16 février 1992 – 16 février 2010 : quel bilan ?

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(PAR MODESTE MBONIGABA)

Depuis le 16 février 1993, nous commémorons, chaque année, l’anniversaire du jour où, pour avoir osé réclamer, de façon pacifique, la réouverture des travaux de la Conférence Nationale Souveraine (C.N.S.), les chrétiens furent sauvagement massacrés par la soldatesque du Président Mobutu qui, redoutant l’issue de ces assises, à ses yeux, fatale pour son régime, les avait interrompues quelques mois plus tôt, pour une durée indéterminée. Pourtant, en réclamant la poursuite des travaux de la Conférence Nationale Souveraine, les Chrétiens ne visaient qu’une chose : l’instauration d’une véritable démocratie dans notre pays. Voilà pourquoi on les appelle « Martyrs de la Démocratie ».

Il n’est pas inutile de rappeler que, quelques trois décennies plus tôt, des Congolais étaient également tombés sous les balles du pouvoir colonial un certain 04 janvier 1959. Certes, moins organisés et moins structurés, ces Congolais porteront néanmoins le glorieux titre de « Martyrs de l’Indépendance » pour avoir été l’élément accélérateur du processus qui débouchera, dix huit mois plus tard, sur la proclamation de l’indépendance de notre pays, le 30 juin 1960.

Mais, au-delà de ces anniversaires, du reste tout à fait légitimes, que nous célébrons le 04 janvier de chaque année pour les « Martyrs de l’Indépendance » et le 16 février pour les « Martyrs de la Démocratie », quel est le sens profond de ces tragiques événements transformés, pour le besoin de la cause, en moments forts de notre histoire ? Que devons-nous faire pour que ces martyrs de l’indépenda     nce et de la démocratie ne fussent pas morts pour rien ? Bref, comment devons-nous capitaliser le sacrifice suprême de ces compatriotes qui ont donné leurs vies pour que, d’une part, notre pays jouisse d’une réelle indépendance et pour que, d’autre part, la démocratie véritable s’installe dans notre pays?

Cette journée de commémoration a pour thème général : « l’évaluation, à mi-chemin, du processus politique et démocratique post-électoral, de 2006 à nos jours ». Si, par commodité, nous nous contentons d’évaluer le processus politique et démocratique depuis seulement les dernières élections générales de 2006 – élections dont la composante locale et municipale n’est du reste pas encore réalisée – nous savons pertinemment que, pour être exhaustif, cette évaluation aurait dû logiquement couvrir toute la période qui nous sépare de cet événement tragique du 16 février 1992. Qu’avons-nous donc fait, depuis cette date fatidique afin de capitaliser le sacrifice suprême de ces compatriotes morts pour que la démocratie véritable s’installe dans notre pays ? Et pour placer ce questionnement dans sa vraie perspective, il conviendrait d’ajouter la dernière interrogation ci-après : Y aurait-il eu un « 16 février 1992 » si les promesses du « 04 janvier 1959 » avaient été tenues ? 

16 février 1992, 04 janvier 1959 : des rendez-vous  manqués ?

Nos historiens les plus connus – parmi lesquels nous citerons Elikia M’Bokolo et Isidore Ndaywel – nous ont rappelé à l’occasion du cinquante et unième anniversaire des « Martyrs de l’indépendance », qu’il existerait quelques dates qui marquent, de façon décisive, l’histoire de notre pays : il s’agirait, entre autres, du 04 janvier 1959 et du 16 février 1992. A ces deux dates, disent-ils, le peuple de ce pays se serait réellement pris en charge pour revendiquer d’abord l’Indépendance (en 1959) et puis la Démocratie (en 1992). Une question de compréhension vient tout de suite à l’esprit : cette prise en charge du peuple par lui-même se serait-elle manifesté seulement de temps en temps, comme un éclair ? Entre les deux dates en effet, plus de trente ans se sont écoulés !

Cette question est, d’après nous, au cœur de la problématique de l’indépendance effective et de la démocratie participative sans lesquelles la refondation de l’Etat Congolais, dont tout le monde parle aujourd’hui, risque de demeurer un simple slogan. Comment, en effet, imaginer l’indépendance d’un Etat ou la souveraineté d’un peuple qui ne reposerait pas sur un système démocratique capable de garantir au « peuple patron » l’exercice effectif de ses prérogatives en tant que source de tout pouvoir ?

