Assassinat de P. E. LUMUMBA : la grande conspiration du silence

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LM-CHRONIQUES-2013-lumumba-2013-04-02-FR-220En ce qui concerne les objectifs des Etats-Unis quant à l’élimination de Lumumba, Madeleine Kalb a réalisé un travail fort détaillé intitulé «Congo câbles», publié chez Macmillan à New-York en 1983.

La grande Commission des assassinats et des violations des droits de l’homme de la Conférence Nationale Souveraine (CNS/1992) avait dénombré 55 personnes pour être entendues sur les circonstances de la mort de Patrice Lumumba. 41 personnes, témoins de l’action de ce dernier, avaient répondu, dont principalement Joseph Iléo, sénateur et ancien Premier Ministre, Justin-Marie Bomboko, Ministre des Affaires Etrangères des gouvernements Lumumba, Iléo et Président du collège des Commissaires Généraux, Victor Nendaka, Administrateur en chef de la sûreté nationale, Albert Ndele, Vice-Président du collège des Commissaires généraux, Mario Cardoso, Commissaire Général à l’Education, Jean-Baptiste Kibwe, Vice-Président du Katanga et Ministre des Finances, Grégoire Kitenge, Secrétaire d’Etat à la présidence  et  Ministre   des   Travaux   Publics   du   Katanga,
Antoine Gizenga,  vice-1er  Ministre dans le Gouvernement Lumumba,
Anicet Kashamura, Ministre de l’Information de Lumumba, Christophe
Gbenye, Ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Lumumba, Thomas
Kanza, Ministre Délégué aux Nations-Unies, Cléophas Kamitatu,
Président Provincial à Léopoldville, Albert Kalonji, Député National,
Président de l’Etat du Sud-Kasaï, Bernardin Mungul Diaka, Chef de
cabinet à la Défense de Lumumba, Marcel Lihau, Commissaire Général à
la  Justice, Augustin Mabika  Kalanda, Commissaire  Général  à  la
Fonction Publique, Etienne Tshisekedi, Commissaire Général adjoint à
la justice, Jonas Mukamba, Commissaire Général adjoint à l’Intérieur.
Tandis que d’autres qui vivaient encore : Colonel Joseph-Désiré Mobutu
alors Chef d’Etat-major, J. Nussbaumer, Commissaire Général à
l’Intérieur, Joseph Ngalula, Premier Ministre de l’Etat du Sud-Kasaï,
A. Mbeka, Lebughe, André Boboliko, Takizala Luyan (Commissaires
Généraux tous), n’ont pas répondu à l’appel de la grande Commission
des assassinats et des violations des droits de l’homme (pp. 22-24).
De la lecture des témoignages des personnes auditionnées, il ressort
clairement que tout le monde, à des degrés divers quoiqu’impliqué,
reste de simples exécutants cyniques d’un plan encore obscur bien
mijoté et de ses acolytes sécurités belges, françaises et l’ONU dans
les milieux de la CIA.
A ce sujet, nous recommandons fortement la lecture d’un document
inédit intitulé éloquemment  « Les Américains ont-ils assassiné
Lumumba ? » paru dans Jeune Afrique n°798 du 23 avril 1976 et le n°799
du 30 avril 1976. En ce qui concerne les implications de la CIA, le
livre de D. Antonel, A. Jaubert et L. Kovalson, parut sous le titre de
«Les Complots de la CIA Manipulation et assassinats» donne un bel
éclairage sur le comportement du sénat américain dans « l’affaire
Lumumba ».
Au sujet des implications des autorités belges de l’époque, le livre
de Ludo de Witte «Moord op Lumumba» (en flamand), est à lire. Nous
avons trouvé dans le journal «Le Phare Magazine» en son numéro
Millénium de janvier 2000, un témoignage poignant (interview) que ce
chercheur belge a accordé au permanent de cet organe à Bruxelles. Il
s’agit d’Ilunga Kasambay.

« J’accuse le gouvernement belge d’avoir lancé l’opération Barracuda
pour éliminer Lumumba »
« (…) j’ai commencé ce travail en 1993, il y a six années de cela. A
cette époque, j’ai lu un livre écrit par un avocat belge, Jules Chomé,
partisan de Lumumba, qui a essayé de décrire ce qui s’est passé au
Congo dans les années 60-61. J’ai constaté des lacunes dans son
histoire. Il lui manquait beaucoup d’informations. Je suis dès lors
résolu à me mettre à chercher ces informations et, à ma grande
surprise, j’ai constaté que toute cette histoire n’a jamais été cernée
sérieusement. J’ai commencé alors à faire un long voyage à travers
toutes sortes d’archives, aidé par des spécialistes de la question
comme le Professeur Houtart de l’Université Catholique de Louvain. Ce
dernier m’a même introduit auprès des Nations-Unies où j’ai été le
premier à examiner les archives de cette institution à New York. Les
résultats sont consignés dans mon premier livre intitulé « Crisis in
Congo », publié en 1996 uniquement en néerlandais.
