4 Juin 1969-4 Juin 2018 : 49 ans déjà : la folie meurtrière d’un potentat !

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Je n’étais pas très politisé alors. Je ne le suis pas plus aujourd’hui. Comme étudiant à Lovanium, je ne militais pour aucune cause particulière, mais je savais reconnaître la justesse d’une cause et m’en solidariser sans réserve. Je me tenais dispos et commis à tout mouvement en faveur de la cause, mais sans la passion ni la ferveur du zélote. J’ai toujours cru que le vrai leadership s’exerçait sous le plein éclairage de la raison et avec le courage tranquille de la conviction. Gandhi, Mandela, Che Guevara, mes héros de toujours, ne s’étiraient pas les cordes vocales à scander des slogans à longueur de journée. Ils pensaient, ils planifiaient, ils motivaient et menaient les masses, par un surplus d’exemples plutôt que par un excès de paroles. J’ai toujours douté de la sincérité des activistes tapageurs et gardé mes saines distances de leur tapage.

C’était dans cet état d’esprit que je suivais la surchauffe des rapports entre l’AGEL, sous la direction de Kandolo François, et les autorités administratives de l’Université Lovanium que chapeautait Mgr Tshibangu Tharcisse. Comme vice-président du Cephar (Cercle des étudiants en pharmacie), j’étais avec son président, Tite Édouard, membre du sénat de l’AGEL. Je connaissais dans les grandes lignes les revendications de notre association :

1. Réformer la vision de l’université pour qu’elle cesse d’être une institution qui épure en grand nombre et qu’elle devienne une institution qui forme un grand nombre, rentabilisant au mieux l’investissement de la nation dans l’éducation de sa jeunesse ;

2. Africaniser davantage les corps administratif et enseignant de l’université ;

3. Permettre une représentation des étudiants dans les grandes instances d’orientation et de gestion de l’université ;

4. Améliorer les conditions de vie et de mobilité des étudiants.

Les autorités de l’université se sentaient agressées par ces revendications révolutionnaires. EIles ne pouvaient renoncer à leur quête élitiste visant à préserver le même niveau d’excellence, contre l’hécatombe d’étudiants s’il le fallait, que l’université de référence, la très vénérable et très catholique Université de Louvain en Belgique. EIles refusaient de considérer la fin prématurée de leur patronage sur une institution qu’elles avaient créée à partir de rien et dont elles tiraient vanités et avantages. EIles jugeaient téméraires et prétentieuses les demandes d’accès à la décision par cette verte jeunesse sans expérience, déjà si gâtée par un confort hors du commun de leurs congénères. C’était du moins dans ces termes que l’Exécutif de l’AGEL interprétait pour nos oreilles les tergiversations et obstructions de l’administration universitaire. Ses dirigeants en ont appelé à l’arbitrage du gouvernement du président Mobutu. Comme l’arbitre traînait la langue à répondre à l’appel, ils ont décidé de porter leurs revendications aux oreilles du peuple congolais par une manifestation tapageuse au cœur même de Kinshasa. La décision d’organiser cette manifestation avait été prise en conjonction avec les associations estudiantines d’autres institutions d’enseignement supérieur de la ville. À Lovanium, nous savions tous que la manifestation aurait lieu, mais seuls les membres d’un cercle fermé autour de Kandolo François, en connaissaient le jour et la logistique. À la manière des maquisards, ils tenaient des conciliabules stratégiques en catimini et à des sites changeants pour désorienter les mouchards au service des pouvoirs antagonistes du Mont Amba et du Mont Ngaliema (le siège de la présidence de la République). Le secret se justifiait : le gouvernement pouvait étouffer le mouvement en quadrillant de soldats la colline universitaire.

Au petit matin, à 4 ou 5 heures du mercredi 4 juin 1969, j’ai entendu des martèlements violents à la porte de ma chambre. Je l’ai entrouverte. Un étudiant, mouchoir autour du cou, m’a annoncé avec trépidation qu’il était l’heure, qu’il me fallait rejoindre mes camarades de lutte qui attendaient devant les résidences les camions devant nous emmener en ville, qu’il fallait m’armer d’une bouteille d’eau et de plusieurs mouchoirs imbibés pour m’en tamponner les yeux et y adoucir ainsi les brûlures des gaz lacrymogènes qui nous seront lancés à coup sûr. Je me suis joint à l’attroupement des étudiants ; nous avons pris place à bord de l’un des camions de l’université réquisitionnés avec chauffeurs par l’AGEL. Des militaires nous attendaient au rond-point Ngaba. Ils ont sommé les chauffeurs de faire marche arrière. Bravant l’ordre, nous sommes descendus des véhicules et avons marché par voies raccourcies vers le rond-point Victoire, aux cris de refus et de dépit. À bas l’université pro-belge ! «À bas Gillon ! À bas Van Tshib (le surnom à la flamande de Mgr Tshibangu) ! Le Congo aux Congolais ! Mobutu vendu !» Des visages interpellés émergeaient des portes et des fenêtres ; ils contemplaient en silence ce défilé de jeunes, intrigués peut-être, mais nullement intéressés par les raisons de leur tumulte matinal. Si l’AGEL avait misé sur une solidarité de la population kinoise, elle s’était lamentablement leurrée. À aucun moment, cette population n’avait été associée d’une quelconque façon aux revendications des étudiants. Vision, mission, africanisation et représentativité relevaient du jargon intellectualiste sans résonance dans le cœur du Kinois moyen. Par ailleurs, même si nous, étudiants, savions à divers degrés les raisons de notre manifestation, le tintamarre dont nous la couvrions lui donnait l’allure d’une kermesse et non d’un mouvement de colère. C’était comme si, par folie de jeunesse, nous nous étions accordé une journée de congé pour nous dérober à la pression des études et nous en défouler pour un moment.

