Accompagner les prostituées pour plus d’autonomisation

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Bien qu’elle ne soit pas formellement réglementée en République Démocratique du Congo, la prostitution reste un métier prisé par de jeunes filles et autres catégories de femmes – divorcées, veuves – pour subvenir à leurs besoins quotidiens, faute de n’avoir pas, soit, étudié pour trouver un autre métier, ou de n’avoir pas trouvé une autre source de revenus.

A ce jour, ce qu’on appelle le vieux métier du monde s’est répandu dans la capitale, de sorte que le lieu où il s’exerce n’est plus un mystère. A Kinshasa, dans la commune de Lingwala, dès 21 heures, Assanef, l’un des sanctuaires  reconnus comme lieu de prédilection pour des prostituées, abonde. Ici, elles attendent leurs clients potentiels, toutes assises à l’ombre occasionnée par la défaillance de l’éclairage public. Certaines, pour des raisons qui leur sont propres, prennent la cigarette. Côté accoutrement, elles ont la réputation de porter de petites culottes, de petites blouses transparentes qui servent d’appât aux descendants d’Adam.        

Des filles-mères, qui y opèrent,  proviennent généralement d’un peu partout. Principalement du camp militaire Kokolo voisin, témoigne Elie, vendeur de cigarettes. Toutes celles qui ont été interrogées reconnaissent que bien que périlleuse, la prostitution reste le moindre mal, un palliatif au chômage. Cependant, elles s’accordent toutes sur le fait qu’il leur faut un métier beaucoup plus noble comme celui de couturière, d’esthéticienne, etc.

Dans la prostitution, elles disent courir beaucoup de risques, notamment le Sida, si elles ne sont pas protégées ou mal protégées. Mais aussi contracter une grossesse indésirable ou encore des infections sexuellement transmissibles.

Une enquête-minute menée auprès de quelques unes nous a révélé certaines réalités de ce métier.

«La plupart sont des enfants des militaires qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école ou encore qui, à un âge donné, veulent se prendre en charge, faute de soutien de  leurs parents laminés par la pauvreté», poursuit Elie. Chancelvie, elle, n’en démord pas : «Je ne laisserai ce métier que j’exerce malgré moi que lorsque je trouverai mieux». A 21 ans, elle s’imagine avoir encore l’envie de retourner à l’école et apprendre un métier. «Je suis orpheline de père et de mère. Voici bientôt dix ans. Mon oncle maternel chez qui je reste est un agent de l’Etat, incapable d’assurer ma scolarité et mes besoins élémentaires».

Celles qui ont opté pour le commerce du sexe ne viennent pas que du camp Kokolo. Mais aussi d’autres quartiers de Lingwala et d’ailleurs. «Je paie mon transport en ayant à l’esprit que je vais au travail. Le peu que je gagne me permet de nourrir mon bébé âgé de six mois dont le père, un jeune du quartier,  a renié la paternité», confie Elodie, 25 ans, habitant Yolo, un quartier populaire de Kinshasa.  « Mais, mon souci, a-t-elle poursuivi, c’est d’avoir un autre métier beaucoup plus stable et moins risqué».

Au-delà des maladies liées au sexe et autres intempéries auxquelles elles sont exposées la nuit, c’est une bagarre souvent rangée pour se disputer les hommes à leur portée. «Il y a de moments où nous nous battons pour arracher  un client et gagner quelque chose. Il arrive qu’on se blesse pendant la bagarre. C’est la loi de la plus forte», explique cette autre prostituée, Aline qui révèle, par ailleurs, que la plupart des clients viennent vers elles sans préservatif.

«Dans la facture, nous incluons un montant équivalent à deux capotes, soit 200 francs en plus d’une somme pour louer l’espace, soit 3000 Fc sur un total de 9000 francs», précise-t-elle.

A part Assanef – qui sert aussi de funérarium –, «Mont Fleuri», place Mushie-Kalembelembe, une buvette réputée pour ses décibels nocturnes et son ambiance à couper le souffle, servent de cadre à toutes les prostituées. Ici comme là-bas,  ce sont les jeunes filles – dont l’âge varie entre 21 et 30 ans – qui se livrent allégrement à la prostitution.

            Les hommes qui fréquentent ces lieux ne sont pas tous des célibataires. Des prostituées interrogées disent recevoir des clients porteurs des alliances à l’annulaire. Certains hommes leur disent n’être pas satisfaits par leurs épouses et préfèrent «sortir». Cette allégation a été confirmée par Aimé, 48 ans, qui a avoué être venu se «distraire»  avec une prostituée. Visage caché sous un képi marron, il a déclaré qu’il n’en a pas l’habitude. «Je le fais en cachette de peur que mon épouse ne le sache», explique l’interlocuteur qui reconnaît que l’acte qu’il pose est répréhensible. «Je sais que si mon épouse me surprend, je tombe sous le coup de la loi puisqu’il va s’agir de l’adultère».

            Hubert, lui, reconnaît qu’en « bon vivant », il fréquente «Mont Fleuri». «Il m’arrive d’en prendre mais je demande à celles qui m’approchent de chercher un autre emploi digne», conseille-t-il.

            Des hommes et des femmes de bonne volonté sont à l’œuvre pour justement transformer la vie de certaines. L’église Cempi (Centre missionnaire des prodiges et d’intercession), a un centre de formation professionnelle qui reçoit les filles-mères qui veulent apprendre un métier. Depuis sa création en 2010 jusqu’à ce jour, environ 82 récipiendaires en sont sortis. « Nous organisons la coupe et couture, l’hôtellerie, l’esthétique. Sur 82 formées, nous avons enregistré 30 prostituées qui, aujourd’hui, sont devenues de bonnes couturières, de bonnes hôtesses d’accueil et de bonnes coiffeuses», se félicite le promoteur du Centre, le pasteur Djamba. «Nous avons tenu à donner une certaine autonomie à la femme dans l’objectif de lui assurer une auto-prise en charge réussie». A Lingwala, sur l’avenue Aketi, siège de cette organisation sans but lucratif,  les jeunes femmes sans emploi accourent pour se faire inscrire et apprendre un métier. «Pour le premier trimestre de l’année 2015, nous avons enregistré 20 candidatures, toutes,  des filles-mères qui ont reconnu avoir, à un moment donné de leur vie, exercé la prostitution», note le promoteur.

            L’administration communale salue l’initiative et entend accompagner le centre dans l’identification des partenaires financiers. «Nous accordons des facilités à cette organisation et nous encourageons les jeunes-filles qui n’ont pas eu la chance d’aller plus loin dans leurs études, à apprendre un métier pour assurer leur propre développement social», déclare le bourgmestre de la commune, Brigitte Mwaluke, au cours d’une cérémonie de remise des brevets aux lauréates.

            L’autonomisation de la femme congolaise ne pourra réussir qu’avec l’implication de tous. Elle doit partir certes de la maison, mais les pouvoirs publics ont également l’obligation de créer un environnement propice au développement de tous les fils et toutes les filles de la RDC.

 Sylvestre Saidi Nyota

 

Cette production est réalisée avec l’appui de l’IRC à travers son programme Protection et Autonomisation de la Femme (PAF) en partenariat avec l’UCOFEM.