Diabète, atteintes rénales, hypertension artérielle Des tueurs silencieux aux trousses de la population

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Professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de l’Université de Kinshasa ainsi que dans plusieurs universités de la RDC et d’ailleurs, chef de Service au Département Universitaires de Kinshasa, Dr Nazaire Nseka était l’invité du journal Le Phare le mercredi 29 janvier 2014. L’entretien a porté autour de trois pathologies devenues des problèmes de santé publique dans notre pays, à savoir le diabète, l’hypertension artérielle et les maladies des reins.

Le choix porté sur Dr Nazaire Nseka se justifie par sa qualité de membre du Comité d’organisation des campagnes de dépistage gratuit de ces trois types des maladies à Kinshasa, menées par le Département de Néphrologie des Cliniques Universitaires de Kinshasa, de 20007 à 2010.

Alors que les statistiques font état de la montée des cas de diabète, de l’hypertension artérielle et des troubles des reins au sein de la population congolaise, la campagne de dépistage gratuit de ces maladies s’est brutalement arrêtée depuis 4 ans. Dr Nseka et ses compagnons de lutte sont déterminés à la relancer cette année, mais il leur manque 40 000 dollars américains. Si les pouvoirs publics et de bonne volontés peuvent se manifester pour leur apporter ce fonds, des milliers de Kinoises et Kinois pourraient de nouveau  être « checkés » et fixés sur leur état sérologique. Les paris restent ouverts

Question : Pr Dr Nazaire Nseka, depuis 2007, vous menez une campagne gratuite de dépistage des maladies des reins, du diabète et de celles liées à la tension artérielle dans la ville de Kinshasa. Où en êtes-vous actuellement avec  cette campagne ?

Réponse : C’est depuis 2006 qu’on a institué dans le monde, la Journée mondiale des maladies des reins. Sur le plan international, cette campagne de dépistage totalisera  sa neuvième édition le 13 mars 2014. En RDC, nous avons commencé à la mener en 2007 et nous l’avions arrêtée en 2010, faute de moyens financiers. Dans les années antérieures, ladite campagne était essentiellement financée par la Grèce. Et lorsque cette dernière avait connu une crise économique en cette même année, il nous était difficile de trouver un autre sponsor du même  niveau que la Grèce. Il est vrai qu’il y a eu certaines sociétés locales comme Airtel qui ont contribué à cette activité. Mais cela n’était pas assez suffisant pour organiser la campagne comme on l’avait toujours fait. Il faut également dire qu’en 2010, nous avions mené une campagne de dépistage plus ou moins réduite au stade des Martyrs, financée entièrement par Airtel. Nous envisageons de reprendre cette année avec la campagne parce que c’est une action bénéfique pour la population, étant donné que celle-ci nous en demande constamment. Mais nous devons trouver les moyens pour la relancer.

Comment expliquez-vous ce peu d’intérêt des sponsors ? Avez-vous rendu public un rapport final qui pouvait constituer une  sorte d’interpellation à l’endroit de tous ceux qui s’intéresseraient à la santé de la population ?  

A notre niveau, nous trouvons surprenant qu’il y ait ce manque d’intérêt. Et  pourtant, l’action a eu une très grande visibilité sur le plan social. Rendez-vous compte que lorsqu’on faisait la campagne, déjà à 8h du matin , avant même qu’on ne commence, il y avait plus de 300 personnes présentes. Cela prouve à suffisance que c’était une action visible. Nous avons  pris la précaution à chaque campagne de chercher le patronage politique, dont celui des ministères de la Santé et l’ESURS. Certains ministres sont venus pour la clôture. Hormis cela, nous avions fait le rapport-synthèse de la campagne à travers les médias en pensant que ce qui avait été fait, pourrait suffisamment interpeller les autorités.

Dans ce pays, on a l’impression que la santé de la population n’intéresse pas beaucoup les pouvoirs publics…

Je  n’irai pas jusque là. Mais peut être que nous devons continuer à harceler l’autorité pour qu’elle puisse porter un intérêt un peu plus grand à ce problème de dépistage des maladies non transmissibles qui constituent quand même une cause de morbidité et de mortalité dans notre population.