Il était autour de 9 heures. Notre cortège chaotique a déferlé sur l’avenue Kasa-Vubu en direction du rond-point Victoire. De l’autre côté du rond-point, des militaires descendaient des camions, armes à la main. Loin d’être intimidés, les étudiants ont demandé aux filles de prendre l’avant-train du défilé chaotique avec l’idée que les soldats hésiteraient à porter publiquement violence à des demoiselles aux mains nues. J’étais du second rang qui suivait les filles. Nous avancions vers la phalange des militaires qui nous observaient, surpris par notre témérité. Au-devant de la phalange, usant d’un porte-voix, un officier nous a ordonné de mettre fin à notre manifestation et de nous disperser. Une salve de cannettes à gaz lacrymogène s’est abattue sur nous. Nous avons sorti nos mouchoirs et les avons imbibés d’eau ; nous en essuyions les larmes des yeux et en couvrions le nez. Nous avons ramassé les cannettes du sol, et les avons renvoyées vers les soldats qui, sans masques protecteurs, étaient tout aussi incommodés que nous par la fumée piquante. Hardis par la débandade de l’autre camp, nous avons couru vers les soldats en criant victoire quand, soudain, par-dessus notre tapage, le porte-voix a retenti :

— Tirez !

La pétarade a duré moins d’une minute. Avec quelques autres, j’ai eu le réflexe de m’étaler au sol et de ramper à l’abri derrière la stèle au centre du rond-point alors que le gros de mes camarades courrait dans tous les sens. Nous n’osions pas montrer la tête sur les côtés de la stèle, nous ignorions à quoi se préparaient les militaires, nous attendions d’entendre quels ordres suivraient le mitraillage, et nous écoutions, incrédules, les lamentations des blessés qui s’élevaient derrière nous. Les habitants du quartier se sont barricadés dans leurs maisons. Ils suivaient les événements par des fines ouvertures des rideaux de fenêtre. Sur les avenues, les voitures filaient à toute vitesse, ou du moins aussi vite que le permettait le fouillis créé par le mitraillage. Nous attendions, mais nous n’entendions rien.

— Ils reculent ! Les soldats reculent ! Regroupons-nous ! a crié une forte voix de loin.

Nous nous sommes mis debout. Il restait un petit nombre de nous, une cinquantaine tout au plus, les centaines des débuts de la marche ayant disparu entre les maisons. Des étudiants jonchaient le sol, inertes ; d’autres debout, assis, couchés, stoïques ou gémissant sous la douleur, saignaient. Les soldats marchaient à reculons, les armes toujours à la main. Ils semblaient hagards et désorientés.

— Que les étudiants en médecine examinent les corps ! Qu’ils amènent les blessés aux cliniques universitaires et reviennent avec des ambulances pour ramasser les morts ! Nous veillerons sur leurs corps !

L’ordre venait de la même forte voix, une voix autoritaire que j’ai retenue sans pouvoir y accoler un visage. Obéissant aux instructions, je me suis joint au corps médical improvisé. Nous arrêtions les voitures et camionnettes au passage, y chargions nos blessés et ordonnions aux chauffeurs de les transporter aux cliniques du Mont Amba avec à bord un étudiant en médecine.

— Mama, minakufwa ! Mama, minakufwa ! Maman, je suis morte ! criait à répétition une étudiante en pleurs, les mains sur la tête.

Elle semblait sous une crise d’hystérie nerveuse. Un étudiant la tenait par les épaules et la secouait, essayant de la convaincre qu’elle était bel et bien vivante pendant qu’un autre tournoyait autour d’elle, cherchant à identifier la partie de son corps qu’une balle aurait atteinte. Celle-ci était fermement logée dans une fesse qui saignait à peine. Les deux étudiants ont placé la fille étalée à plat ventre sur le siège arrière d’une voiture réquisitionnée.[1] Je montais à bord d’une camionnette-ambulance ; je portais sur mes genoux et dans mes bras un étudiant atteint par une balle à l’avant-bras. Mon T-shirt blanc était tout tacheté de son sang. Les soldats nous regardaient faire, ne sachant plus quoi faire eux-mêmes.

Camionnettes et voitures se suivaient à vive allure ; elles klaxonnaient coup après coup pour libérer la route des piétons et d’autres véhicules. En moins de 20 minutes, nous étions aux cliniques universitaires. Le service des urgences a pris en charge les blessés. Nous avons exigé que l’on nous remette des ambulances avec chauffeur pour que nous puissions aller récupérer les cadavres abandonnés dans les rues. Nous étions 5 étudiants dans celle que j’ai prise. Son chauffeur s’appelait Mulumba.

Durant cette descente en ville, nous avons emprunté un raccourci passant par le Camp Cito, dans l’espoir d’éviter des barrières militaires éventuelles. Peine perdue. Au premier croisement de rues du camp nous attendait une barrière d’une demi-douzaine de soldats, mitraillette à la main, grenades autour de la ceinture. Ils nous ont sommés de descendre du véhicule, de mettre nos mains à la nuque et de nous aligner l’un à côté de l’autre. Un soldat s’est placé derrière chacun de nous et nous a collé le canon de sa mitraillette à l’occiput.

