Allons négocier

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Pour sauver le Zaïre d’une partition aventureuse, négocions sans le moindre complexe. Aujourd’hui, de par le monde, les gouvernements sont souvent mis à genoux. Ici, par des pirates de l’air. Là-bas par les terroristes intégristes. Ailleurs, par les mouvements de libération. Dans les pays de la tradition démocratique ouverts à l’alternance, par les manifestations. Chez nous, les forces régulières de nos voisins dissimulées en rebelles armés nous terrassent. Nous n’en sommes d’ailleurs pas à notre première expérience. Quels que soient la forme et le degré que revêtent ces mouvements, où qu’ils éclatent, ils traduisent tous la volonté et la détermination d’exercer une pression pour atteindre un objectif. Ils véhiculent l’idée de puissance. Et ils acculent les chefs d’Etat et de gouvernement à les reconnaître de facto par voie de négociation, à contrevenir leur serment de garantir la sécurité des territoires, des personnes et des biens; ou à violer des constitutions qui disposent généralement de punir ceux qui rompent la paix civile ou portent atteinte à la sécurité de l’État. C’est la loi de la terreur.

Dans la plupart des cas, les gouvernements jouent leur propre sort. Car la fin de pareilles épreuves traduit souvent la réalité des rapports de force que tout pouvoir entretient avec son environnement sociétal. Dans le cas du Zaïre aujourd’hui embrasé, l’honnêteté impose de reconnaître que si la IIème République a corrompu les moeurs politiques et déstructuré l’économie, une Transition longue et tortueuse a détruit tous les ressorts intérieurs et extérieurs de l’Etat. Le pays paie la facture de la continuité d’une mauvaise gouvernance€. Et la responsabilité d’une classe politique désespérément candide, est évidemment engagée : elle a collectivement créé les conditions de I ‘embrasement actuel. Il suffisait au Rwanda, à l’Ouganda et au Burundi de jeter la flamme nécessaire. Ils les savaient eux et leurs conseillers. Ils savaient en particulier que dans une situation de guerre, l’armée n’est pas l’unique organe de détense.