Comme j’avais rassemblé beaucoup d’informations sur la vie de Lumumba,
j’ai commencé mes recherches dans beaucoup d’autres archives comme
celles personnelles du Colonel Vandewalle qui était un des grands
responsables belges dans le Katanga et qui a participé à l’ «
Opération Omegang » dans les années 64-65 visant à mâter la rébellion
dans l’Est du Congo. J’ai aussi fait des recherches dans les archives
du Ministre belge au Congo, Auguste De Schryver. Je me suis aussi
servi des archives du Département des Affaires  étrangères  à
Bruxelles(…) C’est sur base de ces archives, de la réalisation desdits
documentaires et de l’interview avec beaucoup de responsables
impliqués dans la lutte contre le gouvernement congolais de Lumumba et
dans son assassinat que j’ai écrit mon livre « Moord op Lumumba »
(L’assassinat de Lumumba), qui a été publié fin septembre 1999, dont
la traduction française va paraître dans la deuxième moitié 2000 (…)
L’indépendance du Congo et la chute du gouvernement de Lumumba sont
des moments fort importants de l’histoire de votre pays et de
l’Afrique. Lumumba est jusqu’aujourd’hui un idole pour beaucoup de
personnes et il y a pour cela une raison bien profonde : tous les
objectifs de sa lutte, à savoir l’indépendance nationale, la
souveraineté, la fin de l’ingérence extérieure, la construction de
l’économie nationale au service du peuple, constituent des éléments
d’une actualité brûlante aujourd’hui pour le Congo et pour l’Afrique.
C’est une raison importante pour que l’histoire de Lumumba soit
connue. Ensuite, la chute de Lumumba s’est produite avec la complicité
du gouvernement néocolonial qui était installé et qui a abouti à la
dictature de Mobutu. Pour bien comprendre cette dictature et ses
conséquences qui se prolongent jusqu’à ce jour, il faut remonter à ses
origines (…)
Il ne faut pas oublier que quand vous lisiez la presse belge de
l’époque, vous vous aperceviez qu’on donnait de lui une image
affreuse. Je me souviens encore que faisant une analyse de la crise
congolaise dans la presse belge, un journaliste a constaté que ces
médias ont dépeint Hitler avec la même haine qu’ils ont eue pour
Lumumba. Ce dernier était traité comme un diable, un monstre et un
exalté simplement parce qu’en ce moment-là, le gouvernement belge
était en guerre ouverte avec Lumumba. Et la presse belge, pour
soutenir  cette  guerre,  en  a  rajouté  en organisant une campagne
de diffamation de Lumumba. Par conséquent, beaucoup de Belges ont une
image négative de lui (…).
A l’époque, on l’a présenté tantôt comme communiste, tantôt comme
instrument du communisme. Aujourd’hui, tout laisse voir que c’était
faux. Quand vous lisez les documents internes établis à Bruxelles et à
Washington, vous vous apercevrez que l’Union Soviétique n’avait ni les
moyens ni les intentions de prendre en mains le Congo. Elle prônait la
coexistence pacifique avec l’Ouest et, par conséquent, le Congo était
pour eux la zone d’influence de l’Occident. On a seulement utilisé le
qualificatif de communiste comme mot de code pour discréditer Lumumba
et mobiliser l’opinion publique contre lui. Ce qu’on craignait en lui
était son nationalisme conséquent qui réclamait l’indépendance, une
décolonisation radicale, complète et devant servir aux besoins du
peuple congolais par, entre autres, l’augmentation des salaires,
promotion, etc. Il ne pouvait pas se limiter à ne voir que quelques
noirs prendre la direction de certains ministères. Et ce, même si cela
allait nuire aux profits fabuleux que les coloniaux tiraient du Congo
(…)
L’Occident a fait une grande campagne contre le gouvernement Lumumba
et beaucoup de pressions pour finalement amener Kasa-Vubu à changer de
camps. Ce dernier a pris partie pour ceux qui, en ce moment, étaient
les plus forts, l’Occident. Il a servi comme instrument dans cette
lutte contre le gouvernement légitime du pays au point qu’en septembre
1960, il a destitué Lumumba, commettant ainsi un acte complètement
illégal à la lumière de la constitution congolaise…
La   Belgique,   par   son   Premier  Ministre  Gaston  Eyskens,   a
ordonné   aux  Conseillers   de   Kasa-Vubu    de   lui  faire
comprendre  qu’il   devait    destituer   Lumumba.    Il  n’y   avait
pas    seulement   la  Belgique  mais  aussi  l’ONU.  J’ai  trouvé
dans    les    archives   de  cette  institution des documents par
lesquels son Secrétaire Général  de l’époque, Dag Hammarskjöld
appuyait la destitution de Lumumba. L’ONU, qui avait des troupes sur
le terrain, a fermé les stations de radio et les aéroports congolais
pour éviter que Lumumba ne mobilise la population contre ce coup
illégal (…)
Il ressort du Ministère des Affaires étrangères qu’à la mi-septembre
1960, le Ministre des Affaires africaines a donné le feu vert pour l’
« Opération Barracuda », un code qui signifie l’« élimination de
Lumumba ». Cet ordre a été donné au Colonel Louis Marlière qui était
dans la capitale congolaise. En ce moment-là, la crainte était que
Lumumba, destitué par Kasa-Vubu et Mobutu, risquait de revenir au
pouvoir d’autant que la Chambre et le Sénat congolais venaient de lui
renouveler leur confiance.