Après le dépistage, avez-vous mis sur pied un mécanisme de suivi ou une sorte de prise en charge des malades ?

Vous ne pouvez pas dépister une maladie et ne pas s’en occuper. Les jours mêmes des campagnes, ceux qui avaient des problèmes de diabète et d’hypertension, avaient eu des médicaments. Il y en a d’autres qui avaient des troubles par exemple d’hypertension sévère, diabète sévère ou atteinte rénale sévère, qui ont eu la chance d’être suivis de près pendant 2 mois, gratuitement, par notre service. Mais il est vrai qu’après cette période, il aurait fallu qu’il y ait une structure qui continue à les prendre en charge puisque ce n’était pas possible que nous le fassions seuls.

En tant que néphrologue, à quoi attribuez-vous la recrudescence des maladies rénales au sein de  la population congolaise ?

Il y a plusieurs facteurs mais les plus importants sont les facteurs environnementaux. On sous-entend le mode de vie, les infections comme la malaria qui est l’une des plus grandes causes de l’insuffisance rénale aiguë dans notre population. Toutes les personnes qui font la malaria courent le risque de faire l’insuffisance rénale. La fièvre typhoïde et l’infection généralisée sont les grandes causes de l’insuffisance rénale aiguë. Il y a aussi des médicaments traditionnels qui sont des grands groupes qui causent l’insuffisance rénale aiguë.  Une étude faite en 1976 a montré que 5,4% de la population congolaise adulte souffrait de l’hypertension artérielle. Près de 10 ans après, la prévalence est passée de 30%. Et pour le diabète sucré, les études faites en 1960 ont révélé au niveau des hôpitaux que le diabète représentait 0,0001…..% des malades hospitalisés. Quelques années après, la prévalence est passée à 5% dans la population congolaise. Présentement, nous sommes autour de 10%.

Qu’est-ce qui justifie une telle augmentation exponentielle ?

Les causes  de cette augmentation sont en rapport avec l’alimentation et le style de vie. Contrairement aux habitudes alimentaires anciennes de nos parents aux villages qui mangeaient sainement (aliments peu salés, peu sucrés, etc.), aujourd’hui, la population consomme beaucoup de sel, de sucre et de graisse. Et dans nos alimentations, on ne retrouve que des aliments soit sucrés, soit salés ou les deux.  Il y a même des gens qui mangent carrément la graisse. Tout cela fait que nous nous exposons au diabète et aux troubles de tension artérielle. Dans l’aspect style de vie, on se déplace très peu (on quitte la maison en voiture, on arrive au bureau, on prend l’ascenseur, on passe toute la journée assis au bureau devant la machine, on rentre à la maison en voiture, on passe toute la soirée au salon devant la télévision et puis on va au lit ….). Bref, il y a beaucoup de sédentarisme qui facilite ces maladies. A part les causes énumérées ci-haut, il y a aussi les facteurs génétiques mais nous n’insistons pas beaucoup sur ça car c’est difficile à corriger. Nous insistons plutôt sur ce que nous pouvons corriger. Par exemple la consommation du sel, qui n’est pas un besoin vital pour le corps. C’est plutôt un besoin hédoniste (doctrine qui fait du plaisir la raison d’être). Les  apports des sels physiologiques sont autour de 2 g, mais ce que nous mangeons est autour de 15g et c’est pour notre plaisir.

Puisque la malaria et la fièvre typhoïde exposent la population congolaise aux maladies rénales et  artérielles, comment expliquer que ce danger n’attire pas l’attention des pouvoirs publics et de tous ceux qui s’intéressent aux questions de santé ? 

Il existe un programme de lutte contre le paludisme. Et comme vous le savez, la tuberculose, le sida, le paludisme, sont des maladies contre lesquelles lutte le Fonds Mondial. Je crois que l’autorité fait quelque chose et nous même aussi, nous devons faire quelque chose. Le paludisme par exemple est lié à l’assainissement du milieu qui est à notre portée. Assainir le milieu dans le quel nous vivons est aussi  notre responsabilité. Pour la fièvre typhoïde, si nous prenons la précaution de laver les mains avant de manger, nous ne serons pas de grandes victimes de cette maladie comme c’est le cas aujourd’hui. Par notre comportement, nous n’intégrons pas l’hygiène du milieu pour combattre la saleté. Les services publics doivent aussi jouer leur rôle et chaque individu doit observer les règles élémentaires de l’hygiène. C’est la conjonction de toutes ces actions qui feront que le niveau d’observance de l’hygiène augmente dans la population.

