Assassinat de P. E. LUMUMBA : la grande conspiration du silence

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LM-CHRONIQUES-2013-lumumba-2013-04-02-FR-21. Le calvaire de Patrice Lumumba.

Au milieu de septembre 1960, J.D. Mobutu exerce le pouvoir à la tête d’un collège des commissaires généraux. Comme le dit F. Monheim, parlant de la situation de novembre 1960 dans son livre «Mobutu, l’homme seul» paru à Bruxelles en 1962, le colonel doit faire face à l’évolution chaotique du pays. Il est vu d’ailleurs par tous comme un libérateur selon le discours de Mario Cardoso au nom des commissaires généraux. Pour ce dernier, il est l’homme qui a mis fin aux prétentions communiste et marxiste-léniniste.

Réfugié dans sa résidence sous la protection des casques bleus de l’ONU, P. Lumumba reste, en effet, « un danger pour le nouveau régime » de Léopoldville que préside désormais J. Mobutu. Ses partisans, sous la houlette d’A. Gizenga, s’organisent, tant bien que mal, dans
l’opposition. Impatients, les commissaires généraux s’en prennent aux ambassadeurs du Ghana et de Guinée qui, visiblement, soutiennent P. Lumumba. Une fusillade éclate devant l’ambassade du Ghana. Deux officiers, un Tunisien et un Congolais (le colonel Kokolo), sont tués.

Il est clair que l’ONU a pris position contre P. Lumumba et ses amis, même si elle veut garder une politique de neutralité. Elle protège P. Lumumba contre une arrestation et en même temps, elle entend bien empêcher ses partisans de compromettre ses efforts dans la recherche de conciliation.

Le général De Gaulle avait bien raison de qualifier l’organisation internationale de « machin ». Loin de remplir honnêtement sa mission, l’ONU a offert à l’opinion, l’image d’un mirage soigneusement entretenu, un mythe qui ne résiste pas à l’épreuve des faits. Oui, nous l’avons vécu, le comportement de l’ONU au Congo a constitué le mécanisme, entendez la plate-forme qui a servi aux puissances mondiales néocoloniales d’obtenir légalement un blanc-seing pour occuper le Congo, loin de véritables agents de l’histoire de ce pays :
le peuple Congolais.

N’ayant plus aucune chance de succès à Léopoldville, les dirigeants lumumbistes se replient sur Stanley- ville où leurs sympathisants sont nombreux et peuvent compter sur une fraction de l’armée nationale dirigée par le général Lundula, très proche de P. Lumumba. L’ « ancien
Premier Ministre » commence à comprendre que  la   situation  lui échappe,  que  le  pouvoir  a  basculé   et  qu’une  semaine  après sa  révocation,  il  est  totalement  isolé  tant  au  Congo qu’ailleurs  sur  le  plan diplomatique. Il comprend plus : le  Congo
est  devenu  un  des  enjeux  de   la   guerre   froide   entre
Washington et Moscou. L’atmosphère lui parait certainement lugubre.
Quitter Léopoldville et atteindre Stanleyville, c’est pour lui
l’issue possible. C’est ce qu’il fera dans la nuit du 27 au 28
novembre 1960. Au moment même où le fugitif est entrain de traverser
le Kwango, une rencontre est organisée à Brazzaville entre les
autorités de Léopoldville (Kasa-Vubu, Adoula, Iléo, Nendaka, Mobutu,
Bomboko), du Katanga (Tschombe et Kimba) et du Kasaï (Kalonji) à
l’hôtel du Beach pour comploter et discuter du sort de Lumumba. Voir à
ce sujet le journal «Le pourquoi pas ? du 28 novembre 1960.» « Le
grand lapin s’est échappé ». Mobutu est furieux ; il faut rattraper.
