Burundi : la RDC a tort de pratiquer la politique de l’autruche

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Au cours du point de presse qu’il a tenu le jeudi 30 avril 2015, le Porte-parole du Gouvernement congolais, Lambert Mende, a conseillé aux autres Etats de ne pas s’ingérer dans les affaires burundaises, comme le fait la RDC. Point n’est besoin de rappeler ici la crise politique que connait le Burundi, pays frontalier de la RDC, où la paix et la sécurité sont gravement menacées suite à la volonté manifeste du Président sortant de briguer un 3ème mandat. Ce, en violation de la Constitution de ce pays fragile dont l’histoire politique reste marquée par l’instabilité institutionnelle. Plutôt que de se prononcer sur la situation tendue qui prévaut dans cet Etat, la RDC prend des dispositions utiles pour ne pas en subir les effets néfastes, peut-on retenir du message du Ministre de la Communication et Médias qui répondait à la question d’un journaliste. Après s’être longtemps égosillé à fustiger l’immixtion des chancelleries occidentales dans les problèmes congolais, le ministre Mende a pris la précaution de ne pas se dédire, se dédoubler, louvoyer. La RDC a-t-elle intérêt à faire le black-out sur l’affaire burundaise ? Fait-elle montre de prudence en s’érigeant en modèle à ce sujet ?

Au regard du calvaire que l’instabilité politique au Rwanda et le génocide qui s’en est suivi font endurer aux populations congolaises depuis deux décennies, la RDC a le devoir de suivre de très près la gestion de la crise burundaise, et de plaider pour une issue pacifique. Ce, d’autant plus que le rétablissement et la consolidation de la paix et de la sécurité dans la partie orientale, requièrent le concours des pays voisins. C’est ce qui justifie l’approche régionale à laquelle l’ONU a recouru en vue de favoriser la restauration de la paix durable dans les Grands Lacs africains. Il s’agit d’une approche systémique qui exige de chacun des Etats membres de jouer pleinement et efficacement son rôle, et d’épauler le partenaire marchant cahin-caha en des moments critiques. La RDC, pays accusé d’être responsable de l’enlisement de la région, est tenue, plus que quiconque d’offrir son aide, modeste soit-elle, à ses partenaires de la région. Ce, quand bien même ces derniers, optant pour la paix fourrée, redouteraient et, partant, éviteraient son redressement.

Le Pacte de Nairobi de 2006 sur la sécurité, la stabilité et le développement dans la région des Grands Lacs préconise une dépendance mutuelle sans laquelle les conditions de sécurité, de stabilité et de développement ne sauraient être créées. Dès lors, l’évolution de la situation politique dans chaque pays ne devrait souffrir du désintéressement des autres Etats de la région. Ces derniers peuvent donc lui prodiguer des conseils, faire des recommandations, donner des avis et non des instructions, sans craindre commettre le péché de l’ingérence. Le contraire s’assimilerait à de l’ingénuité dont les effets peuvent s’avérer néfastes. A moins de laisser-faire pour en tirer parti. C’est dire que la situation politique au Burundi doit préoccuper le gouvernement congolais et l’inciter à une action positive à cause non seulement de ses éventuelles conséquences sur le territoire national mais aussi et surtout de ses répercussions sur la sécurité et la stabilité dans la région. Le silence n’a pas de raison d’être observé.

Protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance

 

            Constituant une composante du Pacte de Nairobi signé et ratifié autant par le Burundi que par la RDC, ce Protocole engage les Etats membres « à respecter et à promouvoir les principes et normes démocratiques ». En acceptant librement d’être lié par cet instrument juridique international, le Burundi a limité la portée de son indépendance et de sa souveraineté internationale. Dans le cadre du Programme d’action pour la démocratie et la bonne gouvernance prévu dans le Pacte, « les Etats membres s’engagent à ce que les valeurs, principes et normes reposent sur la démocratie, la bonne gouvernance et le respect des droits de l’homme dans le cadre d’un programme d’action pour la démocratie et la bonne gouvernance qui vise notamment à (…) la consolidation des processus de démocratisation par le renforcement des capacités des institutions, la promotion de la participation politique de toutes les couches de la société, le développement et la mise en œuvre des stratégies de communication et d’information (…) ».

            Le gouvernement congolais peut se targuer quelque peu de faire montre, plus que certains Etats frontaliers, de bonne foi dans l’exécution de ces engagements régionaux. Ce, notamment en ce qui concerne l’ouverture de l’espace politique ou la liberté de la presse même si des efforts méritent encore d’être fournis pour libérer le pays des forces qui le tirent vers le bas.

Qui donne ou rappelle la leçon en donne l’exemple …

            Pendant que dans plusieurs pays africains en général et ceux des Grands Lacs en particulier, les Chefs d’Etat tentent de revoir les dispositions de la Loi fondamentale ou électorale pour prolonger la durée de leur règne, le Congolais Joseph Kabila a pris, en janvier dernier, la judicieuse initiative d’exiger le retrait de la « controversée incise » qui avait dérangé une partie de l’opinion publique nationale. Ceci pourrait conforter la stature d’homme de la paix que d’aucuns lui attribuent. Mais, le chemin est encore long pour s’en convaincre. Car le processus électoral en vue est d’une importance telle qu’elle peut « inscrire la RDC sur une voie pérenne de démocratie » ou la replonger dans le gouffre du discrédit. Le Burundi, où les échéances électorales précéderont celles de la RDC, pourrait inspirer les autorités congolaises sur la pertinence du choix politique à faire d’ici 2016. L’exhortation congolaise à la non-ingérence dans les affaires burundaises peut, à ce titre, inquiéter. Car elle peut laisser entrevoir l’embarras de certains milieux influents quant à l’option à privilégier entre faire la marche démocratique à reculons ou confirmer de la manière la plus claire et rassurante le respect du plus beau fleuron de la Constitution dans ses dispositions se rapportant à la présidentielle.

            De tout ce qui précède, il y a lieu de s’interroger sur le fondement de la politique régionale de la RDC. Si elle repose sur les engagements régionaux appelant à la dépendance mutuelle en vue de la construction de la paix durable, la RDC a tort de faire la politique de l’autruche au nom de la non-ingérence dans les affaires burundaises. En effet, la non-ingérence ne convie pas à l’indifférence. A défaut de bâtir une identité nationale susceptible de la hisser au rang de modèle dans la région en termes de démocratie, la RDC doit s’interdire de s’ériger en donneur de leçon de non-immixtion sous peine de se décrédibiliser. L’expérience congolaise suffit à elle seule pour nous instruire à ce sujet. Si la politique régionale congolaise privilégie le respect des choix nationaux à la teneur venimeuse et au mépris des engagements régionaux, la RDC a aussi tort d’encourager tacitement la marche rétrograde de certains pays. Car, cela nuira tôt ou tard  à sa sécurité et à sa stabilité. Elle doit, pour ainsi dire, plaider pour la paix régionale et en emprunter le chemin à la lumière du Pacte de Nairobi.

 Martin ZIAKWAU LEMBISA                                         Chercheur en Relations Internationales et enseignant à l’IFASIC