L’administration, la population, la classe politique ont leur rôle à jouer. Or, notre administration civile et militaire, parce que désarticulée et impayée, a excellé en exactions et en pillages, rendant une population excédée par la misère sociale hostile à la cause du pouvoir et préparant à la « rébellion », même là où elle n’est pas encore arrivée, un accueil bienveillant. La classe politique sourde et  aveugle à tout autre appel qu’à celui  de  « partager  entreprises et postes territoriaux »,  est à ce point paralysée par fa maudite bipolarisation, qu’elle s’avoue incapable même de proclamer une trêve par rapport à ses  querelles,  de se mobiliser et de   se lever autour de l’unité nationale menacée de rupture. Aucune manifestation de solidarité, réunissant les familles politiques pourtant « sujets constitutionnels » du pouvoir n’a marqué le cours de cette guerre. C’est une honte. On sait pourtant maintenant que tous les Zaïrois, de Sakania à Zongo et de Moanda à Kalemie, ne veulent pas se séparer. La réalité du sentiment d’unité nationale observé au cours de cette guerre a démenti les pronostics, de l’éclatement consécutif du pays en plusieurs États indépendants. Mais jusqu’à quand ce sentiment d’unité nationale résistera-t-il à l’érosion de la crise et du pourrissement ? Une autre réalité s’est vérifiée : un processus démocratique ne peut guère s’accommoder d’une situation d’illégitimité prolongée » qui voile difficilement les intentions des dirigeants de refuser l’alternance et de résister au changement. Le mode d’exercice du pouvoir savamment élaboré au cours de cette Transition, ressemble curieusement  à celui du Parti-Etat. Son accès est par principe réservé à un cercle fermé de par les règles qui l’établissent. Il faut, en effet, appartenir aux « familles» désignées pour accéder aux fonctions publiques. Aberration constitutionnelle. Source de discrimination, de frustration et de démobilisation de pans entiers de la population, des cadres, des éléments de l’administration et même de l’armée qui ne se sentent pas concernés par l’une ou l’autre famille et se montrent indifférents aux mots d’ordre d’un pouvoir qui s’est isolé par définition. Dans la pratique, ce type de pouvoir méprise toute opposition authentique au profit d’une opposition à tout le moins récupéré et contrôlée. D’où, d’incessantes cooptations par débauchage. Le même pouvoir réduit le HCR-PT à une simple chambre d’enregistrement. Spectacle auquel nous nous sommes tous – à tort – résignés; le Parlement réel siège au sein des familles politiques, ramenées elles mêmes aux directoires, ceux-ci suspendus à la volonté des chefs de famille. On n’est pas loin de la pyramide du Parti-Etat. Véritable mystification ne peut favoriser l’éclosion de la démocratie. On tourne en rond. On l’a dit et répété. Tant que les causes qui engendrent cette situation ne sont pas extirpées, les mêmes effets se reproduiront. Aujourd’hui, la classe politique médusée, toutes consciences liées par les clivages de la bipolarisation, assiste impuissante à l’embrasement du pays, lequel éloigne de toute façon l’horizon des élections aux échéances projetées. Le risque redouté est devenu réalité, celui de voir basculer un processus de démocratisation au départ volontariste et en tout cas, malgré les heurts, pacifique, en un changement de type révolutionnaire et armé qui s’accompagne de violence et susceptible de repousser l’objectif démocratique sine die. L’expérience montre que tout pouvoir issu d’une victoire militaire s’accorde généralement le temps de pacifier l’espace conquis, de s’implanter et de s’assurer qu’il peut organiser les élections dans le dessein de se légitimer. Retour donc à la case départ. Situation dont même les vainqueurs virtuels ne sauraient maîtriser ses probables convulsions. C’est précisément ce processus qui a démarré avec la guerre de l’Est. On ne peut l’arrêter que de deux manières : soit par une reconquête militaire si toutes les conditions morales, financières et matérielles étaient réunies, soit par une négociation opportune. Le Soft du 16 décembre 1996 prédisait que « tout se passait comme si une intelligence avait programmé de provoquer cette situation de manière à créer de toutes pièces des acteurs et des conditions de les placer sur une table de négociation. On y est maintenant. Mais que représentent quelques-uns des enjeux immédiats de celte guerre de l’Est ? En effet, les acteurs de la Communauté internationale reprochent à toute la classe politique zaïroise de cultiver l’irresponsabilité et l’anti-performance à l’ère de l’efficacité, de perpétuer sinon d’exacerber les pratiques anciennes d’avec lesquelles elle n’arrive pas à marquer la rupture. On veut la contraindre à aller aux élections que par tous les artifices, qu’elle a réussi à repousser indéfiniment. Les mêmes acteurs internationaux sont convaincus que la classe dirigeante actuelle n’a pas de volonté d’organiser les élections. Un autre enjeu de cette guerre pourrait concerner la réforme immédiate de l’Armée en vue de garantir son caractère neutre et républicain au regard des opérations électorales, des candidats et des résultats d’une part et de l’ensemble du processus démocratique d’autre part. L’objectif des pouvoirs tutsis, hormis la désorganisation des combattants hutus en territoire zaïrois vise à obtenir des dirigeants du Zaïre plus d’ouverture et de garantie sur la question de la nationalité probablement en vue de favoriser l’implantation des colonies tutsis aux frontières d’une part et d’autre part de garantir leur présence régulière dans les institutions nationales zaïroises. Ce double objectif paraissant comme gage de sécurisation des pouvoirs minoritaires actuellement installés à Kigali et à Bujumbura et dans une moindre mesure celui installé à Kampala. Lesquels sont considérés performants et efficaces aux yeux de l’Occident en général et des anglo-saxons en particulier. Ils y bénéficient actuellement d’un courant assez fort de sympathie. Il existe d’autres enjeux d’ordre géostratégique qui passent au-dessus de nos têtes concernant la maîtrise des matières, de l’espace, de l’air, des mers… et qui motivent le comportement des puissances qui encadrent tous ces mouvements. Hier la guerre du Rwanda, transformée aujourd’hui en guerre de rébellion de Kabila : elle est voulue comme une « révolution contrôlée » destinée à hâter l’effondrement des structures mentales et comportementales du système mobutien considéré comme obstacle à l’avènement du système nouveau. Cette guerre, le pouvoir de Kinshasa ne pouvait la gagner. N’eût été le respect dû aux drames humains profondément déchirants qu’elle provoque, on serait tenté de la qualifier d’une « guerre de programmation contre l’impréparation, d’intelligence contre l’incurie, de rationalité contre l’irrationalité… » que l’ordre international et les fantômes qui le tractionnent mènent contre la candeur d’une classe politique qui résiste à se convertir aux valeurs de bonne gouvernance. Sept années de Transition ne plaident pour nous sur aucune tribune internationale. Faute d’une diplomatie perspicace au début de l’agression, le Zaïre a raté le premier rendez-vous qui devait consister à désigner du doigt le maître d’ouvrage, à évaluer correctement les enjeux et les rapports de force, et à négocier avec celui-là les conditions pour siffler la fin des hostilités. Aujourd’hui, le développement des événements sur le terrain et la pression de la communauté internationale placent les autorités de Kinshasa devant peu de choix : -aller à la table de négociation face à Kabila, sinon la guerre s’étendra. Tel serait à peu près le message des acteurs qui font les décisions au nom de la communauté internationale. Notre gouvernement, comme tout gouvernement qui aurait été à sa place, par souci d’honneur, agite la condition de retrait de notre territoire des troupes d’agression. Seulement, voilà, depuis le début de la crise, la Communauté internationale a déjà choisi son camp et nos revers sur le terrain ne confortent pas notre positon diplomatique. Notre conditionnalité ne parait plus réaliste. On peut d’ailleurs, penser qu’avant le déroulement des négociations formelles et par souci de jouer aux arbitres, la Communauté internationale ne désignerait pas les agresseurs par leurs noms. Elle ne favoriserait pas non plus le retrait de notre territoire, des « troupes étrangères » qui garantissent la pression exercée  sur le pouvoir de Kinshasa en vue d’appuyer les exigences que nos trois voisins expriment par la bouche de Laurent-Désiré Kabila. Au contraire, la logique de la Communauté internationale tend vers la thèse d’une partition territoriale de facto de type angolais que pourrait garantir une force multinationale d’interposition qu’elle va, cette fois, se dépêcher d’expédier. Le gouvernement Kengo se trouve donc, de toute façon, pris entre deux feux.

