Affaire Kamuina Nsapu : Clément Kanku accuse Boshab

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Depuis le 20 mai et la parution dans le New York Times d’un article l’incriminant dans l’assassinat des deux experts de l’Onu au Kasaï, Clément Kanku est le coupable idéal.

Le député a refusé de se laisser accuser. Il a tenté d’organiser une conférence de presse pour donner sa version. Mais la justice congolaise l’en a empêché et le recherche activement. Clément Kanku a accepté de parler longuement à Lalibre afrique. Un entretien dans lequel il donne sa version des faits, parle de son rendez-vous avec les experts de l’Onu et, surtout, de la responsabilité de l’ancien ministre de l’Intérieur Evariste Boshab dans la mort du Kamuina Nsapu et dans l’explosion de la violence meurtrière au Kasaï. Il sait désormais qu’il est devenu un homme gênant pour les autorités congolaises. Il joue sa tête et entend la défendre chèrement.

M. Clément Kankou, pouvez-vous nous éclairer sur l’échange
téléphonique qui fait débat et qui aurait été retrouvé sur
l’ordinateur de Mme Catalan ?

D’entrée de jeu, je tiens à préciser que je conteste de façon formelle
l’intégrité et l’authenticité de la pièce audio brandie par le New
York Time. J’ai été confronté à l’existence d’un élément sonore brandi
par Monsieur Evariste Boshab, alors ministre de l’Intérieur, en
présence  d’une vingtaine de personnes lors du Conseil National de
Sécurité réuni à Kananga au mois d’août 2016, quelques jours avant
l’assassinat du chef Kamuina Nsapu. Cet élément sonore n’a jamais été
authentifié. Toutes les autorités  disposaient de cet enregistrement.
Rien n’est donc nouveau. Il s’en suivra, après échange et vérification
par les services spécialisés que cet enregistrement ne présentait
aucun intérêt et ne me mettait nullement en cause. Par conséquent,
l’affaire avait été classée sans suite car il était clairement apparu
que cet élément sonore était sans pertinence. Je déplore le fait que
NYT ait utilisé des éléments manipulés dont l’authenticité n’a pas été
établie et dont la retranscription a été falsifiés, travestie à des
fins inavouées.

Avec qui conversez-vous ?

Je suppose que vous faites allusion à l’élément sonore du New York
Times du 20 mai. Comme je l’ai dit précédemment, je conteste
l’authenticité et l’intégrité de cette pièce audio et tant qu’aucune
expertise en acoustique n’aura eu lieu, je me garde de tout
commentaire sur un élément sonore qui a ménifestement été manipulé,
tronqué, falsifié.

Avez-vous été entendu par la justice congolaise sur le contenu de cet
enregistrement en août 2016 ?

Non. La justice congolaise en tant que telle ne m’a jamais entendu sur
un quelconque enregistrement mais en revanche, j’avais été entendu en
août 2016 à Kananga par le Conseil national de Sacurité (CNS). Un
représentant de la justice y siège. Celui-ci était donc au courant
d’un enregistrement même si ce dernier n’avait pas fait l’objet d’une
expertise qui considérerait sa force probante. J’en déduis donc que la
justice congolaise avait jugé cet enregistrement sans pertinence
puisque aucune suite n’y avait été réservée. Je pense que si, à
l’époque, la justice avait été convaincue de la pertinence de
l’enregistrement sonore, elle aurait dû ouvrir une enquête à ma
charge. Or, cela n’a pas été le cas. En août, nous étions en vacances
parlementaires, elle pouvait se limiter à une procédure simplifiée
nécessaire à l’ouverture d’une enquête en vertu de laquelle seul le
bureau de l’Assemblée Nationale décide de l’autorisation des
poursuites judiciaires contre un député national. Tandis que durant
une session parlementaire, ce sont les députés qui doivent statuer sur
cette question à travers une plénière. C’est à la justice de fixer
l’opinion sur l’absence de l’ouverture d’une enquête lorsqu’il y a eu
une confrontation au sein du CNS en août 2016 et pourquoi seulement
maintenant. Il n’est pas sans intérêt de préciser également qu’en ce
moment-là, le chef Kamuina Nsapu était encore en vie et que nul ne
parlait des experts des Nations Unies.

Que l’opinion publique retienne donc bien qu’il n’ y a pas de lien
possible entre cet enregistrement non expertisé et la mort du grand
Chef Kamuina Nsapu le 12 août 2016 d’une part et, d’autre part,
l’assassinat odieux des experts des Nations Unies en mars 2017.

