Chebeya : l’étau se resserre autour de la haute hiérarchie de la police

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C’est une douche froide que le général Jean de Dieu Oleko a prise, hier lundi 7 février 2011 à la prison centrale de Makala, à l’occasion de la poursuite de l’instruction du dossier du meurtre de l’activiste des droits de l’homme, Floribert Chebeya Bahizire, auteur du communiqué de presse largement médiatisé après la découverte du corps de Chebeya, le 2 juin 2010 à Mitendi, cet inspecteur divisionnaire adjoint, numéro 1 de la Police nationale à Kinshasa, avait soutenu en son temps, que des objets féminins et insolites (mèches de cheveux féminins, capotes usagés, aphrodisiaques, ongles factices, etc.) ont été retrouvés dans la voiture de la victime. Ajoutant par ailleurs qu’aucune trace visible de violence n’était visible sur le corps de Chebeya, le général Oleko a affirmé hier devant la Cour militaire que toutes ces informations lui ont été rapportées par son officier de renseignement (P2), l’inspecteur titulaire, Petit Jean Kulubika. Faits totalement niés par ce dernier en face de son supérieur soulignant qu’il n’a jamais livré ces détails. « Je ne confirme pas avoir livré l’information-là au général Oleko. Vers 5 heures 30 quand je lui ai envoyé un sms, cette mention-là n’y figurait pas… », a clamé l’inspecteur Kulubika. 

            Tentant de se rattraper, le général Oleko s’est prêté à un exercice d’explications. « La mention faite dans le communiqué est à comprendre de cette manière : Le 1er agent arrivé n’a pas vu un signe visible. Lorsque ce constat n’apparaît pas, on dit ça «aucune trace visible’. En tant qu’inspecteur, j’ai plusieurs sources qui peuvent être les autres commandants. Qu’on lise le rapport du commandant du district de Lukunga pour savoir d’où vient ce détail là… » a épilogué le général. Non convaincu par ces commentaires, la Cour a insisté pour savoir de qui il tenait ces informations puisque le P2 a tout nié, alors que le fameux rapport du commandant indique aussi qu’il y avait des traces de menottes aux bras, des signes au cou, du sang coulant au nez et à la bouche, etc. Détails non retrouvés dans le communiqué de presse rendu public. Réponse : « C’est lui le centralisateur de tous les documents qui m’arrivent. Je ne suis pas OPJ, je ne descends  pas sur les lieux. J’ai reçu une information disant que les premiers constats n’ont relevé aucune trace de violence. Le travail a été fait par un service attitré et qui me le rapporte…»
            Pessimiste lui aussi, le ministère public est revenu à la charge, faisant même noter qu’il ne parvient pas à retenir une réponse précise. « Devrions-nous déduire que le constat du communiqué est votre propre lecture ? ». questionne-t-il. «Je suis mal à l’aise de continuer cette discussion», a répondu Jean de Dieu Oleko. Puis d’ajouter qu’il est devant deux faits : l’expérience et le fait. En clair, développe-t-il encore, lorsque des hommes de terrain remarquent des traces visibles telles que blessures, hématomes, etc., ils les mentionnent généralement. Mais ici, on l’a trouvé dans un état qui ne le dit pas. Seule la police scientifique manipule le corps et peut entrer en contact avec des éléments qui peuvent donner des détails»…
 
Tentative d’effacement des traces
 
            Opposant la version du général à celle d’un autre officier supérieur de la Police, Jerry Kahuzi, qui avait déclaré, la semaine passée, que c’est son chef qui avait privilégié son communiqué en lieu et place de celui confectionné par l’Inspection générale, au bureau de papa Mukalayi, le président de la Cour militaire a appris du renseignant que ledit communiqué était prêt depuis 14 heures, puis remis à qui de droit. Cependant, il ne s’est nullement basé sur le rapport du commandant du district de Lukunga qui a fait mention des traces sur le corps du défenseur des droits de l’homme. Par ailleurs, le même jour, presque au même moment, le responsable de la police scientifique, le colonel Vane Bile, a remis au général des photos de la scène du crime où apparaissaient clairement des marques de violence. Conclusion : ce que Oleko dit ne reflète pas les rapports de ses collaborateurs.  
             Invité à interroger le renseignant, le conseil des avocats de l’accusation a cherché à savoir pourquoi, après avoir recueilli toutes les informations, le général n’a pas émis un autre communiqué pour rectifier celui qui privilégiait des mensonges. « Nous n’avions plus le contrôle de l’enquête. Le Conseil de sécurité avait pris l’affaire en mains. Sinon, ce serait de l’interférence… » a-t-il répliqué, reconnaissant aussi être entièrement responsable dudit communiqué. Réponse insatisfaisante qui va pousser Me Bondo à solliciter illico presto la transformation du renseignant en prévenu car « appartenant à l’équipe des gens décidés à effacer les traces ». 
            A cette demande, le président de la Cour a répondu qu’il y a une procédure pour cela, au risque de tomber dans une saisine illégale. Par ailleurs, le ministère public est libre de décider d’étendre la saisine et prendre sa décision en âme et conscience. 
 
