2013 : discours de En marge du 30 juin l’indépendance et leurs significations (Pr Kambayi Bwatshia, UPN)

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Le général Donny, dans un article sur « les relations du Congo belge avec sa mère patrie » paru dans le Bulletin de la Société d’Etudes Coloniales de novembre l9l2 et repris par J. Stengers, n’hésite pas à parler d’une «  spoliation inconsciente » dont le Congo a été victime. Il la rapporte à la politique de son souverain. « Il (Léopold II) oublia qu’on ne pouvait sans inconvénient tirer d’une colonie naissante des sommes énormes au profit de la métropole), reprend J. Stengers (p. l7).

            Même si les campagnes militaires (1914-1918) du Cameroun et de l’Est Africain, Tabora et Mahenge, appartenant à l’histoire de la Belgique coloniale, les dépenses résultant des opérations de guerre, comme le dit J. Stengers, « furent supportées par le trésor colonial et ces dépenses firent lourdes » (p.127). Qu’est-ce, en effet, qui explique le bonheur des finances publiques congolaises (EIC) et d’une manière générale de l’économie congolaise dans son ensemble ? Deux facteurs essentiels, écrit justement J. Stengers : le caoutchouc d’abord, les richesses minières ensuite (p.373).

            « Sans le caoutchouc et les ressources immédiates qu’il a procurées, l’entreprise de Léopold II aurait très vraisemblablement échoué. Sans les richesses minières – sans avant tout le « scandale géologique » du Katanga, le Congo fut demeuré une colonie relativement pauvre » (p.373).

Nos compatriotes ignorent généralement comment Io colonie a été créée et exploitée sur place ( ). Et les plaintes amères des Zaïrois au sujet de la situation d’alors au Congo sont réfutées comme étant l’émanation des mentalités anticolonialistes d’après la dernière guerre. Si, en 1960, les « plaintes » étaient encore fraîches dans les mémoires, elles subsistent, et voilà que 25 ans après l’indépendance, on vient se poser des questions. C’est ainsi qu’aujourd’hui toute la politique coloniale fait I’objet d’un examen critique, Les Congolais n’ont pas oublié cette période.

Pour le préfacier, qui n’est autre que J. Vansina, et qui a également bien connu des milieux belges et congolais, « l’entrée en l’enfer » aurait pu être appliquée au livre de D. Van Groenweghe. Car, la région de l’Equateur était un « enfer vert ».

            Des destructions et leur cortège de famine, de travail forcé et d’expulsion, ainsi que l’introduction involontaire de la variole et de la maladie du sommeil parmi d’autres nouvelles maladies ont, de 1880 à 1920, réduit la population d’au moins la moitié (..,). Dans notre histoire, nous n’avons jamais connu une telle catastrophe.

La terreur, la violence, les infractions aux droits des gens étaient générales. La violence, voilà la règle et non I’exception. Les témoignages des débuts de l’époque coloniale prouvent que si les indigènes étaient bien considérés comme des « humains », ils ne seraient pas traités comme un termens-chen: « Sous-hommes ». (…)

            Le slogan « Congo, conquête pacifique » est un mensonge. En effet,  il s’est agi d’une très longue conquête sanglante. (Et), il est quand même étonnant qu’aucun auteur belge n’ait écrit la conquête d’une région quatre-vingts fois plus étendue que la Belgique ! ».

            La violence était la norme. Des atrocités, comme celles qui eurent lieu à l’Equateur en étaient une expression. La violence était la norme parce que, à la base de toute occupation coloniale, on retrouve le droit du plus fort, et donc la sous- évaluation de la population autochtone qui justifie la colonisation par son « infériorité ». C’est bien ce qu’on appelait « mission civilisatrice ». La violence était la norme parce qu’on avait conquis un pays gigantesque sans moyens financiers pour l’organiser et pour l’exploiter. Ces moyens, c’étaient les indigènes eux-mêmes qui devaient les produire par leur travail.

            Lors des récoltes de caoutchouc, l’Anglo-Belgian-Indian Rubber Company (ABIR) et l’Anversoise, « se distinguèrent par une cruauté sans limite. L’amputation d’une main était une punition courante pour le Noir qui ne donnait pas satisfaction d’une manière ou d’une autre ». (Comité Zaïre p. 28)

            La meilleure région pour le caoutchouc au nord du bassin du Kasaï fut un secret réservé à Léopold II. Dans ce domaine de la couronne, l’exploitation se fit de manière la plus barbare. Les méthodes du monarque ont même provoqué une réprobation internationale. Selon le « Comité Rapport » de 1904, le nombre de Congolais morts pendant le règne de Léopold II, suite aux tortures, maladies, exécutions et épuisement, fut évalué à 3 millions. D’autres sources font état de 5 à 8 millions de morts.

