19ème Tribune de Muzito : les «Plans» A, B, C des Kabilistes pour un glissement à l’infini

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INTRODUCTION
Dans ma 18ème tribune du 30 avril dernier, je m’interrogeais sur les
différents scénarii auxquels serait confronté le processus électoral
d’ici à décembre 2018.
J’avais, dans le cadre de cette tribune, envisagé les quatre
hypothèses ci-après :

La première était celle qui consistait à aller aux élections du 23
décembre 2018 avec le Président Kabila et son camp comme seuls maîtres
à bord. Suivant cette hypothèse, si l’Accord de la CENCO n’était pas
revisité et évalué, et que les choses restaient en l’état, seul
Kabila, avec son camp et l’Opposition qu’il s’est choisie, seraient à
la manœuvre et une bonne partie de l’Opposition (la vraie) serait en
dehors du processus. On n’aurait rien résolu et la crise
s’amplifierait, sans garantie de l’organisation des élections justes
et crédibles.
La deuxième était celle qui consistait à aller aux élections après
2018, avec l’Opposition sans Kabila et son camp.
La troisième était celle d’un troisième dialogue consensuel entre
les deux camps pour des élections apaisées.
La quatrième, enfin, était celle d’un troisième larron.
J’observe aujourd’hui que, profitant de la situation confuse
actuelle, le Pouvoir a élaboré trois plans, tous néfastes pour notre
pays. Les trois plans rentrent dans la première hypothèse énoncée dans
la 18ème tribune ci-haut rappelée, qui exclut les forces alternatives
à l’actuel pouvoir, du processus électoral en cours, en le piégeant et
en le viciant.
Dans cette19ème tribune, j’expose les trois plans de la kabilie pour
se pérenniser au pouvoir, et je préconise ce qu’il faut envisager pour
les contrer.
I. LES TROIS PLANS
Les trois plans se résument comme suit :
« Le Plan A : organiser des élections frauduleuses avec le fichier
électoral contenant près de 20 millions de cas douteux comme le relève
l’audit de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) ;
avec une machine à voter contestée, non seulement par la majorité des
Congolais, mais aussi par le pays du fabricant, et avec une Commission
Electorale Nationale Indépendante (CENI) toute acquise à la cause du
pouvoir en place. La présence naïve de l’Opposition à une telle
élection ne servirait que de faire valoir.
« Le Plan B : consistant pour le pouvoir d’aller aux élections sans
l’Opposition, en l’amenant à les boycotter de manière à les gagner
pour régner seul, comme cela s’est déjà passé dans certains pays
d’Afrique.
²« Le Plan C : aller de glissement en glissement au nom du principe
selon lequel les institutions en place ne sont remplacées que par
celles qui seront élues.
Je voudrais expliciter ces trois plans.
I.1. Le plan A : Passer par la tricherie
Ce plan qui s’apparente à la première hypothèse de la 18ème tribune
consisterait à organiser des élections que le pouvoir actuel va
surement gagner grâce à la tricherie. Trois de moyens de tricher, à
nos yeux, sont le fichier électoral, la machine à voter et la
composition de la CENI.
(i) Le fichier électoral (la base des données des Congolais inscrits
et qui remplissent les conditions d’élire les candidats et/ou de se
faire élire) était déjà contesté et vient en plus de révéler ses
failles après l’audit de l’OIF.
En effet, l’audit de l’OIF y épingle les irrégularités ci-après :
« 16,6 % d’enrôlés sans empreintes digitales. Ceci représente, pour le
42 millions d’enrôlés, 6 millions 972 mille électeurs.
« 25 % d’enrôlés avec des pièces d’identités douteuses (cartes
d’élèves, d’étudiants ou de pension, pièces d’identité trop faciles à
obtenir).Cela signifie 10 millions 500 mille électeurs.
« 680 mille 375 enrôlés dans la province du Nord-Ubangi sans pièce
d’identité ni témoin.
« 500 mille cartes d’électeurs vierges qui n’ont pas été restituées
après l’opération d’enrôlement. Pour ce dernier cas, l’OIF recommande
une enquête pour connaître la direction que ces cartes auraient prise
et demande la poursuite des coupables.
Le total de tous ces cas d’irrégularité représente 44,41 % soit 18
millions 652 mille et 375 électeurs frauduleusement introduits sur le
fichier électoral. L’OIF, à qui l’on a sollicité l’expertise
technique, recommande la correction de toutes ces irrégularités avant
d’aller au vote.
Le communiqué que j’ai signé avec Monsieur Félix Tshisekedi à
Bruxelles et mon entretien avec Monsieur Jean-Pierre Bemba à La Haye
vont dans le même sens que cette recommandation de l’OIF qui ne fait
que confirmer et renforcer celle de l’Accord de la Saint-Sylvestre.
Je suis certain que les 18,6 millions de cas suspects que révèle
l’OIF sur le fichier électoral sont destinés à donner un vote
frauduleux aux candidats d’une famille politique ; le candidat
Président de la République de cette famille, qui qu’il soit, avec 18,6
millions des voix, est déjà élu avant même les élections. En outre,
ces 18,6 millions d’électeurs permettent à 44 listes d’atteindre le
seuil de 420 mille électeurs. Ainsi, la famille politique qui
bénéficierait du vote frauduleux de ces cas suspects, si elle
s’accorde, par exemple, ne fût-ce que 10 élus par liste, elle aurait
d’office 440 députés nationaux sur 500 qui composent l’Assemblée
nationale ! Ceci est inacceptable dans une République dite
Démocratique.
(ii) La machine à voter que la CENI a introduite sur ordre, machine
qui n’était prévue dans aucune disposition légale, sans consulter et
surtout sans concertation avec les forces politiques qui concourent au
suffrage, ne facilite pas les choses. Cette machine fabriquée par la
société sud-coréenne, MiruSystems, pose problème d’autant plus que les
échos en provenance du pays de son fabricant, la Corée du Sud, ne sont
pas encourageants :
« En fin mars-début avril, l’Ambassade de la Corée du Sud à Kinshasa,
réagissant à un article publié dans la revue Jeune Afrique n° 2982 et
diffusé sur son site le 15 mars 2018, informait par courriel que son
Gouvernement avait expliqué au fabricant les risques potentiels en cas
d’exportation de cette machine en RDC où le Gouvernement pourrait
prendre prétexte de donner des résultats indésirables aux élections
prochaines.
« Par ailleurs, l’Ambassade informait par ce même courriel que
l’Association mondiale des organes de gestion des élections (A-WEB),
une organisation sud-coréenne qui fournissait un soutien technique à
la CENI congolaise, « a rompu ses liens avec le Congo, suivant la
position du Gouvernement coréen « en décembre 2017.
« Il faut dire que ces prises de position en provenance du pays
fournisseur de la machine à voter ne font qu’exacerber les suspicions
que nourrissait déjà la majorité des Congolais contre cet appareil
introduit par la CENI à la surprise de tout le monde. Lors de ma
dernière tournée en Europe, j’ai expliqué pourquoi il fallait retirer
ladite machine.
(iii) La CENI, elle-même pose problème. Elle a été à maintes reprises
suspectée par l’Opposition comme jouant le jeu du pouvoir en place
auquel elle serait totalement acquise. L’enrôlement de 18,6 millions
d’électeurs suspects révélés par l’audit de l’OIF, d’une part, et
l’introduction unilatérale de la machine à voter controversée, d’autre
part, indiquent que les responsables de cette institution portent une
grosse responsabilité de toutes ces irrégularités qui compromettent de
toute évidence l’organisation d’élections crédibles. Ma position est
la restructuration de la CENI avant les élections, si on veut que
celles-ci soient crédibles et qu’au final, elles soient acceptées par
la population congolaise.