V. Nendaka, chef de la sûreté congolaise, est en action ultime. C.A.
Mwissa Camus a écrit un article intitulé «Mon ami Jef Mobutu»  qu’il
signa comme ancien secrétaire particulier du colonel Mobutu. On peut y
lire le texte suivant :
Les événements qui devaient se succéder par la suite à une allure
endiablée, devaient nous permettre de réaliser notre plan : l’éviction
de Patrice Lumumba. Pour sauver le Congo. Il y eut d’abord le génocide
de Bakwanga. Ensuite la gaffe monumentale de faire arrêter l’honorable
M. Bolikango. A partir de ce moment je n’y tins plus, pas plus que
Mobutu puisqu’une huitaine de jours, à 20h15’, il neutralisait tout le
monde et prenait pratiquement le pouvoir. Naturellement la réaction de
Lumumba ne se fit pas attendre : promenade-meeting à la Cité,
attentats divers, campagne de terrorisme… Il fallait consolider
l’action du colonel. Je n’envisageais qu’une  seule  solution : à  la
force,  il  fallait  répondre  par  la  force. Avec la bénédiction du
président de la République…, j’organisais  avec  le  concours  dévoué
de  mes   deux   adjoints  MM. Gilbert Pongo alias Taureau  Pongil  de
la  Sûreté  Nationale à Léopoldville et Bernard Ilolo… La campagne de
contre-terrorisme qui devait aboutir trois semaines plus tard à la
répression totale des cellules des tueurs lumumbistes et finalement à
l’arrestation de Patrice Lumumba.
La fuite de Lumumba (est) une bombe qui fait « Psschtt ». Tel est le
titre que l’envoyé spécial au journal Le Pourquoi pas ?, Pierre
Davister, a utilisé pour donner sa relation des faits (le 9/12/1960).
« Pour tous, lit-on, le colonel Mobutu avait perdu la partie. Le
fuyard était à 600 kilomètres de Léopoldville, soulevant sur son
passage l’enthousiasme des populations… Dans les villages où passait
la curieuse caravane de l’ex-Premier Ministre, on n’était pas loin de
croire à une sorte de démonstration surnaturelle et diabolique.
Patrice Lumumba est en train de se tailler une réputation de «
superman » qui gagne à tous les coups, se joue avec une facilité
déconcertante de ses ennemis, domine la situation et lui imprime un
rythme forcené de Western. Autour de son nom, Lumumba recréait un
climat, une psychose. On enregistrait même ce phénomène à Léopoldville
où le leader du M.N.C. est honni et où j’ai cependant vu deux jeunes
Africains éclater de rire lorsque la radio annonça que le colonel
Mobutu avait pris des mesures. Qu’on puisse prendre des mesures contre
Lumumba était visiblement le motif de cette joie. Ces mesures, le
grand Patrice, avec ses longues pattes d’échassier, allait les sauter
toutes allégrement et aussi simplement qu’un gosse jouant à
saute-mouton. C’était certain…
On était « à la recherche des traces de Lumumba », continue P.
Davister, mieux   vaut   tard   que   jamais. Kasa-Vubu   accuse
déjà  le  gouvernement  des  commissaires  généraux : « Quelle
confiance  peut-on avoir dans l’autorité d’un gouvernement qui ne sait
même pas garder un prisonnier ?», disait-il.
-»Rien à craindre», s’était exclamé le colonel Mobutu, «mes hommes sont là».
Cet excès de confiance est critiqué par P. Davister : « Mais ces
hommes « neutralisés » par la bière et l’alcool ont laissé filer le
lapin et les jeux sont faits ». Et l’auteur suggère qu’il « est temps
de jouer au plus pressé et d’aller prendre le vent à Luluabourg où on
prétendait que le fugitif allait passer et, de-là, tenter de gagner
Stanleyville où l’arrivée triomphale du leader du M.N.C. allait –
c’était certain – faire sauter le couvercle de cette marmite de la
province Orientale… .
Alors Davister parle de la mission de Gilbert Pongo :
Dans l’avion qui me conduisait à Luluabourg, le pilote capta, après
une heure de vol, un étrange message. Il émanait  de Port-Francqui et
disait exactement :
– Nous avons le paquet. Que faut-il en faire ?