Le premier « baptême de feu », pour le nouveau patron du Congo, aura lieu le 14 septembre 1960 déjà ! Ce jour-là, en effet, la légalité républicaine, incarnée par Patrice Emery Lumumba et son gouvernement, est décapitée à la suite du premier coup d’Etat opéré par un certain Joseph Désiré Mobutu, alors Chef d’Etat Major de la jeune et inexpérimentée Armée Nationale Congolaise. Nous avons jusqu’ici condamné, non sans raison, les inspirateurs, les concepteurs et les exécutants de ce coup de force mais nous n’avons jamais pensé au peuple Congolais, au souverain primaire, au nouveau patron du Congo qui, moins de trois mois plus tôt, venait d’accéder à ce statut et à qui les putschistes venaient en quelque sorte de signifier qu’il était patron… pour rire !

Là où le peuple Congolais aurait dû se dresser comme un seul homme pour rejeter avec force ce coup d’Etat, on assista tout au plus à quelques réactions individuelles souvent limitées au petit cercle des « hommes politiques ».

Ce premier revers du nouveau patron du Congo en annonce d’autres, et pour cause ! En fait, le nouveau patron du Congo a arraché son pays des mains du colonisateur pour le confier, sans inventaire préalable et les yeux fermés, à ses « évolués » (l’élite de l’époque). Or, pour cette élite, l’indépendance est hélas d’abord perçue comme une belle occasion de positionnement. Désormais, ce ne sont plus des critères stricts et rigoureux (tels que le savoir, le savoir-faire, le mérite, l’intégrité morale…) qui conditionnent la promotion socioprofessionnelle.

Ce sont plutôt des « atouts » tels que la ruse, la flatterie, l’habileté manœuvrière et des considérations telles que l’amitié, l’appartenance tribale, les alliances politiciennes etc… qui ouvrent les portent du succès individuel lequel hélas ne fera qu’hypothéquer la prospérité collective !

C’est ainsi qu’un petit tailleur de quartier, devenu entre-temps un grand militant au sein du parti victorieux, se retrouvera, du jour au lendemain, Administrateur de Territoire ; d’anciens Caporaux ou Sergents deviendront des Officiers Généraux ; des repris de justice (pour délit de droit commun) assumeront les plus hautes charges de l’Etat.

Avec une telle complaisance dès la naissance du nouvel Etat… bonjour les dégâts ! La légèreté avec laquelle s’effectue cette « relève » entre l’encadrement colonial et l’encadrement autochtone semble en effet être à l’origine des contre-performances qui s’observent, depuis lors, dans la gestion de la chose publique. Alors que, pour des raisons évidentes, un jeune Etat économiquement fragile comme le nôtre devait se hisser au rang de champion de l’orthodoxie en matière de gestion macro-économique, on va plutôt assister à des dépenses inconsidérées, des « investissements » de prestige, des détournements en cascade… Ce pillage éhonté de pans entiers de notre patrimoine commun s’opérera pendant que les édifices publics tombent en ruine ; les routes se transforment peu à peu en pistes plus ou moins carrossables ; les entreprises publiques se meurent une à une ; les infrastructures scolaires et sanitaires affichent un état de délabrement avancé… bref, ce pillage sans nom se poursuivra pendant que le patrimoine collectif subit une dégradation révoltante.

Où est donc passé le peuple Congolais, le souverain primaire, le patron de ce pays qui, quelques trois décennies plus tôt avait réclamé l’indépendance ? Serait-on tenté de s’écrier.