I.2. Le plan B : Pousser l’Opposition au boycott
Le plan B consisterait à organiser les élections sans nettoyage du
fichier électoral, avec imposition de la machine à voter et le
maintien de la composition actuelle de la CENI, espérant ainsi pousser
l’Opposition à refuser de participer à de telles élections où elle ne
servirait que de faire valoir.
Lorsqu’il aura obtenu la non-participation de l’Opposition aux
élections, le pouvoir va y aller seul(avec quelques opposants
marginaux) et les gagner haut la main. Ce plan a déjà été appliqué
dans d’autres pays africains. La conséquence ce sont les troubles dans
le pays et l’aggravation de la crise.

I.3. Le plan C : La glissade
La glissade consisterait pour les dirigeants actuels à se complaire
dans la conservation du pouvoir alors même que les Congolais
n’auraient pas droit à la parole. Car, pour ce pouvoir, seule la
souveraineté internationale de l’Etat qu’il revendique tant, vaut,
celle du peuple, nullement.
Ce plan consistant à relancer les négociations ne serait envisagé par
le pouvoir actuel que dans le cas où les forces démocratiques, avec
l’accompagnement des populations ainsi que celui des Etats de la
région et de la sous-région, réussissent à bloquer les deux premiers
plans. La logique ici, serait de continuer à pousser les forces
alternatives d’aller de dialogue en dialogue, sous le dictat et le
seul contrôle du pouvoir en place, dialogue dont les résolutions sont
toujours appliquées sélectivement.
La logique des dialogues de ce type conduit toujours au phénomène que
nous vivons aujourd’hui : Le camp kabiliste conserverait le pouvoir au
nom du principe selon lequel une institution en place ne peut être
remplacée que par celle qui a été élue. La non- organisation des
élections permettrait à ceux qui sont actuellement au pouvoir d’y
rester faute d’élections qu’ils ne veulent pas, sciemment, organiser.
Ne voit-on pas aujourd’hui que l’esprit de cohabitation au pouvoir
entre la Majorité et l’Opposition, né de l’Accord de la
Saint-Sylvestre, est annihilé par l’intégration des opposants de
Genval à la nouvelle coalition électorale appelée Front Commun pour le
Congo (FCC),» Majorité «à laquelle ils étaient, il y a quelques mois,
opposés. De telle sorte qu’il n’y a à ce jour au Gouvernement qu’un
seul camp, celui des kabilistes.