… Ce fameux « paquet » devait, dans les minutes suivantes, faire
l’échange d’un nombre invraisemblable d’appels et de communications à
la lueur desquels il apparut rapidement que Léopoldville attachait une
importance insolite au colis et le considérait même si précieux qu’on
jugeait utile d’insister pour qu’il fût… ficelé. D’ailleurs, un avion
quittait la capitale sans retard et s’en allait, via Luluabourg,
prendre livraison de l’objet à Port-Francqui.
C’était clair, à force d’être confus : le fameux   « paquet ficelé »
ne pouvait être que Patrice Lumumba. A    l’aérodrome de Luluabourg
régnait d’ailleurs une agitation    extrême. Chaque  avion qui
arrivait était immédiatement entouré par des soldats congolais en
armes, cependant que des « casques bleus » ghanéens ne quittaient pas
des yeux  les … soldats  congolais. Il suffisait de toucher du pied le
tarmac  pour  sentir la tension et comprendre que cette terre
africaine dont les poètes prétendent toujours qu’elle a une odeur de
pouvoir – une fois de plus – une odeur de poudre.
Le temps d’essuyer le regard mauvais des soldats, de faire quelques
pas sur le sol kasaïen et je butais du nez contre un curieux
personnage en uniforme kaki sans galons et sans étoiles mais que tout
le monde appelait cependant « commandant ». C’était Gilbert Pongo de
l’entourage du colonel Mobutu dont il paraissait être une sorte de
garde du corps. Il était « inspecteur de la sûreté » et avait ordre de
récupérer le fameux « paquet ficelé » entreposé à Port-Francqui et il
suffisait de le voir régner sur un petit monde de soldats pour
comprendre que Pongo jouait là le rôle de sa vie et qu’il était gonflé
à bloc comme jamais il ne lui avait été donné de l’être.
A vrai dire, il fallait toute l’audace et la témérité d’un Pongo pour
s’embarquer dans cette galère ou plutôt dans ce DC3 fraîchement arrivé
de Léopoldville et que le président du gouvernement de Luluabourg (on
ne dit plus le gouvernement du Kasaï depuis que Kalonji a proclamé sa
république à Bakwanga) empêchait de repartir car il souhaitait
intimement que Lumumba réussisse et était, dès lors, décidé à ce que
la « prison volante » reste au sol. Pongo s’énervait. Il combinait des
plans et, ayant visiblement une idée derrière la tête, parlait d’un
vol de nuit et de la possibilité d’atterrir à Mweka. Pourquoi Mweka ?
Mystère !
On ne pouvait s’empêcher cependant de constater que les choses
allaient mal. Le chef du gouvernement de Luluabourg protégeait
visiblement  la  fuite  de  Lumumba  en  tentant de retarder ses
poursuivants à Luluabourg. De leur côté, les Ghanéens qui avaient la
surveillance de l’aérodrome, et qui étaient d’ailleurs fort nombreux,
ne cachaient pas leur espoir de voir arriver Lumumba et leur ferme
intention de le soustraire par la force aux mains de ses geôliers.
Pour Gilbert Pongo, le plan de bataille était en tout cas lumineux.
Il fallait coûte que coûte décoller de Luluabourg, prendre livraison
du « paquet » et surtout – oui, surtout – ne pas repasser par
Luluabourg mais mettre immédiatement, au contraire, le cap sur
Léopoldville… Pongo devait-il faire monter prestement ses hommes dans
le DC3 et tenter le coup d’audace dont la réussite le couvrirait des
lauriers de la gloire ? Tentant, mais dangereux ! Néanmoins, les
minutes passaient et pendant ce temps-là, à Port-Francqui…
Au Congo, les coups de théâtre et les renversements de situation sont
toujours au détour de la piste et au bout du sentier.
A l’instant précis où Gilbert Pongo, perplexe, se grattait l’occiput,
un lieutenant-colonel congolais arriva sur le tarmac et s’inquiéta des
raisons de ce déploiement insolite de forces. Il faut dire que le
spectacle des soldats de Léopoldville et des soldats de Luluabourg, se
regardant dans le blanc des yeux, cependant que les « casques bleus »
ghanéens surveillaient les uns et les autres, ne manquaient pas de
piquant.
Gilbert Pongo claqua des talons, salua de la main, exposa ses ennuis.