L’officier de la patrouille nous a passés en revue pendant trois à quatre minutes en silence, en secouant sa tête. Quand il a décidé de nous adresser la parole, en bon français, sa voix était cassée, de douleur et de fureur :

— Savez-vous dans quel pays vous vivez ? Le savez-vous vraiment ? Eh bien, si vous ne le savez pas, je vais vous le dire : je peux vous abattre tous ici même, en pleine cité, devant tous les témoins de ce quartier et jeter vos corps quelque part dans une fosse commune, et rien, absolument rien ne m’arrivera. C’est cela le pays dans lequel vous vivez. Votre vie ne vaut rien. Ce qui compte, c’est le pouvoir. Me comprenez-vous ?

Un étudiant s’est hasardé :

— Nous ne recherchons pas le pouvoir ; nous cherchons simplement à récupérer les corps de nos camarades qui traînent dans les rues.

L’officier a rétorqué sur un ton qui semblait ouvert au dialogue :

— L’armée en a déjà pris soin.

J’ai ressenti un pincement au cœur. Je connaissais, comme tout Congolais, la rumeur sur la nature des soins que l’armée de Mobutu accordait aux dépouilles de ses ennemis : elle en disposait en les jetant aux crocodiles dans le fleuve Congo. Je me sentais coupable, mes compagnons aussi sans doute : nous aurions pu épargner aux dépouilles de nos camarades une telle profanation en les ramenant toutes en même temps que les blessés au Mont Amba. L’officier a poursuivi :

— Soyez heureux que vous m’ayez rencontré. Aujourd’hui est votre jour de chance. Vous vivrez. Montez tous dans la jeep !

J’ai balbutié :

— Monsieur Mulumba, celui-là en blouse blanche, n’est pas un étudiant. Il est le chauffeur de l’ambulance. Il faut le laisser partir.

L’officier s’est tourné vers moi. Il avait l’air contrarié :

— Il a pris parti et a collaboré avec vous. Allez, tous, dans la jeep ! Je ne veux plus rien entendre de vous !

Les phrases de ce dialogue sont évidemment reconstruites à partir des visions et émotions réveillées en moi au rappel de ces moments intenses. Si elles ne sont pas authentiques dans leur formulation, elles le sont sûrement dans leur contenu. Des moments d’une telle intensité, j’en ai connu quelques-uns dans ma vie. Ce sont des moments fatidiques qui vous portent et vous transportent hors de vos préoccupations mondaines vers une zone psychologique où la peur n’existe plus, la zone du destin inéluctable qui se déroule sous vos yeux, du « oyo ekoya eya », de l’advienne que pourra, une zone significative qui donne un sens au geste posé et le justifie. Les soldats qui nous menaçaient de mort n’étaient que des figurants dans une scène dont nous étions les acteurs principaux. Nous commandions l’acte. Morts ou vivants, nous en serions à jamais les héros. Il n’y avait donc pas lieu d’avoir peur.

L’après-midi en était à ses premières heures. J’imagine un ciel sans nuages d’où nous observait d’un œil morose un soleil sans ardeur pendant que, confinés dans la jeep avec les mitraillettes braquées sur nous, nous traversions la ville par rues et avenues vers une destination inconnue. Des citadins attroupés, effarés sous le choc de la nouvelle, nous regardaient passer avec anxiété. L’officier tournait fiévreusement le bouton de la radio. Il l’a arrêté au poste de la radio nationale. Comme à chaque fois que le régime était menacé, la musique martiale en accaparait les ondes, interrompue aux quarts d’heures par une réitération de la version officielle des événements du jour. Dans ce cas, la version était que des éléments subversifs, affiliés à l’idéologie marxiste-léniniste-maoïste et financés par des forces extérieures, avaient infiltré le corps estudiantin et avaient orchestré cette manifestation afin de provoquer un soulèvement populaire et le renversement du gouvernement. Le pouvoir n’a fait que se défendre, avec comme conséquence, la mort d’une poignée d’étudiants. J’écoutais la fabulation dans l’indifférence, certain que la population n’était pas dupe. La radio nationale, instrument réputé de la propagande du régime, ne jouissait d’aucune crédibilité.

La jeep se dirigeait vers une enceinte murée sur laquelle on pouvait lire Camp Kokolo. Elle a pénétré ensuite dans une bâtisse rectangulaire aux murs jaunes surélevés qui abritaient des salles et des bureaux autour d’une large cour intérieure. Des étudiants, une centaine ou un peu plus, l’occupaient, assis à même le pavé. L’officier nous a ordonné de descendre de sa jeep et de rejoindre notre bande de rebelles communistes (sic !). En ce lieu, à son corps défendant, il lui fallait adopter à notre endroit le vocable du régime que la radio venait de lui enseigner. Je retrouvais plusieurs copains et quelques amis dont Ngoy Fabien. Nous avons échangé un clin d’œil de solidarité. Le président de l’AGEL, Kandolo François, et quelques-uns de ses lieutenants étaient du groupe. Leur présence préservait le corps et l’esprit de l’association. Les soldats nous encerclaient, l’arme à la main. Ils semblaient perplexes. Ils n’étaient nullement menaçants, car nous n’avions aucunement l’air des redoutables rebelles vilipendés par la radio nationale. Personne ne parlait. Dans mon silence, je tentais de contenir une haine qui m’envahissait comme un venin. La mort de mes camarades et la disparition de leurs corps commençait à me peser à l’esprit. Jusque-là, j’entretenais une opinion plutôt indulgente sur la personne de Mobutu, dont j’admirais la flamboyance et excusais les violences sous l’argument des «impératifs du pouvoir». À cet instant-là, je réalisais que le potentat n’était pas un dictateur au sens politique du terme ; qu’il était en réalité un vampire sanguinaire et vorace qui nourrissait son pouvoir du sang de la jeunesse congolaise qu’il voulait sous son emprise méphistophélique. Cette opinion sera renforcée deux ans plus tard dans des troubles séquellaires aux événements de ce 4 juin 1969.

