’agence Belga, suivi d’un commentaire assez significatif : « Les milieux Abako ont tendance à considérer les leaders qui ne suivent pas M. Kasavubu comme des traitres ».

L’acte posé par Daniel Kanza est effectivement pris pour une haute trahison. Car, ce même jour, le « conseil du comité central » prend déjà une sanction, celle de la suspension de leurs fonctions de membres directeurs de l’Abako de tous les trois contestataires. Ce qui est indicatif est que, dans le libellé de cette décision, il est mentionné clairement ce qui suit : «que la décision extraordinaire prise à l’égard de M. Kanza en date du 1er février 1960 soit rendue applicable et insérée dans la presse tant locale que métropolitaine».

En invitant la presse à étaler cette querelle sur la place publique, l’Abako jetait elle-même son image en pâture. Toujours à Bruxelles, Daniel Kanza avait également pris la presse pour tribune à chamailleries, comme le prouve son interview publiée dans le journal métropolitain La Libre Belgique du 17 février 1960 : « Si j’ai accepté de vous parler de tout ceci, c’est parce que je ne puis plus tolérer que le président de l’Abako fasse des déclarations et des communiqués jamais approuvés par la délégation de l’Abako. Il engage la responsabilité de l’Abako alors qu’il ne parle qu’en son nom personnel, sans jamais en référer à ses co-responsables. Je ne puis approuver un homme qui ne joue par le jeu démocratique et je veux qu’il sache que si cela continue, je dirai des choses plus nettes encore que celles que je dirai aujourd’hui ».

Exclu du comité directeur et trouvant que les médias n’étaient nullement le lieu propice pour régler les affaires internes au parti, Daniel Kanza dut se résoudre à une conclusion politique. Il créa le 4 mars 1960 une « aile Kanza au sein de l’Abako », qui deviendra par la suite Alco (Alliance des Congolais). Le quotidien L’Avenir de Léopoldville ne publia son communiqué qu’une semaine plus tard, le 10 mars. C’était tout un signe, comme ceux qui montrent que, au-delà du vif sensationnel, les querelles internes aux formations politiques ne donnent pas suffisamment d’appétit aux médias.

Le cas MNC

A la différence de l’Abako, le MNC fut conçu sur la base de l’hétérogénéité tribale. C’est le rapprochement social et intellectuel des évolués de Léopoldville qui favorisa l’émergence de ce parti politique, surtout après la motion adressée au ministre Léon Pétillon par un groupe de l’élite de la capitale le 26 août 1958, stigmatisant le fait qu’aucun Congolais ne fasse partie du « groupe de travail » qui réfléchissait sur une certaine émancipation de la colonie. Le premier comité directeur issu de la réunion constitutive du MNC du 10 octobre 1958 en témoigne : les journalistes Joseph Iléo, Joseph Ngalula et Joseph Mbungu, le syndicaliste Cyrille Adoula, le sportif Antoine Ngwenza…

Dans tous les cas, il importe de souligner que, de tout ce groupe, c’est Patrice Lumumba qui se distingua par son activisme. Fixé à Léopoldville à partir de 1957, après avoir été jugé en appel le 13 juin et libéré en décembre, il s’intègre dans le milieu intellectuel de la capitale plus tard que bien d’autres, dont certains y sont même nés. Dans tous les cas, Lumumba faisait déjà partie des associations et cercles qui le prédisposaient à la vie publique. Président des Batetela (26 octobre 1958) deux semaines après avoir été désigné président du MNC (10 octobre 1958), il pouvait être considéré comme l’émule de Joseph Kasavubu, président de l’Abako depuis 1955. Vice-président de l’Amicale libérale dirigée par Arthur Pinzi, il côtoyait aussi d’autres éminents intellectuels de la capitale. Devenu directeur commercial à la brasserie Polar, il lui était donné d’exercer ses activités de marketing auprès des tenanciers de dépôts et débits de boissons de la capitale, avec ce que cela comporte comme proximité avec les « ambianceurs » de la capitale.