Le lieutenant-colonel claqua aussi des talons, salua aussi de la main
et répondit en substance :
Qu’à cela ne tienne. Ici  c’est moi qui commande. Votre avion peut
décoller et je vous en notifie l’autorisation à l’instant…
Le grand mérite de Gilbert Pongo fut d’avoir eu un réflexe rapide.
Quelques minutes plus tard, le DC3 prenait la longue piste de
l’aérodrome en point de mire et décollait en trombe. A ma grande
fureur, il s’en allait sans moi !…
Il y a tout lieu de croire que l’entrevue Lumumba-Pongo, dont je me
sentais frustré, fut réellement dramatique. Gilbert Pongo est
farouchement anti-lumumbiste et il dut très certainement dominer avec
force  son  ressentiment  personnel  pour  empêcher  les  soldats
congolais de passer Patrice Lumumba par les armes. Ils ne parlaient
d’ailleurs que de cela et en parlaient à leur prisonnier qui, ayant
perdu toute sa morgue, ne savait plus quelle attitude prendre pour
éviter d’irriter davantage ses gardiens… Que l’ex-Premier Ministre
n’ait récolté que des horions et soit sorti vivant de l’aventure
relève simplement du miracle. Il saute aux yeux que ses gardiens
auraient préféré le « descendre » purement et simplement plutôt que de
le rendre aux « casques bleus » ghanéens dont ceux de Mweka
paraissaient particulièrement décidés à délivrer leur « ami ». Là
encore, Léopoldville vit clair en donnant ordre de transférer le «
paquet » à Port-Francqui où la garnison était plus importante et plus
sûre. On sait aujourd’hui que l’ONU était décidée à se laver les mains
de l’histoire et que, de toutes façons, les Ghanéens avaient reçu
l’ordre de faire taire leurs sympathies et – une fois n’est pas
coutume ! – de ne pas se mêler de ce qui ne les regarde pas.
Néanmoins, les soldats congolais se méfiaient et n’avaient qu’un seul
but : rallier au plus tôt Léopoldville avec leur prisonnier. Cet
objectif fut atteint en un temps record et, à cet égard, le colonel
Mobutu doit une fière chandelle à Gilbert Pongo. Celui-ci a réalisé un
réel coup de maître. Sa mission était délicate et difficile. Il
fallait – c’était certain ! – aller vite, très vite. Pongo eut
l’intelligence de le comprendre. Il gagna ainsi la partie.
Lorsque le DC3 toucha le sol de la capitale congolaise, ce fut  un
débordement de joie à bord de l’appareil. Patrice Lumumba fit les
frais de cette explosion spontanée. Traîné plutôt que conduit sur le
tarmac, il eût le loisir de se rendre compte qu’il était loin d’être
traité comme un prisonnier de marque et que ce retour peu glorieux
signait sa défaite. En chemise sale, les mains garrottées par une
vulgaire corde, hué de toutes parts, bousculé, roué de coups de
crosse, tiré par les cheveux, parfois même par la barbe, mitraillé par
des flashes qui allaient  quelques  heures  plus  tard donner aux
journaux du monde entier les photos d’un homme abattu, Patrice Lumumba
n’était plus qu’une sorte de loque pitoyable subissant son calvaire.
Ne piétinez pas l’homme qui tombe. Peut-on en vouloir aux soldats
congolais de s’être placés délibérément aux antipodes de ce principe
chrétien et d’avoir trop rudement et trop spectaculairement savouré
leur revanche ? Que ceux qui n’ont pas connu et subi la sauvagerie des
hordes lumumbistes leur jettent la première pierre ! Pour qui suit de
près les mille et un rebondissements de la longue, trop longue crise
congolaise, les sévices subis par Lumumba n’ont plus rien d’étonnant.