Contradiction entre Oleko et Numbi
 
            Contrairement à ce qu’avait révélé l’inspecteur général de la PNC, John Numbi lors de sa comparution, son homologue Oleko a nié hier avoir été désigné pour mener l’enquête. Nonobstant cette contradiction, l’accusation a demandé au général Oleko de qui il avait reçu l’ordre d’émettre ledit communiqué ? « C’était ma propre initiative. Je l’ai rédigé pour que les choses se passent dans la clarté, c’est-à-dire plus d’informations pour qu’un plus grand nombre soit au courant car Chebeya n’était pas n’importe qui ».
             Dans ce cas, a répliqué l’accusation, si on élaguait le passage « deux préservatifs utilisés », le communiqué ne serait pas exhaustif, surtout pour défendre l’honneur d’un grand homme que vous connaissiez? Silence de cimetière chez l’officier qui pour toute réaction a dit : « je n’ai pas compris. Je n’ai pas de réponse ».
            Pourquoi alors aller déposer le communiqué vous-même à l’Inspection générale alors qu’il y a des estafettes à l’Inspection provinciale  pour ce travail? a poursuivi l’avocat. Réponse du général : « Nous finissions une réunion. Moi je passais par là pour me rendre chez moi, après avoir parlé auparavant avec l’Inspecteur général, John Numbi, incidemment. On m’a juste montré un bureau de la presse et je suis allé déposer. C’est là que je rencontré le colonel Vane Bile de la police scientifique qui m’a montré les photos. C’était vers 17heures30’ et 18 heures ».
            Avant de faire observer le décalage entre l’élaboration du communiqué et son dépôt, l’accusation a rappelé au général Oleko que le même jour, avant la publication du communiqué, un membre de l’ONG la Voix des Sans Voix « VSV » l’avait appelé, alors qu’il avait promis de rappeler dans les 10 minutes. « Vous aviez dit que vous étiez avec votre chef et que vous alliez rappeler. Cependant, vous aviez définitivement éteint votre téléphone. C’était qui le chef avec qui vous discutiez ? » lui a-t-on demandé. « J’en ai beaucoup : le gouverneur, le ministre de l’Intérieur etc. peut-être que c’était l’Inspecteur général. C’est jour là, il n’était pas avec nous à Kinshasa car on devait faire un mouvement à Maluku… De mon chef ou d’un chef ? je ne me rappelle pas », a balbutié le général.
            Face à ces baragouins, l’avocat a promis que toutes les conséquences seront tirées, surtout qu’après le rappel, le téléphone ne passait plus… La mémoire lui revenue subitement, Jean de Dieu Oleko a révélé que c’était avec le Conseiller spécial du Chef de l’Etat qu’il s’entretenait sur les préparatifs des festivités du 30 juin.
            Autre observation faite par la partie civile, celle de savoir pourquoi le général n’a pas fait mention de « l’absence des traces de violence » dans le rapport qu’il avait envoyé au gouverneur. Pour lui, il ne sait pas si le rapport devait nécessairement contenir les éléments du communiqué. Réplique emportée de l’avocat : « Et pourtant vous aviez parlé de viagra, d’ongles et de chevelures ! »
             A son tour, le conseil de la défense s’est réjoui dans ses conclusions de constater que le général Oleko a clairement déchargé les prévenus en affirmant que ses clients n’avaient pas pris part à la rédaction du communiqué de presse, avec comme conséquence de dissimuler la vérité.
 
Menaces sur la sous-commissaire Bila
 
            Présente au poste de garde à l’Inspection générale de la Police, située vers le Palais du peuple, le 31 mai et le 1er juin 2010, la sous-commissaire Corinne Bila Sungu a laissé perplexe hier l’auditoire au regard des informations qu’elle a livrées. En effet, morte de peur et accompagnée de son mari, l’agent de police a fait part au président de la Cour des menaces dont elle est l’objet de la part du colonel Kanold Kanam, actuellement Inspecteur Provincial Région (IPR) en Province Orientale. En somme, raconte-t-elle, «le mercredi 2 juin 2010, le colonel m’a suivie à l’église où je priais, me demandant de lui rendre un service consistant à arracher la page du registre de consignation des visites à l’Inspection générale de la PNC. Il s’agissait de la page du 1er juin (Ndlr jour du rendez-vous de Chebeya à l’IG) et m’a remis 20 USD afin que j’achète du crédit et lui confirmer le résultat de la mission. Par ailleurs, il a insisté que je l’appelle toujours si je trouve la page déjà coupée».
            Besogne qu’elle se refusait à faire, la sous-commissaire Bila a dévoilé que le même colonel a demandé récemment son identité complète auprès de sa collègue Néhema. Quant à la page, elle a été effectivement arrachée par un quidam, puis réécrite par une même écriture reconnue comme celle du commissaire Kalonda.
            Prise de peur, la policière a lancé un cri de détresse pour sa sécurité : «Je suis déjà orpheline».. Appel émis aussi dans le même sens par les proches du Camerounais Gomer Martell et de son co-détenu Marcel Bahati Sumaïli, tous deux incarcérés jusque fin mai, à la Police de Recherche et d’Investigation( PRI), à l’Echangeur de Limété, avant le meurtre de Floribert Chebeya.
            Il faudrait noter que l’audience a commencé par la comparution du général Alongaboni, Inspecteur divisionnaire adjoint chargé des opérations qui a reconnu qu’il jouit entièrement son rôle d’intérimaire à l’absence de son chef, le général John Numbi. « J’assume l’actif et le passif ; J’assume tout et engage tout. Sauf pour les dossiers sensibles que je laisse à l’appréciation du chef jusqu’à son retour » a-t-il répondu. Une réponse qui a rappelé à l’accusation l’affirmation du général Numbi selon laquelle ses adjoints ne sont pas habilités à signer des documents. D’où, la demande réitérée de ces avocats de voir l’IG revenir à la barre. 
 
                                                                                                                                                                                                                               Tshieke Bukasa 
 

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