  1. Négocier parce qu’incapable de renverser les rapports de force sur le terrain. Donc échec de l’option de « guerre à tout prix »
  2. Pas négocier et boire jusqu’à la lie le calice des pressions conjuguées du terrain, de l’opinion internationale et celle de l’opinion nationale plutôt largement favorable à la négociation. Pour elle, c’est une façon de se libérer des frustrations cumulées contre un gouvernement qui sert de fusible à toutes les institutions d’une Transition dont elle est profondément déçue.

            Mais malgré l’impasse devant laquelle se trouvent placés aussi bien le mouvement que dans  une certaine mesure, «l’ordre politique institutionnel lui-même, une harmonisation diplomatique entre Exécutif et Présidence s’avéra nécessaire. Comme la solidarité ponctuelle de toute la classe politique est indispensable. Pour négocier d’abord le cessez-le-feu et arrêter la guerre: première étape des pourparlers. Il s’imposera consécutivement une deuxième étape entre Zaïrois : la nécessité de la recherche d’un nouveau consensus autour duquel ils devront articuler la poursuite du processus démocratique en intégrant forcément le nouveau facteur « Kabila ». Pour le bien de ce pays, le consensus à rechercher devra quitter les sentiers battus d’une bipolarisation factice qui a largement démontré son inefficacité et s’orienter vers les forces sociales réelles de la société civile et les forces politiques représentatives des sensibilités poIilico-régionales. Un consensus élaboré sur cette base permettra de conduire rapidement le pays à des élections démocratiques: gage de légitimité et de stabilité des Institutions de la future République. Celle-ci élaborera de nouveaux accords de paix avec les pays voisins Impliqués dans un cadre bilatéral ou régional : troisième et dernière étape du processus de négociation sur la guerre de l’Est et ses conséquences. Une façon d’approcher cette dramatique problématique ! En attendant, il urge que le gouvernement engage formellement la négociation afin d’épargner des vies humaines et éviter l’étouffement de l’économie. Et si pour l’amour de notre Patrie, les protagonistes zaïrois le voulaient, ils prendraient la communauté Internationale de vitesse en barrant la route au dangereux canevas de partition du pays en zones d’occupation tel qu’il se profile à l’horizon. Nous pourrons ainsi nous armer ensemble pour une autre guerre durable et exaltante, celle du développement d’un pays, d’une région promis à un avenir  économique éclatant.

Ambassadeur Roger NKEMA LILOO

(In Soft Finance n°618 du lundi 3 mars 1997)