Comment expliquez-vous, vous, que tout ceci ressorte maintenant ?

On va dire que c’est perturbant. La justice congolaise ne bouge pas
pendant sept mois et,curieusement,lorsque les Nations Unies, l’Union
Européenne, les organisations des droits de l’homme exigent que la
lumière soit faite sur les violences meurtrières qui se sont propagées
dans le Kasai entrainant la mort de milliers de Congolais et de deux
experts des Nations Unies dont les images de la prise en otage et de
la mise à mort et la décapitation ont été rendues publiques, cette
justice se réveille soudain pour ouvrir une enquête à ma charge en
rapport avec tous les faits énumérés ci-haut.

De manière générale, j’aimerais qu’on m’explique à partir de quel
moment j’aurais été lié aux violences dans le Kasai et à la mort des
experts, rien que sur base de l’article du NYT alors qu’il n’y a rien
de neuf. En peu de mots, lorsque le CNS brandit un certain
enregistrement « non expertisé » il n’y avait pas lieu d’ouvrir une
enquête tandis que lorsque 8 mois plus tard le NYT publie un certain
enregistrement sonore « non expertisé » du coup pour la justice
congolaise, il y a lieu d’ouvrir une enquête.

On est en droit de se demander ce qui motiverait un tel revirement des
autorités judiciaires ? Qui aura répondu à cette question arrivera à
dénouer le piège derrière cette triste histoire ?

Enfin, si vous faites allusion à la Justice, en vous renvoyant au
point de presse de l’auditeur militaire supérieur de Kananga, je peux
vous dire que je n’ai pas fait l’objet d’une enquête ouverte par la
justice. A toutes fins utiles, je me dois de préciser que,
contrairement à ce qu’une certaine opinion voudrait faire croire, mon
entrée au gouvernement Badibanga est consécutive à l’accord de la Cité
de l’UA du 18 octobre 2016, dans le quota de l’opposition. Bien avant
d’être en responsabilité au sein du gouvernement d’union nationale, et
longtemps après que les autorités congolaises m’aient brandi ce fameux
enregistrement sonore, j’ai continué à exercer mon mandat d’élu du
peuple, mandat que j’ai recouvré après la fin de ma participation au
gouvernement. Il n’y a donc pas de lien à établir entre cet
enregistrement et mon entrée au gouvernement.

Mme Catalan, l’experte de l’Onu assassinée au Kasaï,  vous a-t-elle contacté ?

Malgré les multiples appels que je reçois, je ne me souviens pas avoir
été contacté par cette dame. En revanche, je me souviens avoir été
contacté par Monsieur Michael Sharp, l’autre expert assassiné. Je l’ai
rencontré en compagnie de trois de mes collaborateurs. Et à
l’occasion, il était accompagné, non pas de Mme Catalan, mais d’un
collègue masculin. Ensemble, nous nous sommes entretenus de la
situation sécuritaire au Kasaï en ma qualité d’élu local.

Selon vous, ces experts étaiet-ils en possession d’informations
sensibles sur les massacres au Kasaï ?

Je n’ai aucun moyen de le savoir.

Avez-vous donné l’ordre d’exécuter ces experts de l’Onu  ?

Absolument pas. Je suis un élu, un défenseur d’opinion. Dans mon
parcours, je n’ai jamais été ni soupçonné ni mis en relation avec une
entreprise de nature criminelle dont les actes sont tout à fait
étrangers à notre éducation, à notre culture et à nos valeurs. Par
conséquent, il n’est donc simplement pas sérieux ni crédible de
vouloir faire croire à l’opinion ce genre de thèse. Je voudrais dire
de la manière la plus formelle que je ne peux être tenu responsable
des violences survenues au Kasai, ni de la mort des experts des
Nations Unies et encore moins de celle du chef Kamuina Nsapu. Il n y a
aucun intérêt pour ma personne et pour mon mandat de participer à des
telles entreprises.

Disposez-vous, vous qui êtes originaire et élu de cette région touchée
par le mouvement Kamuina Nsapu, d’informations sur les auteurs de ces
massacres de civils ?

Comment pourrais-je connaître les auteurs si une enquête indépendante
et crédible ne se met pas en place pour établir les responsabilités?
En revanche, comme tout le monde, bien évidemment, j’étais au courant
des violences qui y régnaient. Et en ma qualité d’élu, vous pensez
bien qu’à plusieurs reprises j’ai pris le soin d’avertir les autorités
gouvernementales sur les risques qu’encourraient nos populations si
rien n’était fait.