Il faut néanmoins noter que, vers la fin des années 80 et au début des années 90, après un long processus d’éveil, le peuple Congolais commence de nouveau à ouvrir les yeux ! Cette fois-ci, il ne s’agit plus de réclamer l’indépendance, acquise trois décennies plus tôt (même si, au fil du temps, cette indépendance est devenue une coquille vide !), c’est la démocratie qui, aujourd’hui, est à l’ordre du jour ! Comme si indépendance d’un Etat, et souveraineté d’un peuple pouvaient se concevoir sans la démocratie véritable ! Toujours est-il que, depuis le début de la décennie 90, les peuples d’Afrique noire francophone semblent avoir trouvé le cadre idéal pour débattre des questions ayant trait à la démocratisation effective de leurs Etats : une Conférence Nationale Souveraine ! Voilà pourquoi la fermeture de cette dernière par le pouvoir dictatorial, encore en place au Congo Kinshasa, sera perçue par le peuple comme une tentative visant à lui arracher « sa » démocratie ! D’où, une très forte mobilisation du peuple de Dieu qui est au Congo à la suite de l’appel lancé par ses leaders laïcs (parmi lesquels Pierre LUMBI, Marie Thérèse MULANGA, feu François KANDOLO) et autres pasteurs (au sens large) à descendre dans la rue pour réclamer la réouverture des travaux de la Conférence Nationale Souveraine.

Mais, voilà qu’une fois de plus, après avoir arraché cette réouverture des travaux de la C.N.S., le peuple Congolais va, comme en 1960, confier la suite des opérations à son élite et, là encore, les yeux fermés ! La suite, on la connaît : tergiversations, reniements, achats massifs des consciences, épurations ethniques, chasse aux « non originaires », pillages, guerres…

Résultat : après la chute de Mobutu, des guerres de libération et/ou d’agression suivies de négociations politiques inter congolaises,un processus électoral est lancé. Qualifié par certains de satisfaisant,ce processus débouchera, en 2006, sur des élections « générales ». Aujourd’hui, à moins de deux ans des échéances, force est de constater que les grands maux dont souffre notre pays depuis 1960 sont toujours présents : laxisme dans le choix et la sanction des gouvernants ; complaisance et laisser aller dans la gestion des ressources matérielles et humaines de la Nation ; exploitation politicienne des antagonismes, réels ou supposés, entre des tribus, des ethnies, des régions, des races, des religions… ; non respect des libertés fondamentales et des droits élémentaires de la personne humaine ; maintien de ce comportement d’ »Eternel assisté » ; non maîtrise du processus de développement…

Que conclure ?

Nous sommes d’accord avec nos historiens lorsqu’ils disent que le 04 janvier 1959 comme le 16 février 1992, le peuple Congolais s’est mis debout pour dire haut et fort que le seul patron, c’est lui. Seulement, après le 04 janvier 1959 comme après la réouverture des travaux de la Conférence Nationale Souveraine, le « peuple patron » a commis une erreur monumentale : celle de s’endormir sur ses lauriers en confiant son destin à son élite, les yeux fermés et sans inventaire ! L’absence d’un contrôle permanent et tous azimuts du « peuple patron » sur ses gestionnaires a fini par faire croire à ces derniers qu’ils étaient plus que de simples gestionnaires ! Voilà pourquoi, en vue de se prendre en charge de façon permanente, le peuple Congolais – à travers son élite progressiste – doit imaginer des mécanismes nouveaux lui permettant d’être constamment en éveil car, en sa qualité de patron du Congo, il doit désormais être un sélectionneur rigoureux au moment du vote, un contrôleur implacable de l’élu tout au long du mandat de celui-ci et un « procureur » impitoyable à l’heure du bilan. Il s’agit, en fin de compte, de « reconstruire » un nouvel homme Congolais, pour qu’il devienne enfin un citoyen véritablement conscient tant de ses droits (civils, politiques, sociaux, économiques, culturels, environnementaux) que de ses devoirs. Pour construire ce nouveau type d’homme, il faut sortir des sentiers battus, ne pas avoir peur d’innover ni d’engager des réformes, parfois déchirantes, pour structurer autrement l’homme Congolais et son environnement.

C’est en agissant ainsi que nous honorerons la mémoire de nos frères et sœurs en Christ tombés sous les balles du dictateur, le 16 février 1992. C’est en agissant ainsi que nous honorerons la mémoire de nos compatriotes tombés sous les balles du colonisateur le 04 janvier 1959 pour que le Congo soit un Etat digne, prospère et respecté ; un Etat où règnent la paix, la justice et la concorde.

Car, il faut qu’on se le dise : C’est ensemble que nous changerons le Congo !

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