Mail ils ont eu beaucoup de problèmes pratiques pour le liquider. Et
début octobre 1960, Lumumba était finalement enfermé dans sa
résidence, encerclée par les troupes de Mobutu. Et la Belgique a
décidé dès lors d’annuler l’opération d’élimination pour ne pas
s’exposer dans les médias internationaux. On croyait tout de même que
l’arrestation de Lumumba était une neutralisation sur le plan
politique.
(…) Lumumba, enfermé dans sa résidence, est parvenu à s’échapper et
s’enfuir en direction de Kisangani pour y organiser la reconquête du
pays contre les putschistes au pouvoir à Léopoldville. Et j’ai
découvert dans les archives que l’Onu a ordonnées aux Casques bleus
sur le terrain de ne pas le prendre en protection face aux militaires
de Mobutu qui le pourchassaient. Et en dépit du fait que jouissant de
l’immunité parlementaire, l’ONU ne devait que le protéger pour faire
respecter la loi et l’ordre.
Lumumba a même cherché refuge auprès des Casques bleus ghanéens au
niveau de Mweka (Kasaï) mais, vu l’ordre de la direction de l’ONU, ils
n’ont pas osé le protéger. En ce moment-là, Lumumba est tombé dans les
filets de Mobutu. Au début de 1961, les partisans de Lumumba ont
commencé une offensive foudroyante. Ils ont pu reconquérir, dans un
laps de temps très court, plus de la moitié du pays. C’est alors que,
craignant de voir Lumumba, qui était enfermé dans une cellule à
Thysville, libéré, on a alors envisagé trois possibilités. On pensait
le tuer dans sa cellule mais cela impliquerait Kasa-Vubu dont on
voulait assurer la crédibilité politique en vue de constituer par la
suite un régime pro-occidental stable. Les deux autres possibilités
visaient à trouver une solution définitive au cas Lumumba en
sous-traitance : il y avait le Katanga et le Kasaï, deux Etats
sécessionnistes non reconnus sur le plan international qui pouvaient
être mis à contribution. On avait préféré le Kasaï d’autant que
Kalonji avait déclaré que s’il mettait la main sur Lumumba, il ferait
de son crâne un vase pour sa table. Mais l’aéroport de Bakwanga était
sous le contrôle des Casques bleus ghanéens qui pouvaient peut-être le
libérer. Ce problème n’existait pas au Katanga où la moitié de
l’aéroport était tenue par les forces belges. Et on a livré Lumumba à
ces forces belges sur ordre du Ministre des Affaires africaines.
Il a été transféré le 17 janvier, enfermé dans une prison de fortune,
c’est-à-dire la maison Brouwez où il a été gardé par des soldats
katangais sous la direction des soldats belges. Sauvagement battu et
torturé à mort avec ses compagnons Mpolo et Okito, ils seront exécutés
dans la brousse autour de 11 heures du soir. L’opération était dirigée
par le commissaire de police belge Frans Verscheure, et le peloton
d’exécution était commandé par le capitaine belge, Julien Gat.
Par la suite, on a décidé de faire disparaître les corps. Cette basse
besogne a été exécutée par un autre Commissaire de police belge,
Gérard Souete, qui a coupé en morceaux les corps avant de les faire
disparaître dans un bain d’acide sulfurique (…)
Il y a des parties de cette histoire qui sont déjà connues. On savait
par exemple que c’est Souete qui avait détruit le corps de Lumumba, MM
Verscheure et Gat étaient impliqués dans l’exécution. La nouveauté de
mes révélations est la responsabilité au plus haut niveau du
gouvernement belge qui a ordonné « l’opération Barracuda » et le
transfert de Lumumba au Katanga.