Et alors. Certains ont-ils réagi ?

Non.

On parle de plus de 40 fosses communes? Un autre élu de la région, M.
Sessanga, a chiffré à plus de 3300, le nombre de victimes de cette
rébellion ? Que pensez-vous de ce chiffre ?
Un mort, c’est déjà de trop. Plus de 3300, c’est une horreur et un
drame humain. A mon humble avis, au vu de l’extrême gravité des
horreurs subies par les pauvres gens de cette partie du pays dont je
suis originaire, il est impérieux d’imposer d’urgence la mise en place
d’une enquête indépendante. Il faut établir les responsabilités. La
justice doit savoir. Les familles des victimes doivent savoir. Les
responsables doivent être punis.

Pensez-vous que vous pourrez être entendu en RDC ?

Je pense sincèrement que la vérité doit être établie non seulement en
RDC mais aussi en dehors. Pour être franc avec vous, au regard de la
dimension prise par cette affaire et de l’intérêt qu’elle représente
pour tout le monde, des Nations Unies aux familles des victimes, en
passant par les organisations des droits de l’homme ou l’Union
européenne, il me semble indispensable d’associer les experts des
Nations unies à cette enquête. L’implication, voire la direction de
cette enquête par ces experts aura le mérite de donner plus de
crédibilité et d’offrir un gage d’indépendance.  Moi aussi, j’ai soif
de vérité et de justice. Je suis triplement victime dans ce dossier.
Ma circonscription électorale a été terriblement touchée par ces
violences, mon chef coutumier a été assassiné et je suis pointé du
doigt comme le responsable de tout. Ma famille en souffre. Le nom de
ma famille a été souillé dans cette macabre affaire. Il y a une
volonté de me faire endosser une responsabilité qui n’est pas la
mienne. Je ne l’accepterai jamais. C’est pour cette raison aussi que
j’appelle les experts des Nations unies à jouer un rôle primordial
dans cette enquête. Toute la lumière doit être faite. Les coupables
doivent être confondus.

Vous apparaissez comme le bouc-émissaire mais le régime congolais ne
pouvait pas imaginer que vous alliez vous laisser accuser sans vous
défendre. Comment expliquez-vous cet enchaînement des faits?
Sur cette question, je veux déjà comprendre le mobile réel de la
rédaction du NYT qui n’a pas hésité à exploiter de fausses
informations dans le but manifeste de me nuire, voire d’influencer la
conduite et les conclusions de l’enquête. J’ai donné instruction à mes
avocats d’intenter des poursuites contre ce quotidien américain. Cet
article a jeté le discrédit sur moi, la honte sur ma famille et nous
sommes tous en insécurité. Pour revenir à votre question, j’en ai moi
aussi le sentiment. Certains ont besoin d’une victime expiatoire pour
calmer l’opinion publique. Ils veulent coller un nom et un visage sur
les crimes au Kasaï, sur la mort de Kamuina Nsapu, sur les supposés
miliciens et toutes les violences qui s’en suivent. En choisissant de
me coller cette affaire sur le dos, les auteurs de cette cabale ont
délibérément choisi de mettre tout le monde sur une fausse piste et
ainsi d’étouffer la vérité et, par dessus tout, de garantir l’impunité
des véritables responsables. Si la justice veut connaître la vérité,
elle devrait regarder dans une autre direction. Pourquoi Kinshasa ne
peut accepter la venue d’une enquête internationale ? Ce refus de
Kinshasa me semble bien curieux. Vu la demande pressante du Conseil de
sécurité des Nations Unies, de Human Rights Watch, de la famille des
deux experts assassinés, de plus de 271 organisations des droits de
l’homme, de l’Union Européenne et que je partage aussi, il est
inconcevable que le gouvernement refuse d’ouvrir son enquête aux
experts envoyés par les Nations Unies afin de faire éclater la vérité
dans ce dossier.
Il faut aussi se souvenir que les hauts magistrats militaires avaient
déjà mené une enquête et avaient annoncé l’arrestation des suspects.
Ils avaient aussi promis l’ouverture « dans quelques jours » d’un
procès. Dans le même communiqué du 23 mai,  le PGR déclarait que son
office restait ouvert à toute expertise locale ou étrangère pour
élucider tout point de controverse. Deux jours plus tard, le 25 mai,
s’exprimant sur RFI, le mininstre congolais des Affaires étrangères
manifestait son opposition à l’envoi d’experts par le conseil de
sécurité des Nations Unies, au motif que cette démarche viserait à
discréditer la justice congolaise qui s’est déjà saisie de l’affaire
et qui a identifié le responsable du meurtre de Mme Catalan et de M.
Sharp. Il a même été plus loin en évoquant un plan contre la RDC.
Soyons sérieux, en quoi l’ouverture d’une enquête par les experts de
l’ONU discréditerait notre justice. Ce ne serait pas la première fois
dans l’histoire des Nations Unies  que ses experts seraient associés à
une enquête ouverte par un pays membre