Ils font partie de l’imagerie cruelle du Congo d’aujourd’hui qui
acclame les vainqueurs et lapide les vaincus. Que ces vaincus
d’aujourd’hui soient les vainqueurs d’hier, que ces vainqueurs
d’aujourd’hui puissent devenir les vaincus de demain, ne change
absolument rien à l’affaire. Il y a d’ailleurs quelque chose de
profondément triste et de profondément décourageant à voir tout un
peuple faire de l’Histoire au jour le jour et rythmer sa colère ou sa
joie au rythme de l’heure, de la minute présente. Il faut bien en
convenir : on n’a jamais vu cela ailleurs. Le peuple congolais fait de
l’inédit.
Allons du côté du podium où le colonel Mobutu monte une nouvelle fois
en triomphateur. Je ne sais si c’est le bon Dieu qui l’inspire, comme
il me le disait récemment, mais une chose est flagrante : le bon Dieu
le sert. A deux reprises en moins de quinze jours, la chance a souris
en effet, au jeune colonel et, dans les deux cas, des événements qui
risquaient de tourner au tragique se sont miraculeusement transformés
en incontestables succès. Hier, c’était la fusillade de l’ambassade du
Ghana qui risquait de provoquer un conflit ouvert et dangereux entre
l’armée congolaise et les soldats de l’ONU. Aujourd’hui, la fuite de
Lumumba a fait courir de sérieux risques au Congo que certains
voyaient déjà, transformés en nouvelle Algérie, en second Cameroun.
Après coup, il est d’ailleurs permis de s’étonner que Lumumba ait
échoué d’un souffle dans sa tentative de « come back » car
l’importance de l’enjeu était si grande qu’on est en droit de croire
que les amis de l’ex-Premier Ministre n’ont pas ménagé leurs efforts
pour que leur poulain arrive en vainqueur au poteau. Un avion ghanéen
a d’ailleurs fait escale de façon fort insolite à Léopoldville au
moment précis où Lumumba fonçait à folle allure vers Kikwit.
Actuellement, l’Est ne décolère pas et l’échec du leader M.N.C. parait
avoir déjoué bien des plans.

2. Des plans, selon P. Davister

Ces plans, il n’est pas difficile d’en deviner l’essentiel. Le curieux
mouvement d’exode de nombreux parlementaires congolais vers
Stanleyville est d’ailleurs aussi symptomatique qu’éloquent. Arrivé
dans le chef-lieu de la province orientale, Patrice Lumumba
constituait un gouvernement qu’il annonçait comme le seul gouvernement
légal de la République du Congo. Automatiquement, une partie des pays
du bloc afro-asiatique de l’ONU reconnaissait officiellement ce
gouvernement et se déclarait décidée à le soutenir. Un parlement de
pacotille était réuni. Le tour était joué. C’était la guerre civile.
Frissonnons rétrospectivement. Cette guerre civile enflammait, en
effet, tout le Congo et unissait dans l’insurrection toute la Province
Orientale, tout le Nord du Katanga, une grande partie du Kivu dont
évidemment le Maniema, une portion du Kasaï, une belle tranche du
Kwilu. De Manono à Kikwit en passant par Stanleyville, épicentre de
l’éruption, l’empire Lumumbiste étalait son emprise et son autorité,
tentait de faire tâche d’huile. Quatre compères se partageaient cet
étonnant gâteau : Lumumba bien sûr, Gizenga, Kashamura et Kamitatu. Un
cinquième larron ne tardait pas à se mettre à table et, grand dadais
poussé trop haut et trop vite, donnait à  son parti l’Unar et à ses
guerriers tutsis l’ordre de reconquête du Rwanda. On oublie, en effet,
que Kigeri V a élargi, depuis quelque temps déjà, le « cercle de
famille » et que ce « mwami » qui n’est plus souhaité en son pays, a
pris goût au pouvoir et rêve de retrouver son régime féodal. Comme on
le voit, Patrice Lumumba et ses fidèles acolytes ne manquaient pas
d’appétit ni de moyens. Il faut, en effet, tenir compte de l’aide
extérieure dont il devient superflu de réciter les infatigables
artisans. Je ne cite personne. Suivez mon regard et convenez qu’il n’y
aurait pas de plus belle porte d’entrée que celle du Soudan qui donne
immédiatement, de plain-pied, sur la chambre à poudre.