Tous les africanistes qui traitent du cas Lumumba ont toujours essayé
de mettre sa mort sur le dos des Africains comme conséquence du
déchirement entre Congolais. Aujourd’hui, on sait que la plus grande
responsabilité incombe aux dirigeants politiques belges qui ont
travaillé avec leurs acolytes sur place : Kasa-Vubu, Mobutu, Nendaka,
Bomboko, Tshombe et Munongo (…)
Le Collège des Commissaires généraux n’était pas très fortement
organisé avec des réunions formelles, régulières et des décisions bien
claires. Le Colonel Marlière, très actif autour de ce Collège, l’avait
même qualifié d’une nébuleuse. Les décisions étaient prises
officieusement. Certaines personnes étaient pourtant très importantes
: Mobutu, chef de l’armée ; Kasa-Vubu, très important sur le plan
international ; Nendaka, chef de la Sureté congolaise ; et Bomboko, le
numéro un du Collège. Ce sont, du côté congolais, les quatre
personnages qui étaient les plus mêlés à l’assassinat (…)
Je n’ai eu aucune preuve que Tshisekedi était impliqué. Il est tout à
fait sûr que Tshisekedi, en ce moment-là, avait une position
clairement anti-Lumumba comme membre de ce collège. Mais il n’y a
aucune preuve qui prouve qu’il soit mêlé (…)
(…) il faut être clair, ils n’étaient pas mourants quand ils sont
arrivés au Katanga. Ce sont des gens comme Tschombe qui l’ont soutenu
pour diminuer leur propre responsabilité dans l’affaire (…)
Il ne fait pas voir l’assassinat en soi. Ce dernier est un
couronnement de toute une guerre occidentale contre le gouvernement
congolais. Il y a eu, en plus de cet assassinat, celui des autres
dirigeants et nationalistes. Tout ce mouvement contre les
nationalistes congolais a eu pour conséquences l’arrêt des efforts
d’éradiquer les effets de la colonisation. On a eu dès lors les
premières bases de l’édification de la dictature de Mobutu, chef
militaire pro-occidental, collaborateur des officiers belges et
américains et de la CIA (…)
Il est tout à fait sûr que tous les coloniaux et même la couronne
était bien représentée au Katanga. L’Union Minière y était bien
organisée avec des profits fabuleux. Cette Union Minière et des
grosses têtes de la Société Générale de Belgique ont collaboré avec le
gouvernement belge pour organiser la sécession (…)
Cette richesse de la province du Katanga joue jusqu’à ce jour aussi
longtemps qu’on n’arrivera pas à cet autre objectif de Lumumba visant
à construire une économie nationale dans l’intérêt du peuple (…)
Aujourd’hui, il y a beaucoup d’échos dans la presse flamande et
wallonne. Les journalistes demandent que la classe politique belge
tire des conclusions conséquentes.
Quand on reconnait sa culpabilité, on doit apprendre à s’excuser
devant le peuple congolais et dédommager la famille de Lumumba.
Au  niveau  judiciaire,  il  y a lieu d’envisager certaines suites
relatives  aux  révélations  des personnes impliquées. Le peuple
congolais et la famille de Lumumba ont droit à la restitution des
restes de Lumumba s’ils existent encore.
Au regard de tout cela, je peux vous assurer qu’il y aura des
retombées politiques très importantes surtout avec la reconnaissance
de l’implication du gouvernement belge dans cet assassinat et la
réhabilitation politique de Lumumba (…)
(…) Et mon travail en soi n’est pas progressiste comme tel. C’est un
travail scientifique tiré de l’analyse de neuf archives. J’ai consulté
aux affaires étrangères, par exemple, 32.000 documents. Car, comme
vous pouvez le savoir, quand on établit la responsabilité du
gouvernement belge, il faut avoir de bonnes preuves. Et je les ai dans
mon livre.
Il y a des Belges, dans les milieux des anciens coloniaux, qui
n’aiment pas toutes ces révélations. Par contre, la majorité des
Belges ont une grande sympathie envers ce que j’ai fait (…)
On a beaucoup à apprendre de Lumumba. Surtout quand on sait que les
objectifs de sa lutte ne sont pas réalisés. Il n’y a pas une
économique nationale au service du peuple congolais. La dépendance
économique est très forte. La souveraineté nationale est mise à mal
ces jours-ci. Il y a ingérence extérieure très grande pour assurer la
mainmise sur les richesses du Congo. Les Congolais doivent beaucoup y
réfléchir pour se chercher un projet politique pour sortir de cette
situation. »

Professeur Kambayi         Bwatshia