Adolphe Muzito : « Une transition sans Kabila égale Kabila après transition »

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Economiste de formation, Adolphe Muzito a travaillé pendant plusieurs
années comme Inspecteur des finances. Lumumbiste convaincu, il a
longtemps fourbi ses armes politiques aux côtés du patriarche Antoine
Gizenga. Lorsque ce dernier devient Premier ministre en 2007, le
fidèle Adolphe Muzito est nommé ministre du Budget, avant de remplacer
son mentor à la Primature, lorsque ce dernier démissionne. Elu député
national dans la ville de Kikwit, province du Kwilu, il siège à
l’Assemblée nationale. Dans cet entretien, il fait le tour de
l’actualité politique en RDC et s’attarde notamment sur l’alliance
Gizenga – Kabila conclue en 2006.

Dans une déclaration politique rendue publique à la mi-janvier, le
patriarche Antoine Gizenga a présenté un tableau noir de la situation
sociopolitique en RDC. Cadre du Palu, avez-vous un commentaire à
ajouter ?
Il n’y a pas des commentaires particuliers à faire sur ce que le
patriarche Antoine Gizenga a dit. Il a eu le courage, comme
d’habitude, de faire remarquer que notre pays est dans une impasse
politique, dans la mesure où il est dirigé par des institutions qui
n’ont plus le mandat du peuple. Les mandats du Président Kabila et du
Gouvernement avaient pris fin depuis décembre 2016, tout comme ceux
des parlementaires. Il revient donc aux acteurs politiques et à ceux
de la Société civile de se concerter afin d’organiser une transition,
en mettant en place un Gouvernement comprenant l’ancienne Majorité –
dont le mandat s’est terminé en décembre 2016 – et des anciens
opposants à cette ancienne Majorité. Certes, on a mis en place le
Comité National de Suivi de l’Accord (CNSA) et un Gouvernement, mais
il se trouve que la crise politique perdure dans notre pays. L’Accord,
dont sont issues ces institutions, a prévu la tenue des élections en
décembre 2017. Ce qui n’a pas été fait. Conséquence : on est toujours
embourbé dans une impasse politique. Bien plus, la Commission
Electorale Nationale Indépendante (CENI) a publié un calendrier
convoquant la présidentielle le 23 décembre 2018. Pour nous au PALU,
ce calendrier est encore un projet. Si un calendrier électoral est
truffé des contraintes, cela signifie que pour l’appliquer, il faut
élaguer tous les écueils listés. Aussi, ces contraintes sont une
preuve que la CENI n’a pas collaboré avec le Gouvernement pour lever
les contraintes financières en ce qui concerne, par exemple, le
décaissement des fonds . Pour nous, ce calendrier est hypothétique.

Quelle solution proposez-vous au PALU pour sortir de cette impasse politique?
Il faudra que les acteurs politiques et les opérateurs de la Société
civile se mettent autour d’une table pour examiner l’Accord de la
Saint-Sylvestre qui comprend des acquis. Ainsi, en préservant ces
acquis, qu’on puisse aussi améliorer ceux qui doivent l’être. Qu’on
puisse aussi discuter du calendrier de la CENI pour l’harmoniser, en
invitant le Gouvernement à donner des gages en ce qui concerne le
décaissement de fonds dans le délai préconisé par la Centrale
électorale. Si tel n’est pas le cas, il faudra que la classe politique
s’assume.

Vous avez suggéré la mise en place d’une période de transition.
L’Opposition réunie au sein de la plate-forme nommée Rassemblement
exige une transition sans Kabila. Quel est votre point de vue par
rapport à cette approche ?
Une « transition sans Kabila » ne peut se faire que si l’on fait
partir Kabila par la force ou qu’on obtienne de lui sa démission
volontaire. Dans l’hypothèse où il démissionnait, on peut organiser
une transition suivant la procédure prévue par la Constitution avec
l’intérim du Président du Sénat. Selon la loi fondamentale, ce dernier
a 60 jours pour organiser les élections. Au-delà de ce délai, comme le
prévoit la Constitution, une période de transition sera instaurée.
Mais si on le fait partir de force, il faut, dans ce cas-là, élaborer
un Acte de transition. Or, qui dit Acte constitutionnel de transition
fait allusion à la mise en veilleuse de l’actuelle Constitution. Pour
moi, «une transition sans Kabila égale Kabila après transition ».  Par
ailleurs, aller aux élections avec Kabila, dans le cadre de la
Constitution actuelle, appelle le maintien de l’actuelle Loi
fondamentale qui empêche Joseph Kabila de briguer un 3ème mandat. Il
faut donc faire le choix, parce qu’on ne peut pas réclamer
l’application de l’Accord de la Saint-Sylvestre qui maintient Kabila
au pouvoir et parler d’une transition sans Kabila. En clair, ceux qui
soutiennent l’idée d’une « transition sans Kabila » veulent une
période de transition qui sera régie par un Acte de transition, après
lequel une nouvelle Constitution sera adoptée et celle-ci fera
rebondir Joseph Kabila.