Le soir est venu. Je ne sais plus s’il nous a été servi à manger et quoi. Ce dont je me souviens bien, ce sont les allées et venues de Léon Lobicz (le futur Kengo wa Dondo), le procureur général de la République et, quelques heures plus tard, l’arrivée d’une large cohorte de magistrats qui devaient mener l’instruction. Nous étions officiellement déclarés repris de justice. L’instruction à laquelle j’ai été soumis portait principalement sur ma participation à la manifestation, sur mes raisons et mes motivations. Bien que celles-ci soient globalement claires et connues, il me fallait les expliciter en mes propres mots. J’avais l’impression que le magistrat voulait m’arracher de la bouche une phrase ou un mot qui m’impliquerait dans une machination subversive. Il est devenu hostile et abusif quand, à toutes les questions qu’il me posait sur Kandolo François, je répondais ne rien savoir sinon qu’il était le président de l’AGEL. L’instruction a pris fin tard dans la nuit. Nous sommes rentrés dans l’enceinte où nous avons passé la nuit à la belle étoile, à même le pavé.

Le matin du 5 juin, nous avons pris un petit déjeuner au café et pain. Les soldats se montraient aimables et ouverts à la conversation. Par murmures et chuchotements, certains d’entre eux s’enquéraient auprès de nous du sort d’une parenté ou une autre connaissance dont ils n’avaient aucune nouvelle. À défaut de réponses définitives, divers scénarios venaient à l’esprit avec, à l’avant-plan, celui d’un corps dans le fleuve Congo dévoré par les reptiliens des eaux. C’était comme si en nous faisant violence, Mobutu avait meurtri le peuple tout entier, incluant les membres de sa propre armée. Il devait dormir les yeux grands et ouverts. Kandolo François et quelques autres n’étaient plus des nôtres. Nous ignorions leur sort. De ce sort, j’excluais le pire. Leur réputation les en protégeait. Je l’espérais du moins.

D’une cellule avoisinant notre prison à ciel ouvert, il est sorti un homme, beau, grand, svelte et élégant. Pendant qu’il prenait sa promenade matinale dans l’enceinte, un soldat le talonnait au pas ; il l’avait constamment à l’œil, un œil dans lequel se lisaient le respect et l’admiration, la méfiance et la suspicion. L’homme s’appelait Angwalima, le célèbre gentilhomme cambrioleur et la cause de moult cauchemars pour la riche bourgeoisie de quartiers huppés de Limete, de Ma Campagne ou de Binza. La légende disait qu’il pouvait, de nuit, sans effraction ni violence, entrer subtilement chez qui il voulait, y subtiliser ce qu’il voulait, et en sortir comme il voulait ; qu’une prison ne pouvait le garder que tant qu’il consentait à y demeurer. Profitant de la détente entre les militaires et les étudiants, nous l’avons approché et lui avons demandé le temps qu’il lui restait à purger sa peine.

— Le temps de me reposer, a-t-il répondu, un rictus d’amusement aux lèvres.

Nous avons passé notre seconde journée de détention à partager des informations sur les décès dont nous pouvions témoigner et sur les circonstances de notre arrestation. Nous savions que le gouvernement avait décidé la fermeture de l’université et le renvoi de tous les étudiants dans leurs régions d’origine. Notre libération était donc imminente. En fin d’après-midi, deux personnes aux allures de fonctionnaires sont arrivées dans le camp. Dossiers et crayons en mains, elles nous ont appelé au rassemblement. Ils nous ont demandé de nous grouper selon nos provinces d’origine. Un étudiant s’est avancé vers eux et a déclaré d’un ton ferme :

— Lovanium est notre province d’origine à tous. Nous en sommes venus tous ensemble ; nous y rentrerons tous ensemble, non par petits groupes.

Nous avons applaudi bruyamment.

Lisant une liste dans sa main, l’un des fonctionnaires s’est mis à appeler nommément chaque étudiant. À chaque nom appelé, nous répondions tous ensemble :

— Présent !

L’impasse était totale et le ridicule évident. Même les soldats qui assistaient à la scène ne pouvaient retenir un sourire furtif. Les fonctionnaires ont replié leurs dossiers et sont repartis sans épilogue. Après la distribution de petits pains et de boissons gazeuses, notre souper, nous avons passé la soirée à bavarder assis ou étendus sur le pavé jusqu’à ce que le sommeil ait raison de nous l’un après l’autre. Des soldats en armes veillaient.

Le lendemain matin, le procureur Léon Lobicz s’est pointé dans l’enceinte-dortoir. Il avait les traits tirés d’un homme souffrant d’une dette de sommeil. Il a demandé de parler à notre porte-parole. L’étudiant qui s’était improvisé dans le rôle la veille s’est amené. Le procureur lui a offert de nous transporter tous ensemble à Lovanium d’où nous serions acheminés à l’aéroport de Ndjili pour prendre les avions qui nous amèneraient dans nos provinces d’origine. Par l’entrée de l’enceinte, nous pouvions voir une série de camions avec à l’arrière des soldats armés. Le porte-parole a acquiescé à la proposition, mais à la condition qu’il n’y ait pas de soldats dans le camion avec nous, puisque, en nous renvoyant chez nous, le régime avait concédé que nous n’étions pas des criminels. Le procureur a émis un juron de désespoir. Il s’est repris et a contre-proposé : nous serions sans soldats sur les camions, mais le convoi serait précédé et suivi par une jeep avec une poignée de soldats à bord. Le porte-parole s’est tourné vers nous. Nous avons consenti d’un oui de voix ou de tête. Pour ma part, j’en avais marre : trois jours sans douche, à dormir à la dure, c’en était assez. J’avais fait ma part. Il me tardait de rentrer chez moi. Nous avons dit au revoir à Angwalima et à nos aimables geôliers qui nous ont souhaité bonne chance en retour.