Qu’à cela ne tienne, c’est assez tôt que ses camarades du parti ont commencé à reprocher à Patrice Lumumba la tendance à la personnalisation du pouvoir. Ainsi notamment, au retour de la « Conférence du rassemblement des peuples africains » d’Accra (5-13 décembre 1958) où les trois leaders du MNC (Patrice Lumumba, Gaston Diomi et Joseph Ngalula) prirent part, le comité directeur du parti rédigea un texte de synthèse, dont le contenu devait être communiqué aux militants lors du meeting du 28 décembre à la place communale de Kalamu. Mais, ce texte collectif fut rendu par Patrice Lumumba de manière si personnalisée que ses collègues eurent l’impression de passer pour des figurants. Il est bien vrai que le succès de la mobilisation revenait à des gens comme Emmanuel Kimbimbi et Michel Mongali, tout comme la traduction du message en lingala et kikongo avait été faite de façon si attrayante par Gaston Diomi.

Toutefois, lorsque les reproches ont été faits au président provisoire Patrice Lumumba, présent au cours de la réunion du 16 juillet, le parti crut également utile de publier un communiqué dans la presse. Certes, le préambule de ce premier communiqué est encore courtois : « devant l’extension qu’a pris et ne cesse de prendre le MNC d’une part, et en vue d’assurer d’une manière saine, avec le maximum d’efficacité et de continuité le fonctionnement de celui-ci, d’autre part, le comité central a décidé leamise en application de la nouvelle organisation, en attendant la structure définitive qui sera adoptée à l’occasion du prochain congrès national du MNC ». Mais, il faut ajouter que ce communiqué s’achève sur un ton plus polémique : « Toute correspondance sera adressée au secrétariat général du MNC, boîte postale 164 à Léo I. Aucune déclaration ne peut engager le MNC que lorsqu’elle est couverte par le comité central responsable. Aussi, nous tenons à préciser que le journal Indépendance qui sera édité prochainement à Léo n’a rien de commun avec le MNC ». 

Patrice Lumumba se sentit pris personnellement à partie et il ne put se retenir de réagir devant la presse. Après la réunion, il se replia rapidement chez Victor Nendaka, sur rue Kitega et, ensuite, il fit la déclaration suivante : « Nous démentons formellement le communiqué transmis ce  jour à la presse par M. Joseph Iléo, qui signe comme secrétaire général du MNC, fonction qu’il ne détient nullement ». Et Patrice Lumumba ajoute : « Le communiqué de M. Joseph Iléo est le résultat de manœuvres dont les membres du MNC connaissent l’origine et les mobiles ».

Et, parallèlement à la restructuration humaine, c’est surtout la question du journal qui prit le dessus. En effet, après la réaction de Patrice Lumumba, le nouveau secrétaire général Joseph Iléo publia un autre communiqué : « D’accord avec les  éditeurs, le comité central a adopté comme organe officiel du MNC le journal « Notre Opinion », publié jusqu’à présent à Elisabethville. Les positions prises par M. Lumumba après le passage du Ministre l’ont été sans consultation préalable du comité central et n’engagent par conséquent que sa propre personne. Le comité central assure à tous ses membres et sympathisants la continuité de l’action en vue de hâter l’indépendance du pays ».

Or, Patrice Lumumba avait déjà annoncé à plusieurs personnes la sortie du journal Indépendance, qu’il considérait à la fois comme une affaire personnelle et une publication porte-parole du parti.

En tout cas, après avoir réuni les comités sectionnaires du parti en vue de récupérer la situation, la presse demeura toujours en ligne de mire de Patrice Lumumba, comme le montre le texte de son communiqué : « Réunis en assemblée, pour examiner la situation créée par le communiqué publié dans la presse le 17 juillet 1959 par MM. Joseph Iléo, Joseph Ngalula, Martin Ngwete, Cyrille Adoula, Emmanuel Kimbimbi et Joseph Mbungu… ». Ce texte s’achève une fois de plus par étaler le conflit sur la place publique, « priant l’opinion publique de considérer le communiqué en question comme nul et non avenu ».

Ainsi qu’on peut s’en rendre compte que, en offrant leurs querelles intestines à la connaissance de la presse, aussi bien l’Abako que le MNC ont, en fait, envenimé des situations qui pouvaient trouver solution à l’intérieur de leurs formations politiques. En tout cas, une fois invitée par des acteurs politiques en conflit, la presse prend généralement le parti de les diviser davantage.  

Prochaine chronique : Journalistes dans la politique

LEAVE A REPLY

*