En 2006, le patriarche Antoine Gizenga et Joseph Kabila signaient une
alliance politique qui attribuait la Primature au PALU. Douze ans
après, où en est-on avec cet Accord politique ?
L’Accord signé en 2006 s’était terminé à la fin du premier mandat du
Président Kabila, avant de signer un autre qui, lui aussi, a déjà
expiré. Actuellement, les deux camps ne sont plus régis par un
quelconque Accord. En politique, un Accord signifie que deux forces
politiques se mettent ensemble pour demander un mandat au peuple.
Quand celui-ci donne ce mandat, cela signifie qu’il soutient cette
alliance. Le peuple a soutenu cet accord, le temps d’un mandat de cinq
ans. Après ce mandat, ledit accord était tombé, parce qu’il ne
bénéficiait plus de la légitimité de notre base. En plus, les deux
partenaires n’ont plus un programme commun qui soutend cet accord. Or,
actuellement,  nous sommes dans une transition qui fait appel à toutes
les forces politiques. Qu’il s’agisse des anciens de la Majorité ou
des anciens de l’Opposition. Aujourd’hui, il n’y a plus de clivage
Opposition – Majorité. Il y a toutefois des forces politiques et
sociales réelles sur terrain, appelées à gérer consensuellement la
période de transition selon un programme commun ou sur une base
politique, mise en place par les forces politiques en présence.

En attendant, quelles sont les perspectives électorales de votre parti, le PALU?
Notre parti, comme tous les autres partis historiques, se prépare pour
former un regroupement autour d’un programme dans le cadre d’une
coalition pour aller aux élections. Si nous n’avons pas la majorité –
probablement aucun regroupement politique n’aura la majorité pour
gérer seul – nous serons obligés de former une coalition. En
attendant, le patriarche Antoine Gizenga a affirmé, dans son dernier
message, que le PALU présentera des candidats à tous les niveaux. En
clair, notre parti présentera un candidat à l’élection présidentielle.

Dans votre 8ème tribune, vous préconisiez le regroupement des partis
politiques pour renforcer la pratique démocratique en RDC. Comment
voyez-vous le futur paysage politique congolais, après la promulgation
de la nouvelle Loi électorale qui instaure le seuil de
représentativité ?
Avec ce seuil de représentativité, la RDC pourrait compter 10 grands
partis ou regroupements politiques, au lieu de 800 comme aujourd’hui.
Mais avec la fixation des cautions, il y a une hypothèque. C’est la
problématique du financement des élections, en augmentant la caution,
qui sera difficile à payer par plusieurs partis. Peut-être que ceux
qui sont au pouvoir peuvent se frotter les mains, parce qu’ils auront
sûrement les moyens de payer la coûteuse caution et de financer leurs
campagnes électorales. Mais, le jour où ils perdront le pouvoir, ce
sera la mort subite. On a vécu cela avec le MPR/Parti-Etat à qui
appartenait le sol et sous-sol, parce qu’il incarnait l’Etat. Avec la
chute du maréchal Mobutu, le parti qui n’avait rien en privé, a
presque disparu parce que tout appartenaient à l’Etat. C’est pour dire
que ceux qui dirigent aujourd’hui ne doivent pas laisser les autres
formations politiques dans la précarité, alors qu’il existe une loi
qui fixe les modalités du financement des partis politiques, mais qui
n’a jamais été appliquée.  Au PALU, nous promettons de défendre cette
loi au dialogue, si dialogue il y aura. Mais, pour moi, il y aura
dialogue. Car, celui qui veut faire partir Kabila doit penser à un
dialogue pour organiser la transition. Sinon, il doit s’en tenir à
l’Accord de la Saint-Sylvestre avec comme conséquence, que l’actuel
chef de l’Etat reste en fonction. Pour revenir à la problématique de
la caution, selon des calculs, un parti qui veut présenter des
candidats à tous les niveaux doit payer une caution de 5 millions de
dollars américains. A ce montant, il faut ajouter des frais connexes
qui peuvent aller à 15 millions de dollars américains. Pour couvrir
tous les frais, un parti peut dépenser 20 millions de dollars pour
participer aux élections en RDC.  Présentement, je ne connais pas un
parti qui sera prêt à débourser un tel montant pour concourir aux
élections, à part ceux qui utiliseront les moyens de l’Etat. Encore
que sur les chiffres que je viens d’avancer, je n’ai pas inclus les
frais de la campagne électorale.

Interview réalisée par Rombaut KASONGO
Tiré du JDC-Elections n°10 du 20 au 26 janvier 2018