Bientôt, nous étions sur le campus. Mon cœur était partagé entre la liesse et la détresse, liesse de revoir des amis dont je m’inquiétais du sort, Nkongolo, Lukusa, Nyembue, Ilunga Cello, Mukinayi, Tite etc., et détresse d’apprendre le sort mortel d’autres étudiants que je connaissais peu ou ne connaissais pas du tout. Je suis descendu du camion, j’ai couru vers ma chambre, j’ai pris une douche, j’ai mis des habits propres, j’ai fait mes valises en toute hâte, du regard j’ai dit adieu à ma chambre, et me revoilà dans le camion avec mes compagnons en direction de l’aéroport de Ndjili. Il était autour de midi quand nous y sommes arrivés.

Des avions militaires atterrissaient sur le tarmac ou s’en envolaient. L’atmosphère était tranquille, les mines étaient pensives, les formalités étaient minimales. Le nom et la destination suffisaient. Les étudiants originaires du Katanga étaient les premiers à partir ; ceux des deux Kasaï devaient attendre quelques heures. J’étais en compagnie de Nkongolo Bernard et Lukusa Matthieu. Je leur ai proposé un verre de bière au bar à l’étage. Nous le prenions en silence quand, comme une apparition, nous avons vu arriver Annie en compagnie d’un officier. Elle avait l’air épuisée, mais soulagée. Elle a couru vers moi ou j’ai couru vers elle : nous étions dans les bras l’un de l’autre.

— Tu n’es pas blessé, Dieu merci ! s’est-elle exclamée.

Elle s’est écartée de moi et m’a examiné, de haut en bas, le sourire aux lèvres.

— Qui t’a dit que je l’étais ? lui ai-je retourné, étonné.

— Un résident du Camp Cito qui de loin t’a vu, avec du sang sur la poitrine, arrêté par des soldats.

— C’était du sang d’un autre étudiant blessé que j’avais porté. Et l’officier ?

— Il m’a aidée à entrer au Camp Kokolo pour tenter de te retrouver. Là, on nous a informés que vous étiez à l’aéroport. Et nous voilà !

Elle s’est penchée vers moi et m’a murmuré à l’oreille :

— Son nom est Ilunga Romain. C’est un copain de classe. Il n’est pas un officier militaire, mais son grand-frère l’est. Il a emprunté l’uniforme de son frère pour me faciliter l’entrée dans les camps militaires.

J’ai salué Romain de la main et lui ai soufflé un merci de la bouche. Il m’a répondu d’un mouvement de tête distant, fidèle à son rôle d’officier non compromis dans notre turbulence. Après les salutations amicales à Annie, Nkongolo et Lukusa se sont écartés, me laissant seul avec elle. Je lui ai confessé à quelle point j’admirais son audace et appréciais sa sollicitude, que je l’aimais et qu’il me tardait plus que jamais de faire d’elle ma compagne de vie. L’émotion m’étreignait le cœur. Elle m’a pris la main et l’a caressée avec le sourire.

— Les étudiants à destination de Mbuji-Mayi, à bord !

Je devais partir. Annie m’a accompagné jusqu’au tarmac avec son garde de corps. Je l’ai embrassée fermement, puis j’ai marché vers l’avion sans me retourner. J’avais les yeux embués.

Le vol vers Mbuji-Mayi était une aventure en soi, un acte de foi suprême. L’intérieur de l’avion avait été aménagé pour l’entraînement des soldats parachutistes avec des bancs en bois tenant lieu de sièges et, le long des parois, des cordes auxquels s’agripper en l’absence de ceintures de sécurité. Les hauts et bas de l’aéronef occasionnés par les trous d’air nous incommodaient. Comble de mésaventure, il s’est mis à pleuvoir abondamment. La carlingue laissait filtrer des gouttes d’eau du plafond au plancher. Avec ce tombeau volant, arriverions-nous à notre destination ? Je lisais la même question dans les yeux de Nkongolo, de Lukusa et de plusieurs autres passagers. Le doute s’infiltrait insidieusement dans mon esprit, mais l’espoir s’y opposait résolument. Car je sentais battre la vie en moi ; je ne voyais pas la mort venir vers moi.

Après environ deux heures de vol, l’avion a atterri en douceur sur la piste de l’aéroport de Mbuji-Mayi. Nous avons applaudi le pilote avec fracas. La périphérie de l’aéroport était noire d’une foule tumultueuse. Un cordon de soldats armés interdisait l’accès au tarmac. En descendant de l’avion, je marchais à la suite de Nkongolo, sous l’ombre de sa grande taille. Soudain, une voix a surplombé le tumulte :

— Nkongolo ! Nkongolo wa Malaba ! Nkongolo Bernard ! Mbikayi weehi ? Nyan’eba washihi kwehi, Nkongolo wanyi ? Où est Mbikayi ? Où as-tu laissé ton copain, cher Nkongolo ?

Le cri, qui a débuté comme un appel, se terminait comme une lamentation. Nkongolo et moi avons sursauté. Nous avons reconnu la voix d’abord, et le visage ensuite : c’était Tatu Benwa, mon père. Tatu Malaba, le père de Nkongolo se tenait à ses côtés. Perché sur ses orteils, il fouillait d’un regard désespéré la colonne d’étudiants qui descendaient de l’avion. Nkongolo s’est écarté pour me laisser apparaître à sa droite. Il a pointé son index sur ma tête. Tatu a levé les yeux au ciel, puis a tracé un signe de croix sur son corps.