L’écrivain Marc Twain, contemporain du monarque belge, écrivait : « Le palais royal de la Belgique est encore ce qu’il a été pendant ces 14 dernières années : le trou d’une bête féroce, massacrant, assassinant et affamant chaque année un demi-million d’indigènes de l’Etat du Congo pour de l’argent » (Zaïre, dossier de la recolonisation, p. 29).

Ces méthodes atroces du roi des Belges et des groupes financiers, ont accéléré la désintégration des sociétés traditionnelles congolaises. La moindre résistance de la part des Congolais, notamment le boycott de l’exploitation du caoutchouc, était étouffé dans le sang. Même en Belgique et ailleurs en Europe, plusieurs voix s’élèvent d’une manière pressante contre les activités de Léopold II. Il s’agit de la fameuse campagne anti-léopoldienne.

            L’exemple des mains coupées est typique de cette façon particulière de gouverner. Le Commissaire Fievez, par exemple, nommé « le Satan » par la population de l’Equateur fut l’objet principal des accusations les plus véhémentes contre les atrocités congolaises dans le domaine privé du roi des Belges vers les années 1895-1896. On dit de lui qu’il livra des guerres et des sales batailles pour intimider les indigènes dans le but de les forcer à produire le plus de caoutchouc possible. A tous les gens tués, on devait couper les mains et chaque soldat lui amener dans un panier, les produits de ses exploits (Boelaert, E. Ntange, in Aequatoria, 1952, p. 65). « Un jour, lit-on dans Dz sang sur les lianes, plus de 1.308 mains ont été apportées à Fievez » (p. 64).

J. Vanderlinden, dans un collectif intitulé Congo-Zaïre, la colonisation – L’indépendance, le régime Mobutu et demain, publié en 1990 à Bruxelles par un groupe de chercheurs dénommé GRIP, a constaté que la présence belge a constitué un élément d’oppression sur les sociétés congolaises : déplacements des villages le long des routes, imposition des cultures commercialisables, agression contre les structures mentales et religieuses traditionnelles, la peine de fouet, ravalement systématique des cultures locales au rang de la sauvagerie et des indigènes au niveau de I’enfance. L’auteur pense au témoignage (correspondance privée) de P. Ryckmans qui prouve bien que « le fait colonial était perçu et, sous certains aspects bien mal perçu par ceux que nous prétendions recréer à notre image) (p. 34).

            A la veille de I’indépendance, lit-on dans Binza 10, de Geerts Walter, publié à Gand en 1970, on comptait au Congo dix mille fonctionnaires, magistrats et officiers. Les Noirs ne pouvaient dépasser les fonctions subalternes de I ‘administration et de I ‘armée.

            Conséquence ! Un mot résume bien la politique coloniale belge d’après-guerre. Le paternalisme. Un système d’Etat-providence qui ne laissait aux Congolais aucune véritable participation à la gestion du pays. Soutenu par une idéologie raciste, ce paternalisme présentait le Noir comme un enfant, un mineur que le Blanc devait « civiliser » encore pendant longtemps, J. Chomé, encore lui, a repris les propos de journal le Times du 23 octobre 1958 pour dire que « le gouvernement paternaliste de la colonie visait à faire profiter les populations, d’avantages économiques prometteurs, pour mieux l’empêcher de penser à l’absence de droits politiques. Un Belge a comparé cette politique à la méthode du bon père de famille qui dit à ses enfants à table : « On ne parle pas la bouche pleine ».

            Les chances de promotion sociale des Noirs étaient réduites. L’enseignement secondaire et supérieur n’a jamais connu un grand développement, dans l’armée ou dans l’administration, la promotion des Congolais était systématiquement freinée. Le Congo de 1960 atteignit l’indépendance sans disposer d’une véritable élite capable de maîtriser l’appareil administratif, l’armée, la machine économique et d’autres secteurs sociaux.

            Qui n’a pas décrit le processus de l’exploitation capitaliste du Congo depuis le début du quinzième siècle jusqu’à la fin de la période coloniale ?