II. QUE FAIRE DEVANT TOUS CES PLANS CONTRAIRES AUX INTERETS DES CONGOLAIS?
Chacun de ces plans n’a pour objectif que la conservation du pouvoir
par la fraude ou par la force.
Pour une sortie de crise, il faut partir du postulat qu’en dépit de
son argumentation fallacieuse que le Président conserve le pouvoir
pour assurer la continuité des affaires de l’Etat, la première
institution a perdu sa légitimité issue de l’Accord de la
Saint-Sylvestre et, par conséquent, ne dispose plus à lui seul
l’initiative des propositions de sortie de crise. Ainsi, je propose la
démarche ci-après :
a) la nécessité du réajustement de l’Accord de la Saint-Sylvestre en
conservant ses acquis ci-après :
« la non révision de la Constitution ;
« le rejet d’un troisième mandat pour le Président Kabila ;
« la direction du Gouvernement par la vraie opposition, d’autant plus
que la sous composante qui en fait partie a depuis lors intégrée la
Majorité ;
« la libération de tous les prisonniers politiques ;
« la fin de la logique des règlements des comptes judiciaires de type
politique entre acteurs ;
« le respect du droit pour tout Congolais de participer au niveau de
l’élection de son choix ;
« la décrispation politique.

b) Le nettoyage du fichier électoral par l’OIF ;
c) La restructuration de la CENI.
En tant que citoyen, je combats un chef de l’Etat qui a perdu toute
légitimité et qui se complait à rester au pouvoir sans mandat du
peuple, et je demande :
aux Congolais :
– de quitter cet état d’amnésie collective et d’user de tous les
moyens pacifiques pour empêcher l’exécution de l’un de ces plans ;
– de rejeter la machine à voter, le fichier électoral vicié et une
CENI partiale ;
aux forces politiques et sociales alternatives organisées du pays :
– de se mobiliser pour l’intérêt du pays en renforçant l’unité autour
de l’objectif de rejet de ces 3 plans maléfiques ci-haut décrits et de
revenir aux sentiments qui les avaient animées aux deux rendez-vous de
l’UA et de la CENCO.
à la CENCO, de reprendre et de continuer à jouer son rôle des bons
offices dans le cadre de sa mission traditionnelle d’éclairer la
population ;
au Comité Laïc de Coordination (CLC), de maintenir la vigilance et de
garder cet élan d’éveil de conscience qui l’anime ;
aux Etats voisins dont la stabilité et la sécurité dépendent de celle
de la RDC, de prendre en main le destin de l’Afrique et de s’impliquer
dans la résolution de la crise congolaise ;
aux Instances sous-régionales et régionales (SADC, CEEAC, CIRGL,…)
ainsi qu’à l’UA de s’impliquer dans le travail de réajustement de
l’Accord de la Saint-Sylvestre et dans le respect de ses acquis et
résolutions ; d’assurer, comme garants, le suivi de sa stricte
application. L’ordonnance présidentielle, aujourd’hui caduque, ayant
convoqué le dialogue de l’UA n’a-t-elle pas prévu le parrainage de
l’UA à travers son représentant audit dialogue ?
à tous les pays attachés à la démocratie d’unir leurs efforts pour la
résolution de la crise congolaise ;
à l’OIF, d’user de son influence et de mettre son expertise à la
disposition de la Centrale électorale congolaise afin de régler le
problème du fichier électoral ;
à l’ONU, d’évaluer ses résolutions sur la crise congolaise (Résolution
2277), notamment celle qui a conduit à l’Accord-cadre d’Addis-Abeba
qui demandait à l’Envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU pour
la Région des Grands Lacs d’accompagner le processus du dialogue entre
les Congolais.

Fait à Kinshasa,
le 24 juin 2018.
Adolphe MUZITO
Député national et
Premier Ministre
honoraire