Ne pensez-vous pas que vu la nécessité et l’urgence du problème, la campagne devra maintenant prendre 2 voies, l’une pour les malades que vous recevez et pour lesquels il faut nécessairement un financement pour le coût de l’opération et l’autre en direction des responsables ? Comment pensez-vous vous y prendre face à cette situation ?

La campagne est effectivement destinée à toutes les catégories des personnes. Je pense que nous n’avons pas d’autre moyen pour que nos autorités nous écoutent si ce n’est de parler, parler et encore parler.

Combien peut coûter une campagne grand format et celle d’un petit format ?

La campagne grand format reviendrait autour de 40.000 dollars en 4 journées dans 6 sites différents. Mais on peut les doubler en fonction des moyens  parce qu’il  y a au moins 20 enquêteurs par site. Et la campagne petit format telle qu’on l’avait faite au stade des Martyrs nageait autour de 15.000 dollars.

En tant que médecin spécialiste, comment évaluez-vous cette stratégie de transfert constant des malades à l’étranger, notamment en Asie ?

Le transfert sur le plan rationnel ne peut se justifier que lorsqu’on n’est pas en mesure de prendre en charge le malade sur place. Dans le domaine des reins, le transfert ne peut se justifier que par exemple dans le cas des greffes. Mais transférer quelqu’un pour la dialyse chronique n’a aucun sens. Les gens ont tendance à oublier qu’il y a plusieurs conséquences en transférant quelqu’un à l’étranger notamment sur le plan socio-professionnel, dans la mesure où le malade perd son emploi. Et sur le plan familial, il se sentira un peu délaissé parce qu’il se trouve loin de sa famille. Or, le fait de garder l’unité familiale mettra le malade en toute sécurité. Quand le malade reçoit la visite de sa famille, de ses connaissances, etc., il se sent en même temps consolé et se rend compte à quel point vous le soutenez dans sa maladie. En plus, le malade aura d’énormes difficultés pour communiquer avec la personne qui le soigne étant donné que celle-ci parle une autre langue. Il faut aussi tenir compte du climat du pays où vous décidez d’aller vous faire soigner. Aux USA par exemple où de fois la température baisse jusqu’à -50 degrés, quelle joie aurez- vous de vivre dans pareilles conditions ?  C’est ainsi que j’ai toujours lutté pour que les gens soient soignés chez eux car il n’y a pas de meilleur que d’être soigné chez soi.

Qu’est-ce qui fait que dans le domaine de la santé, certains secteurs tels que le VIH/SIDA ont la facilité de lever des fonds  alors que la lutte contre les atteintes des reins est toujours à la peine ? Est-ce parce que vous frappez à de mauvaises portes ?

Pas du tout! Il y a trois maladies qui ont été retenues par l’ONU dans le secteur de la santé pouvant bénéficier du Fond Mondial. Nous avons la malaria, la tuberculose et le VIH/ SIDA. Ces derniers ne peuvent pas être mis au même niveau que les  maladies des reins parce qu’elles n’ont pas la même ampleur mondiale. La particularité des maladies des reins est que sur le plan du coût, vous avez une portion relativement minime des victimes de cette maladie qui va consommer des ressources disproportionnellement très grandes sur le plan financier par rapport à la masse des malades. C’est ce qui fait que cela ne soit pas pris en charge au niveau mondial. A titre d’exemple, pour traiter un malade avec la dialyse, on aura peut être 0,4% de la population de bénéficiaires mais qui vont consommer 2 ou 3% de l’enveloppe  consacrée à la santé. C’est ainsi que pour les maladies des reins, chaque pays doit pouvoir s’organiser pour s’occuper de ça comme l’a fait le Sénégal où le gouvernement a pris l’engagement de prendre en charge les malades qui sont en dialyse. C’est aussi le cas au Mali, en Angola, en Côte d’Ivoire. Mais il y a aussi un problème d’organisation des financements des soins à travers des mutuelles de santé ou  la sécurité sociale. Nous avons l’INSS qui est un Institut National de Sécurité Sociale qui doit prélever quelque chose dans ses revenus afin d’investir dans ce domaine.