            S’appuyant sur des faits historiques, plusieurs analyses objectives ont démontré que c’est le système capitaliste colonial, en plein essor, qui a imposé à l’ensemble de l’Afrique et au Congo en particulier, les formes d’exploitation les plus offensantes et les plus cyniques.

            Non seulement l’économie du Congo fut ruinée, mais l’ensemble de leurs structures sociales fut bouleversé afin qu’elle puisse subir une exploitation durable du fait de sa dépendance totale. On sait également que l’utilisation des langues locales fut découragée et des tentatives plus ou moins réussies furent mises en oeuvre pour les remplacer par la langue du colonisateur. De « nouvelles valeurs » éthiques furent imposées et les anciennes décriées. Les habitudes alimentaires furent mêmement modifiées. Les systèmes d’éducation mis en place eurent pour objectif essentiel, de former les colonisés destinés à servir l’administration locale à l’échelon subalterne ou à travailler dans les entreprises privées capitalistes. Le système d’enseignement colonial particulièrement était un système de subordination, d’exploitation, qui a instauré la confusion mentale et a encouragé l’aliénation.

5. C’était bien une histoire violente.

J. Lawrence, dans un article « Violence » publié dans Soclal theory and practice, définit avec raison la violence « comme l’ensemble d’actions qui ont ou peuvent avoir comme résultat de causer un sérieux préjudice à la vie. Il faut entendre par là un préjudice biologique de sévères contraintes physiques ou de destruction des biens et des souffrances psychologiques » (p.36). Son principal caractère, écrit N. Garver, consiste en ce que c’est grâce à elle que l’on contraint un homme où une société à se comporter tout autrement qu’il le voudrait. Elle est souvent dirigée contre la vie culturelle fondamentale de l’homme, sa dignité, son libre arbitre et son esprit. Ces manifestations touchent fondamentalement la personnalité et portent atteinte aux libertés de I’homme (pp. 821-822). Voir à ce sujet, son article « What violence is »  dans The Nation.

P. Lumumba avait bien raison de faire son discours sur ce ton-là, et il n’avait pas de choix, car tout le système paternaliste colonial avait comme caractéristique, la violence, ce reflet de cette forme des rapports colonisé/colonisateur, fondé sur l’exploitation et l’oppression du premier ainsi que sur le pillage de ses richesses. Jamais le colonialisme capitaliste n’a pu se maintenir autrement que par la violence légalisée au Congo belge. A I’aide de ce système, il a conservé et perpétué artificiellement des rapports sociaux aliénants, qui ont étouffé les Noirs de ce vaste territoire pendant plus d’un demi- siècle.

Créant tout un ensemble des mythes idéologiques marquant le sens véritable de sa politique, le colonialisme a manipulé largement la conscience et le psychique des colonisés. Mais oui, I’exploitation de l’homme par l’homme est une forme particulière la plus répandue dans I’histoire de la violence de classe.

L’histoire coloniale du Congo belge, c’est bien celle de l’exploitation caractérisée avant tout par le travail forcé et la privation des droits fondamentaux des Congolais. Ceux-ci, ont vécu en vendant leur force pour vivre. C’est dans ce sens que plusieurs observateurs ont qualifié le paternalisme belge de « crime de droit commun » et du « gangstérisme organisé ».

C’est bien I’histoire de l’inégalité sociale, du chômage massif, de l’aliénation de la personnalité, de la dégradation des normes et des valeurs morales, de la propagande du culte de la force et du surhomme blanc, du sadisme, de l’assassinat, des maladies sociales résultant du comportement pathologique et des angoisses existentielles.

            Le discours de Patrice Lumumba est bien sûr qualifié, par les Belges et les leaders congolais que ces derniers aimaient, de « rebelle » et de « proliférant », qui exprime une socialité profonde et particulière en même temps qu’il participe à l’entretien de celle-ci. On l’a taxé de « révolte », mais la révolte ne correspond pas seulement à un renversement des attitudes à l’égard des autorités oppressantes, elle marque la création de nouvelles relations entre les masses congolaises. Ce discours a, en fait, arraché ne fût-ce que sur le moment, les Congolais aux divisions et aux identités fragmentées que leur avait imposées le colonisateur.