Le premier geste de Tatu à mon approche : planter une carte du M.P.R. dans la poche de ma chemise ; pas d’accolade, pas de poignée de main préalable. Ces premiers mots à mon adresse :

— Ne parle pas, ne dis rien !

Il a happé la valise de ma main, m’a poussé dans un taxi et a ordonné au chauffeur de nous déposer au marché SIMIS, à la commune Muya. Le silence, un silence lourd et écrasant nous accompagnait tout le long du parcours. Je regardais défiler les images du panorama familier de cette Mbuji-Mayi, mi-ville, mi-village. Je la voyais d’un regard nouveau et avec une émotion différente. Elle me paraissait plus morose, presque accablée ; et, curieusement, elle sonnait silencieuse à mes oreilles, sous le mouvement des va-et-vient et des conversations des hommes, des femmes, des enfants, dans les rues, dans ou entre les maisons. La peur était dans les airs, la peur et l’attente. De quoi ? Je ne savais.

Quand le taxi s’est arrêté devant la maison familiale, les gens du quartier ont accouru de tous les coins, Mamu a surgi de la maison et m’a sauté dans les bras, comme je sortais du véhicule. Elle était drapée d’un pagne jusqu’à la poitrine, les épaules à découvert, comme une femme en deuil. De ses yeux coulaient des larmes de joie sur les traces de celles de douleur déversées plus tôt.

Sans préavis, devant toute l’assemblée, Tatu s’est mis à me sermonner :

— Je t’ai envoyé à Kinshasa pour étudier, et non pour tenter de renverser le gouvernement, pour habiter sur le campus dans les homes et non pour courir en braillant dans les rues de la ville, pour aller en classe, apprendre tes leçons et réussir aux examens, pas pour aller jouer au cancre à insulter les autorités. Est-ce comme cela que je t’ai éduqué, moi ? Que nous t’avons élevé, ta mère et moi ? À manquer de respect envers les autorités ?

J’ai dévisagé Tatu. J’étais outré. La moutarde me montait au nez. Des étudiants avaient été massacrés et Tatu n’en soufflait pas mot. J’ai répliqué :

— Nous n’avons fait qu’exiger ce qui est dû au peuple congolais : le droit de contrôler l’éducation de ses enfants. Cette université est un gâchis et un gaspillage de l’argent du pays, de votre argent, l’argent de vos impôts, et non celui de ce…

Tatu a bondi :

— Tais-toi ! Qu’est-ce que tu sais du peuple congolais ? L’argent du pays, c’est l’argent de notre mfumu, notre chef, le président Mobutu, qui le dépense pour le bien du pays. Ne vous en donne-t-il pas généreusement sous forme de bourse ? Si tu avais besoin d’argent, pourquoi n’es-tu pas venu à moi ? Je t’en aurais trouvé, même s’il faut pour cela que je porte de guenilles ? Laissez le mfumu avec son argent ! Il y a droit de par son statut ! As-tu oublié la ‘Foire’ du Katanga et ce que nous y avons vécu ? Avec le mfumu actuel, nous pouvons au moins dormir en paix, dans un pays tranquille. Nous devrions tous lui être reconnaissants. Tais-toi et ne dis plus rien !

Je n’en revenais pas. Se tournant vers l’assemblée, Tatu a poursuivi :

— Ba-Tatu ne Ba-Mamu (Pères et Mères), merci d’être venus saluer mon fils Mbikayi Honoré. Vous le voyez de vos propres yeux, il n’a pas été tué comme est venu le colporter hier cet aventurier venu de Kinshasa. Il va bien. Personne n’a été tué. Disons tous merci à Dieu et aux ancêtres. Rentrez chez vous maintenant; laissez Honoré prendre un peu de repos.

Je bouillonnais de rage. Mamu m’a pris par la main et m’a entraîné dans la maison. Le reste de ma famille, mes frères et ma sœur, est entré à notre suite. Papa veillait à la porte d’entrée ; il renvoyait sans politesses quiconque s’invitait à me faire des civilités. Je n’étais pas d’humeur à la conversation. J’ai demandé de prendre une sieste. Tshibangu m’a conduit dans sa chambre à coucher.

Il faisait déjà soir quand le sommeil m’a quitté. J’ai rejoint le salon, la mine grincheuse. Tatu et Tshibangu m’y attendaient, assis près d’une table sur lequel trônaient deux assiettes fumantes, l’une de nshima (patte de manioc), l’autre de poulet. La faim me tordait les entrailles. J’acceptais cette occasion de la calmer, nonobstant mon humeur. Après le rinçage des mains et une brève prière d’action de grâce, Tatu a entamé le nshima de ses doigts; nous l’avons secondé en l’imitant. Les raids manuels se succédaient sur les deux assiettes dans le silence. Il a suffi de dix minutes pour les vider toutes.

Les mains lavées et essuyées, l’estomac noyé d’un verre d’eau, Tatu a pris la parole :

— Mon fils, ne t’en fais pas pour ce que j’ai dit tout à l’heure. Mon discours était pour la galerie des gens présents. Des espions du régime, il y en a partout. Il y en avait certainement parmi tous ces gens qui prétendaient venir te saluer, qui n’attendaient qu’un mot mal placé de ta bouche pour te vendre aux services secrets et à leurs bourreaux. Comprends-moi donc. Je voulais simplement te protéger.