…Oui, le colonel Mobutu peut s’éponger le front, pousser un soupir de
soulagement, remercier le ciel et décorer Pongo. Il s’en est fallu
d’un cheveu que la bombe du « dear Patrice » fasse du bruit. Elle n’a
fait qu’un lamentable petit  « psschttt ». Il n’empêche : on a eu
chaud.
…Avec ce bel esprit d’à propos qui le caractérise, le colonel Mobutu a
résumé en quelques mots la situation : Patrice Lumumba est un homme «
fini » (sic) et le pôle d’agitation de Stanleyville est théoriquement
neutralisé. Bref, il est permis de respirer un peu… .
Pendant son dernier voyage au Congo avant sa mort, Davister se confia
à notre ami Thy René Essolomwa, qui venait d’acheter ses imprimeries
en disant : « J’ai soutenu Mobutu, je lui ai rendu d’énormes services,
mais il m’a trahi » (interview du 21/12/1995).
Tout cela s’est déroulé entre la nuit du 27 au 28 novembre 1960, au
vendredi 2 décembre 1960, la date de l’arrestation de P. Lumumba. A
cette date, à lire le Rapport de la Commission des assassinats et des
Violations des droits de l’homme déjà cité,  vers 17 heures, le
capitaine  Pongo, triomphant, ramène  ses  prisonniers  à Léopoldville
où l’attendaient, d’après le témoignage du lieutenant Kamata Kay,
adjoint de Pongo venu accueillir son chef, tous les commissaires
généraux. Mains ligotées derrière le dos, en chemisette blanche tachée
de sang, épuisé, Patrice Lumumba est jeté sans aménagement sur le
plateau d’un camion militaire avec deux autres prisonniers, Messieurs
Bonde et Jérôme Mondjongo, et conduit à la résidence du colonel Mobutu
à Binza  (p.32).
Ramené à Léopoldville, la décision fut prise au sommet pour son
transfert à un endroit où il ne constituerait plus une menace pour les
autorités. En effet, les commissaires généraux, craignant
l’intervention  de l’ONU et la popularité de P. Lumumba, décident de
l’expédier de Thysville vers une geôle plus rassurante à Bakwanga,
capitale de l’Etat autonome du sud-Kasaï, où son ennemi, A. Kalonji,
règne en empereur. Mais ce serait signer l’arrêt de mort du
prisonnier. Tant mieux, disent d’aucuns. D’autres, craignant les
réprobations internationales,  recommandent que P. Lumumba et ses amis
Mpolo et Okito soient expédiés à Elisabethville.  « J’ai pris la
décision de faire interner P. Lumumba au Katanga parce que les autres
prisons n’étaient pas sûres » avait déclaré J. Kasa-Vubu le 28 janvier
1961. (J. Brassine et J. Kestergat p.109.).
Après le refus de M. Tshombe de ce « cadeau empoisonné », les trois
prisonniers arrivent tout de même dans la capitale du cuivre où
Tshombe, Munongo, Kibwe, Kitenge, Sapwe, Muke, mais aussi quelques
officiers belges : le Commissaire Verscheure, le Capitaine Gat, le
Lieutenant Michels et le Brigadier Son, les attendaient. Deux
autorités marquantes du Gouvernement Congolais les y accompagnent : F.
Kazadi et J. Mukamba. L. Mulamba, Général de Brigade ainsi que M.
Okuka, Ancien Membre de la Force publique, étaient de l’escorte. (R.
Tchamala Mulembwe, pp 76-77).
Dans Dossier du mois, un mensuel européen n° 4 et 5 de l’année 1964,
A. Kalonji révèle qu’au jour du 17 janvier 1961, M. Ngalula l’avisa
qu’un avion leur amenait, vers 11 heures, des paquets spéciaux. Qui
donc ? demanda-t-il, Lumumba et sa bande, répondit-il froidement. Il
ajoutait : «  Et surtout n’oubliez pas qu’il y a entre Lumumba et le
peuple muluba un mur de cadavres. Ce n’est pas pour rien que les plus
hautes autorités de la République s’occupent activement de l’affaire…
»
(A SUIVRE)