Une question de curiosité :  combien d’hôpitaux du pays disposent d’équipements pour la dialyse ?  

A ce que je sache, un centre de dialyse se trouve à l’Hôpital général de référence de Kinshasa, aux Cliniques Universitaires de Kinshasa et à Ngaliema Center. Et d’ici là, à la Clinique Ngaliema, la Clinique Bondeko et la Clinique Kinoise comptent s’équiper en dialyse. A l‘intérieur du pays, nous en trouvons à Lubumbashi et à Kisangani. Je crois que dans le planning du ministère de la santé, il est prévu qu’il y ait dans chaque chef-lieu de région un centre de dialyse. A mon avis personnel, on doit aussi  fournir des efforts pour que la majorité de la population accède à ce traitement. Un autre défi est que notre pays puisse se doter de moyens financiers pour faire des transplantations rénales qui demeurent le traitement par excellence de l’insuffisance rénale chronique. Bien sûr qu’il y a la dialyse mais nous devons arriver à la transplatation rénale parce que cette dernière donne le meilleur résultat, une bonne qualité de vie et un coût meilleur par rapport à la dialyse.

En évaluant les causes à la base des maladies rénales, vous avez évoqué la question de l’alimentation. Pourquoi il n’y a pas de campagnes multisectorielles assez rigoureuses pour sensibiliser la population sur les méfaits de ces aliments qui contiennent trop d’huile, de sucre, de sel,  de graisse, etc. ?

Lors des campagnes que nous menons, il y a un volet éducationnel. En Europe, il y a des messages à la télévision sous forme de bandes passantes par exemple sur le cholestérol. Les gens sont tellement sensibilisés qu’ils font de leur mieux pour s’assurer que  les produits qu’ils achètent ne contiennent pas une subsistance nocive à la santé. Même sur la cigarette, il y a une mention prévenant qu’elle cause un préjudice à celui qui la consomme. On doit étendre ce système à tous les aliments si on veut sauver des vies.

De manière précise, quel est le message qui va en direction des autorités administratives, des patients, des autorités politiques et des personnels soignants ?

Lorsque nous invitons l’autorité politique à assister à la clôture des campagnes, à se faire dépister, à venir voir de ses propres yeux ce qui est fait, c’est pour qu’elle se rende compte de l’importance de cette campagne et cela devrait en principe être persuasif à leur endroit. Du côté de la population, nous avions souvent l’habitude de distribuer de dépliants dans lesquels nous expliquons les causes, les conséquences, les méthodes de prévention, etc. des maladies des reins. Nous faisons également des campagnes de sensibilisation sur les maladies des reins. Il nous est de fois arrivé de parcourir de grands carrefours pour sensibiliser la population en ce qui concerne ces maladies. En direction du personnel médical, nous venons d’organiser au mois de décembre les premières journées internationales sur les maladies de reins. Elles avaient pour but de renforcer les capacités du personnel soignant à prendre en charge les maladies de reins. Les livres et brochures que nous publions sur lesdites maladies sont destinés aux personnels médicaux et paramédicaux.

Quel est le message fort que nous pouvons retenir de cet entretien ?

Les autorités politico-administratives doivent savoir qu’elles ont la charge de veiller sur la santé de la population. Ainsi, elles doivent mettre en place des mesures de régulation pouvant permettre l’accès de la population aux soins de santé de qualité. Elles doivent également prendre en compte la réhabilitation des hôpitaux  ainsi que leurs équipements. S’agissant du personnel soignant, il est nécessaire  d’effectuer une remise à niveau à travers des recyclages. A Cela doit s’ajouter l’intérêt  d’apprendre par des recherches documentaires et par internet de leur part.  La population quant à elle, doit savoir quelles sont les habitudes alimentaires propices en évitant les aliments qui peuvent nuire à sa santé comme je l’ai souligné ci-haut. Outre cela, la population doit observer les règles d’hygiène.

Perside Diawaku, Myriam Iragi, Corine Kikuma et  Dorcas Nsomue

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