Je balbutiai un merci à peine audible. Tatu a poursuivi :

— Tatu, ngambila tung ! Cinudi nuflwila ne kaluma ka bena-ditu aka ncinyi menemene ? Papa, dis-moi : quelle est la vraie raison du conflit entre vous et ce petit habitant de la forêt ?

Je n’en croyais pas mes oreilles. Du mfumu rédempteur à kaluma ka bena ditu, à quelques heures d’intervalle ! J’y perdais mon ciluba. Mamu s’est jointe à nous. J’ai raconté les événements tels que je les avais vécus. Les trois écoutaient mon récit d’une oreille attentive et captivée, mais les yeux qu’ils gardaient fixés sur moi en disaient long sur leur non-adhésion à notre cause : ils n’approuvaient pas ma participation à la manifestation dont ils ne voyaient pas le bien-fondé À leurs yeux, je n’étais pas un héros, mais un irresponsable et un étourdi. Mamu a même acquiescé aux affirmations de l’officier qui m’avait arrêté et l’a béni pour n’avoir pas mis sa menace à exécution.

J’ai fini de parler. Le mot de la fin revenait à Mamu ; il était froid et cassant :

— As-tu à un seul moment pensé à ta famille dans tout ça ? Tu n’es pas né seul, tu sais. Bénissons Maweja Nangila, notre Dieu, ainsi que nos ancêtres que tu t’en sois sorti indemne. Maintenant que tu as été épargné du pire, tiens-toi tranquille. Si ce bonhomme de Mobutu a osé vous tirer dessus en pleine ville de Kinshasa, sous les yeux des étrangers, imagine ce qu’il pourrait faire de vous dans ce patelin perdu de Mbuji-Mayi. Tiens-toi tranquille, pour toi et pour toute ta famille. C’est compris ? Tshibangu, tu veilles sur ton frère, qu’il ne dérape plus.

Tatu et Mamu ont quitté les lieux, apaisés mais amers. Je leur avais fait saigner le cœur de soucis. Visiblement, le soulagement de ces soucis y a laissé un léger ressentiment à mon égard, moi qui en avais été la cause. J’imagine que beaucoup d’étudiants ont subi une harangue aussi aigre de leurs parents. À ce souvenir, je m’aventure à dire que, dans la culture congolaise, l’héroïsme n’a de sens que quand il assure la survie de sa parenté immédiate. Il devient un geste insensé et même lamentable quand il s’applique à une cause nationale, lointaine, abstraite ou diffuse. Prise en charge, africanisation, cogestion de l’enseignement supérieur, jeunesse quelconque, blessée ou tuée, on ne se bat pas pour de telles balivernes quand on risque d’y laisser sa peau. Dans la perspective de la majorité, nous, étudiants, avions manqué de jugement en sous-estimant les instincts meurtriers du régime en place. À notre hommage toutefois, nous avons réalisé une chose en ce 4 juin 1969, au prix fort de notre sang, une chose que nul ne peut nous dénier : nous avons jeté Mobutu dans une infamie historique dont il ne se relèvera jamais. Ce jour hantera toujours son parcours et sa mémoire ; elle tachera de façon indélébile tout son héritage politique, comme en témoignent les commémorations journalistiques (en attendant les nationales !) qui ponctuent les anniversaires de ce jour, depuis la chute du dictateur. Une dizaine, plusieurs dizaines, une centaine ? Quarante-neuf ans plus tard, la liste complète des morts et disparus de ce macabre jour reste à établir. Les deuils interdits ne se vivent pas à rebours. Et les morts non-enterrés se muent en fantômes de l’avenir.

Comme instruit par mes parents, je demeurais sur le qui-vive, je promenais ma carte du M.P.R. en tout temps dans ma poche, je ne coiffais plus mon «catalyseur» de Lovaniard, j’évitais toute compagnie d’étudiants au-delà d’un duo. Tshibangu m’a présenté son épouse, Bambi Chantal ; je l’ai trouvée joviale mais, avec ses 16 ans, un peu jeune pour mon frère. En retour, je lui ai annoncé que j’avais trahi mon vœu de long célibat pour l’amour d’une fille. Il ne m’a pas cru. Annie est arrivée à Mbuji-Mayi en fin juin. Mes parents, déjà au courant du mal qu’elle s’était donné pour me retrouver après le massacre du 4 juin, l’avait adoptée avant même de l’avoir vue. Une semaine après son arrivée, un après-midi, je suis allé la prendre chez elle et ensemble, nous avons marché jusque chez moi, main dans la main comme un beau couple romantique. Les gens du quartier nous observaient, intéressés et intrigués. Tatu, Mamu, mes frères et ma sœur s’étaient rassemblés pour la recevoir. Je l’ai présentée à ma famille, puis, discrètement, je me suis éclipsé de l’endroit, l’abandonnant aux regards critiques et aux questions indiscrètes de Mamu et de ma fratrie. Je suis revenu en fin de journée pour l’arracher de l’instruction et la ramener chez elle. Rentré chez moi, je me suis enquis du verdict. Un oui retentissant et unanime ! À la rigolade, Mamu a insinué qu’elle montrait une propension à gagner des rondeurs.

— Erreur ! Attendez voir sa mère”, ai-je répondu allègrement.

Tatu s’est accaparé le dossier. Il a enquêté sur la famille d’Annie et a appris que Tatu Lunganga François, son père, un homme doux et peu loquace, enseignant d’école primaire et chrétien catholique, aspirait comme lui à la sainteté sur la Terre. Bonne famille donc. Il a appris aussi qu’il était du clan des Bakwa Kanda. Désolé, mauvais choix : mon frère s’était déjà marié dans ce clan. Il m’a fait part du veto de la tradition.

