Chronique Indépendance : Journalistes dans la politique

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(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

La lecture des articles publiés dans La Voix du Congolais (1945-59) a montré que leurs auteurs n’étaient pas tous des journalistes professionnels. Cette publication, initiée par l’administration coloniale, n’était pour eux qu’une opportunité de laisser transparaitre leurs aspirations sur l’état de la colonie et, surtout, leurs aspirations à un rang supérieur et à une vie privilégiée par rapport à « la masse des indigènes ». La Voix du Congolais était donc l’organe des « évolués » et s’appliquait à renforcer cette image.

Attirés par le plaisir de l’écriture, certes, ces hommes de plume étaient, dans la plupart des cas, des leaders d’opinion dans leurs milieux de travail, leurs quartiers de résidence, leurs paroisses, leurs regroupements claniques ou associations tribales, etc. Mais, bien entendu, toutes ces personnes en vue ne se sont pas laissées envahir par la passion du journalisme, malgré leur active appartenance aux formations politiques. Ainsi, Paul Bolya, Martin Ngwete et Gaston Diomi sont demeurés assistants médicaux, Pierre Nkubiri est resté commerçant à Kadutu, Désiré Tuluka commis à Sarma-Congo, Joseph Yumbu à la direction de la prison de Ndolo, Ferdinand Essandja à la bureaucratie de la Sabena et Jacques Massa à celle de l’Oca (Office des cités indigènes), Antoine Ngwenza employé à la Cieka (Compagnie de l’Equateur et du Kasaï) et Emmanuel Kimbimbi à la Croix Rouge, etc.

Dans la présente chronique, nous allons relever les cas de certains d’entre eux qui, de manière presque naturelle, ont pu allier la pratique journalistique à l’exercice de la politique politicienne. Cependant, même si cette double fonctionnalité a été plus répandue après 1960, ce sont davantage les faits pionniers qui nous intéressent, ceux d’avant l’indépendance du pays le 30 juin 1960. 

Complicité entre journal et parti

1. La première formation politique à se manifester à Léopoldville, à la faveur des élections communales du 20 décembre 1957, fut L’Action Socialiste, apparue le 19 janvier 1958. Ce parti prit le nom du Parti du Peuple le 26 août de la même année. Le parti est animé notamment par Alphonse Nguvulu, Georges Vumi ou Victor Essabé, jeune secrétaire général qui fut tué dans un accident de voiture le 18 juillet 1959.

« L’Action socialiste » se donna comme publication du parti Emancipation, un bimensuel né le 18 avril 1959. Se prêtant comme slogan « organe de combat socialiste », ce journal fut dirigé au niveau de la rédaction par Michel Mongali et, ensuite, par Tony Bula Mandungu après son service militaire à la Force publique. L’on y a retrouvé aussi Gaston Nsengi Biembe. Journalistes, ils devinrent également politiciens.

2. Le Mouvement national congolais (MNC), dont le comité directeur fut constitué le 10 octobre 1958 dans la capitale, se présentait comme une formation politique fédératrice de courants d’idées unitaristes. Se sont retrouvés autour de cette structure à la fois des militants chrétiens (Joseph Iléo, Joseph Ngalula, Gabriel Makoso…), des sympathisants libéraux (Arthur Pinzi, Patrice Lumumba…), des syndicalistes socialistes (Cyrille Adoula, Alphonse Nguvulu…), etc.

C’est aussi dans ce parti qu’ont convergé la plupart de ceux qui s’adonnaient au journalisme de manière permanente et professionnelle, même s’ils ne retrouvaient pas tous au sein du même organe de presse : Joseph Mbungu, Joseph Ngalula, Albert Nkuli de «Présence Congolaise», Joseph Iléo de «Conscience Africaine», Gabriel Makoso du «Courrier d’Afrique…»

Précisons à propos de Gabriel Makoso que ce journaliste se retrouva tour à tour dans ces deux dernières publications, Le Courrier d’Afrique et Présence Africaine. C’est que Gabriel Makoso était une plume fort précieuse pour tous les organes de presse d’obédience chrétienne. Son aura augmenta encore par le fait que, alors qu’il effectuait un stage au quotidien catholique de Bruxelles, La Cité, il fut invité par la prestigieuse édition « Présence africaine » au IIème  congrès des écrivains et artistes noirs organisé à Rome en avril 1959. Et, pour combler cette éminence journalistique, l’Association mondiale des journaux lui décerna en 1964 le prix « Plume d’or de la liberté », prix que recevront plus tard aussi le fondateur du journal français Le Monde, Hubert Beuve-Meury (1972), et le fondateur du journal camerounais Le Messager, Pius Njawe (1993).