Comment en est on arrivé là, ne pouvait-on éviter une telle escalade au Kasaï ?

Il est fort déplorable de constater qu’une simple mésentente entre
quelques individus peut entraîner des conséquences aussi néfastes pour
la province, le pays et les Nations Unies. Sur demande expresse du
Premier ministre Matata, une délégation parlementaire des élus
kasaiens dont je faisais partie avait été dépêchée à Kananga du 9 au
12 août  2016 dans le cadre d’une mission de bons offices, vu la
tension qui régnait entre le grand chef coutumier Kamuina Nsapu et le
ministre de l’Intérieur de l’époque, Monsieur Evariste Boshab. Vous
n’êtes pas sans savoir, qu’en échangeant avec la délégation
parlementaire venue de kinshasa dont je faisais partie, le grand chef
Kamuina Nsapu avait émis le souhait de se rendre aux forces de la
Monusco. Sa demande sera catégoriquement rejetée par M. Boshab qui a
préféré agir autrement. L’élément sonore restituant cet échange avec
le grand chef la veille de son assassinat existe. Vous l’avez même
diffusé dans votre site.

Monsieur Boshab est selon vous le principal instigateur de ce qui
s’est passé au Kasaï ?
Nous avons en tout cas vainement essayé de convaincre Monsieur
Evariste Boshab d’accéder à la demande du chef Kamuina Nsapu qui
voulait se rendre sous la protection de la Monusco. A ce jour, je suis
persuadé que si le Ministre de l’Intérieur de l’époque, M. Boshab,
avait accédé à la demande du grand Chef, les choses auraient évolué
différemment. J’ai à plusieurs reprises prêché la paix, la
réconciliation et une issue consensuelle à la crise entre le chef
coutumier Kamuina Nsapu et Evariste Boshab mais je n’ai
malheureusement pas été entendu. Pourquoi avoir assassiné le grand
chef Kamuina Nsapu? Pourquoi avoir, à travers les réseaux sociaux,
exposé publiquement son corps émasculé en profanant ainsi le pouvoir
coutumier ? Était-ce nécessaire tout cela ? Ceux qui ont agi ainsi et
ont ignoré nos multiples recommandations de rechercher la paix
n’avaient pas pris la mesure de la gravité de la situation et des
actes qu’ils posaient. Nous en sommes là aujourd’hui. Ils doivent
assumer pleinement la responsabilité de leurs agissements devant
l’histoire et les hommes et non pas chercher à me la faire endosser.

Quels sont vos projets aujourd’hui ? Vous vivez reclus ?

Je viens d’écrire au Secrétaire Général des Nations Unies afin
d’appuyer l’envoi des experts des Nations Unies pour faire la lumière
sur toute cette affaire afin que je sois lavé de tout soupçon. En
effet, j’ai été livré en pâture à l’opinion publique comme
l’homme-orchestre derrière les violences dans le Kasaï et la mort des
experts des Nations Unies. Pourquoi cette volonté manifeste de
m’empêcher à tout prix de m’exprimer, comme l’interdiction de ma
conférence de presse alors qu’en ma double qualité de citoyen
congolais et de député national, je jouis pleinement de mes droits
civiques en ce compris ma liberté d’expression ? A voir la tournure
des événements et au regard de la volonté affichée de me faire taire
et de me faire endosser cette responsabilité, je me demande si j’aurai
droit à un procès équitable qui fera éclater mon innocence dans cette
affaire. Cette affaire ressemble à la chronique d’une mort annoncée
dont les séquences ont déjà été préalablement arrêtées. Je
n’accepterai pas de porter une responsabilité qui n’est pas la mienne.
Je ne suis ni de près ni de loin impliqué dans la mort de Kamuina
Nsapu, ni dans les violences au Kasai, ni dans l’assassinat des
experts des Nations Unies.