— C’est elle ou plus personne ! a été ma réplique.

Attendez ! Quelle bévue ! Bambi et Mujangi appartenaient à la même chefferie, mais à des clans différents de cette chefferie. Nous pouvions donc aller de l’avant. Nous voilà Tatu, mon frère Tshibangu, mon ami Nkongolo et moi chez Tatu Lunganga. À ce dernier, Tatu a fait part de mon désir de «renaître à nouveau» dans sa famille. Annie et sa mère, Mamu Ngalula Francisca, ont été appelées à témoin.

— Nnyeya undi munanga : C’est lui que j’aime, a proclamé Annie, timide et souriante.

Mamu Ngalula m’a dévisagé attentivement pour la première et… la dernière fois. Never again ! Plus jamais, commandait le respect traditionnel de la distance entre belle-mère et beau-fils, de peur de découvrir en elle des défauts susceptibles d’entacher sa divine image. Je l’ai examinée à mon tour : elle était taillée pour la minceur et paraissait de mine sévère, peu encline au sourire. Gare à moi !

— Amen ! Ainsi soit-il ! Il ne reste plus qu’à honorer les ancêtres par le symbole de la dot, et notre foi en Christ par le sacrement catholique du mariage, a conclu Tatu Lunganga.

Je n’ai pas dit un mot tout le long ; je n’y avais pas droit. Dès ce moment, je ne boirai ni ne mangerai chez Annie jusqu’à ce que les aînés de ma famille, mes oncles et mon père, auront accompli le rituel du kudiata, qu’ils auront «foulé le sol» de ma future belle-famille, qu’ils auront été reçus par elle. Il était mi-juillet. J’étais commis au mariage. Ma famille aussi. Je croyais que cet engagement prendrait effet à la fin de mes études.

Je le croyais erronément.

Quelques jours plus tard, le 21 juillet 1969, l’astronaute américain Neil Armstrong posait le premier pied d’homme sur la lune. Il était autour de 19 heures, heure de Mbuji-Mayi. Nkongolo et moi suivions l’événement à la Voix de l’Amérique sur une radio portative à ondes courtes. Nous allions au cinéma. Nous avons changé d’avis pour suivre les commentaires des ondes sur ce grand moment. Les Américains faisaient la fierté du monde entier, tandis que les Allemands rappelaient au monde entier les origines germaniques de l’astronaute. Pendant ce temps, nous disions-nous, un dictateur congolais, gîté dans son palais et honni du monde entier, ruminait sa vengeance contre les dirigeants des étudiants sous une mascarade de procès. Kandolo François sera condamné à mort. La sentence sera commuée à 15 ans de prison, puis levée grâce à la grande «magnanimité» du premier responsable de la tuerie, le président Mobutu en personne.

Août est passé. Septembre a marqué le retour à la raison dans les sphères du pouvoir de Kinshasa. Lovanium a rouvert ses portes. Nous sommes rentrés sur le campus pour nos examens de fin d’année. Je les ai passés haut la main, méritant une première Grande Distinction. La nouvelle année académique démarrait peu après. J’entrais en deuxième épreuve de pharmacie. Toutefois, le 4 juin 1969 me hantait toujours, par sa nature brutale, arbitraire et éminemment insensée, par le fait que j’avais survécu alors que j’aurais pu mourir, comme tant d’autres. Je m’interrogeais sur la présence de Dieu dans les affaires des hommes, sur l’absurdité de la souffrance en sa présence, sur le triomphe du mal sous sa bienveillance. Je croyais encore en lui, mais je l’interpellais avec insistance et j’exigeais qu’il me réponde. Puis, l’idée m’est venue à l’esprit qu’il me parlait peut-être déjà, mais en silence, et que je ne pourrais l’entendre et le comprendre que dans un silence similaire. Comme par hasard, un ami, Kabongo Kalala André, m’a invité à une semaine de retraite au Centre spirituel Marenza tenu par les Jésuites sur le plateau de Kimwenza. J’ai saisi la balle au vol. Situé dans les restes d’une forêt épargnée de l’invasion humaine, le site offrait un espace idyllique de communion avec la nature. Je n’ai pas retenu grand-chose des sermons supposément inspirants du prêtre qui dirigeait la retraite ; je me souviens par contre de la sérénité spontanée qui m’envahissait à me balader, à m’asseoir, à me perdre sur ce site, ce sentiment indéfinissable qu’il y avait plus à ma vie que les soubresauts occasionnés par les agitations de mes semblables, que je devais parcourir mon chemin jusqu’à son bout pour en connaître le but. Au terme de la retraite, je me suis réconcilié un peu avec le Dieu de ma compréhension.

Et avec moi-même aussi.

Extrait de l’ouvrage intitulé Concours et Circonstances, Tome 1, de Majambu Mbikay, disponible à https://www.lulu.com/shop/

[1] Plus tard, avec les copains, nous rirons de la curieuse intrusion de la balle maléfique dans l’éminence la plus monumentale et la plus remarquable de l’anatomie de cette Vénus lushoise. Le rire n’était ni malicieux ni sadique. Il était pour nous une salutaire évasion, une échappatoire hors de la folie de ces événements tragiques. Il nous était utile quand nos pleurs auraient été futiles.

 

Majambu Mbikay

(Professeur à l’Université d’OTTAWA, scientifique invité à l’Institut des recherches cliniques de Montréal, scientifique principal à OTTAWA Hospital Research Institute, professeur Agrégé des recherches à l’Université de Montréal, pofgesseur visiteur à l’Université Hassan II

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