3. A côté des deux partis qui viennent d’être évoqués, il y en a un qui a été vraiment l’oeuvre des journalistes, l’Upeco (Union progressiste congolaise), enregistré en octobre 1958 comme création du journaliste Camille Mwissa Camus. Cet homme de la presse a débuté sa carrière dans Le Courrier d’Afrique, avant de travailler dans Echos-Sports. Mais l’équipe dirigeante de ce parti Upeco a été puisée essentiellement au sein du personnel œuvrant dans le périodique Horizons, publication créée à l’initiative du journal catholique La Croix et dont la rédaction a été confiée entièrement au personnel congolais

L’Upeco avait un président journaliste (Camille Mwissa Camus) et un secrétaire général également journaliste (Jean-Jacques Kande). Le parti affichait une opinion anti-fédéraliste très prononcée et, de ce fait, ne dédaignait pas une certaine polémique dans l’espace médiatique. En fait, Mwissa Camus et Kande étaient le symbole de ces jeunes intellectuels profondément enracinés dans le milieu urbain qui les a vus grandir et qui, en conséquence, ne pouvaient s’épanouir dans des structures non traditionnelles.

4. L’autre parti ayant pignon sur rue fut le Pnp (Parti national du peuple). Le Pnp fut en réalité une formation ayant fédéré plusieurs autres structures politiques de dimension moyenne, dites « non extrémistes », après un congrès organisé à Coquilhatville du 11 au 14 novembre 1959. La promotion du Pnp était réalisée principalement par le journal Liberté.

Le journal Liberté est celui qui avait auparavant opté pour le titre de Congo Libre. C’était alors un journal répercutant les idées de l’Interfédérale des groupes ethniques. L’éditeur de la publication était Jacques Mbilo, qui combinait la pratique du journalisme avec celle de la politique. Ce n’est qu’à partir du n° 13, paraissant le 17 novembre 1959, que ce journal devient officiellement vecteur d’opinion du Pnp.

5. Il a existé au Congo également un parti significatif, quoique peu propulsé au-devant de l’opinion par la propagande politique, Union Congolaise. Cette structure ayant émergé au Katanga en décembre 1957 a la particularité d’avoir été fondé par un Congolais, Gabriel Kitenge, et un expatrié belge prestant comme avocat dans la ville d’Elisabethville, Antoine  Rubbens.

Devenu réellement un parti politique, Union Congolaise s’associa à un autre parti créé à Stanleyville, Unaco (Union nationale congolaise). Unaco avait comme leader principal le syndicaliste chrétien Sylvère Bondekwe. Et ce dernier était précisément aussi rédacteur en chef du journal Mon Pays. Cette publication devint ainsi un instrument utile au service de la nouvelle formation politique Union congolaise.

Politiciens hors journaux

D’autres journalistes se sont également distingués dans les partis politiques, sans pour autant que les organes de presse auxquels ils étaient rattachés soient explicitement les porte-voix de leurs formations politiques d’appartenance. Leur influence professionnelle pouvait contribuer au rayonnement de leurs formations politiques mais ces journalistes n’étaient pas eux-mêmes responsables premiers ou derniers de la ligne éditoriale de ces organes de presse. Ces cas sont assez nombreux, mais nous nous limiterons à ceux qui nous paraissent suffisamment illustratifs.

Il en est ainsi notamment de Jean Motingea, alias Akwaka-Te. Journaliste depuis 1950, il se distingue comme  rédacteur chevronné  dans la version lingala de la publication d’obédience catholique La Croix-Horizons, Kongo Ya Sika. Il anime dans ce journal la rubrique « courrier des lecteurs » et ses réponses sont signées sous le pseudonyme de « Akwaka Te » (Ne se trompe jamais), tant les éléments d’information qu’il livrait à ses lecteurs étaient pertinents, même si cela traitait des matières fort diversifiées. Sur le plan politique, Jean Motingea était alors un leader influent au sein de la structure ethno-politique du « Liboke lya Bangala », que conduisait Jean Bolikango.

Dans la même veine, il y a lieu de citer aussi Evariste Kimba, journaliste depuis 1957 à L’Essor du Congo, quotidien du Katanga. Leader au sein du parti Balubakat, Evariste Kimba avait fini par se rallier à Moïse Tshombé et à faire partie de son gouvernement sécessioniste. Malgré ces prises de positions  politiques, les activités publiques d’Evariste Kimba n’étaient pas à confondre avec la ligne éditoriale de son organe de presse.

Dans ce même lot, l’on épinglera également Antoine-Roger Bolamba, rédacteur en chef de La Voix du Congolais depuis la naissance de ce périodique en 1945. Ainsi, quoique cette publication soit le produit de l’administration coloniale et apolitique, celui qui en dirigeait la rédaction avait une conviction politique bien précise. A.-R. Bolamba était très actif dans le Cercle libéral, qui regroupait des Congolais proches du Parti libéral belge, qui prônait des idées anticléricales, visant à ne pas reconnaître à l’Eglise catholique un rôle prépondérant dans les affaires publiques. C’est à ce titre qu’Antoine-Roger Bolamba fut détaché.

A.-R. Bolamba a certes été vice-président du Pil (Parti de l’indépendance et de la liberté), mais ses amis politiques étaient davantage ceux issus du milieu libéral, comme Arthur Pinzi ou Patrice Lumumba. C’est d’ailleurs au nom de ce rapprochement idéologique que, fin 1956, le ministre des Colonies, le libéral Auguste Buisseret, prit dans son cabinet à Bruxelles le fonctionnaire congolais Antoine-Roger Bolamba, qui venait juste de participer à Paris au congrès des écrivains et artistes noirs organisé par l’édition Présence africaine.  

Prochaine chronique: La loi fondamentalemuette sur la presse

 

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