            Aux alentours de la date du 30 juin, les Congolais ont détruit symboliquement le colonialisme et brisé ses frontières routières. Le phénomène était celui d’une adhésion populaire et d’une appartenance à « nous congolais ». Ce jour-là, nous étions témoins, tout le monde a oublié les particularités catégorielles et s’était présenté comme un peuple dans une « révolte » collective, un plaisir d’être indépendant et un défoulement collectif. Tout s’est passé comme si le mouvement d’ensemble avait procuré aux Congolais un modèle d’accomplissement qu’ils auraient éminemment investi et intériorisé. Le discours de P. Lumumba a eu du succès réel, ce fut un discours sur la souffrance, un discours qui a décrit les maux endurés pendant toute la colonisation et a désigné clairement les responsables de ces souffrances. Il s’est inscrit au-delà de la simple tension entre la frustration et l’évitement de la souffrance.

Le discours  de P. Lumumba n’avait donc rien de grotesque et de mensonger, les autorités belges présentes à la manifestation commémorative de la journée du 30 juin 1960, devraient prendre leur courage à deux mains pour trouver ver cette adresse tout à fait justifiée et normale surtout dans le contexte de cette époque. Il n’est pas mauvais de reconnaître ses torts si l’on veut en faciliter l’oubli, si l’on veut une amitié durable, la vérité est toujours utile, la dire c’est déjà prouver qu’on était libre. S’il est exact que le discours de P. Lumumba apparut comme révélateur aux yeux d’un grand nombre de Belges habitués à la légende dorée des manuels scolaires, des relations des administrateurs des missionnaires et des agents privés, il est puéril d’imaginer qu’il ait pu avoir une influence explosive sur les populations congolaises. Loin de les inciter à la révolte, ce discours a dû les décomplexer, croyons-nous, leur prouver mieux que par les journaux, qu’ils étaient désormais vraiment libres et que tous les abus énumérés par le Premier Ministre étaient, pour toujours, révolus.

Dans un dîner organisé le lundi 15 juillet 1960 par les journalistes belges et étrangers venus au Congo à l’occasion des fêtes de l’indépendance, au restaurant du Zoo de Léopoldville, le Premier Ministre, prenant la parole, s’est attaché à démontrer que les craintes de Belges n’étaient pas fondées, ni ne se justifiaient. Tout le monde, a-t-il souligné, était convaincu qu’au 30 juin des désordres auraient lieu… « Or, il ne s’est rien passé ». Il a rappelé une nouvelle fois que « l’indépendance du Congo ne signifie pas l’expulsion des Européens, de l’expropriation de leurs biens ». Le Premier Ministre a rendu ensuite longuement hommage à la Belgique, déclarant qu’il veut dissiper les malentendus. « Les Congolais, dit-il, savent reconnaître l’effort de la Belgique au Congo ». Il a rappelé par deux fois que « s’il devait y avoir un divorce entre le Congo et la Belgique, ce serait la faute de ce dernier pays D.

« Il n’y aura pas de nationalisation », a-t-il poursuivi. « Nous allons permettre aux entreprises européennes de gagner honnêtement leur vie et de réaliser des bénéfices raisonnables ». Cependant, ‘a-t-il précisé, « le gouvernement n’acceptera aucune aide de puissances, qui auraient des visées impérialistes ».

L’orateur a affirmé que « nous sommes avant tout des Africains », qu’aux yeux des Congolais, leur pays passe avant tout. « Nous voulons créer une civilisation nouvelle ». Il rappelle que les « Congolais sont des gens pacifiques, épris de paix ».

            Après avoir dit aux journalistes qu’il était « contre la dictature » et qu’il défendait « la liberté africaine », il a rappelé qu’il était « très attaché à la Déclaration des Droits de l’Homme ». Parlant des blocs Est-ouest, le Premier Ministre congolais a affirmé que « les Congolais n’appartiennent à aucun bloc ». « Nous ne sommes pas communistes, catholiques, socialistes, mais nous sommes avant tout des nationalistes africains ».

Concernant les relations de la Belgique et du Congo, l’orateur a appuyé son argumentation sur le fait que « le Congo a signé librement un traité d’amitié avec la Belgique ». A la fin du discours, le chef de mission diplomatique, Van den Bosch, s’est levé et a serré longuement la main de P. Lumumba. Mais hélas,

I’euphorie des journées du 30 juin ne dura pas, le jeune gouvernement congolais s’est trouvé confronté à des problèmes redoutables. Il doit relever ce que nous appelons « les défis de l’indépendance ».

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